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LE CAMP VD

Jérôme Fortin

Petites comédies

Petites comédies

(Textes et foirades inspirés par les Marx Brothers)


Allez Opi Omi!


Texte inspiré du fait divers suivant: Tour de France : La spectatrice à la pancarte « Allez Opi Omi » va devoir répondre de « sa bêtise » (20minutes.fr)


Pour une raison ignorée des autres primates du système solaire, une grande partie du genre homo (sapiens ou erectus) s'intéresse aux courses à bicyclettes. La fascination pour la chose qui roule, sûrement l'innovation technologique la plus notoire après le papier-bulle perpétuel, est pour ainsi dire atavique: autos, motos, scooters et citrouilles; l'œil humain ne peut s'empêcher de suivre, hypnotisé, la trajectoire du raisin qui tombe par terre sans s'éclater, et qui, s'il a la chance d'atterrir sur une surface inclinée pas trop rugueuse, roule plus ou moins linéairement vers la probabilité de son devenir. Ce sont des petites choses connes comme ça qui nous ont permis de survivre en tant qu'espèce, au grand dam de la planète et des autres créatures qui l'habitent. Le vaurien allait être là pour de bon.


Or qui dit motricité dit aussi collisions et carambolages, ainsi qu'en témoigne cet évènement pour le moins saugrenu survenu durant le dernier Tour de France. Sous un soleil cuisant faisant rutiler la mécanique de pointe des vélos de course, les cuisses, les fesses et les mollets des athlètes s'activent sous le cuissard étroit. Les raies suent, les silhouettes se courbent pour mieux laisser filer l'air, c'est du sérieux tout ça. On monte des collines, on en descend d'autres; on traverse des villages en liesse et des champs en pâture, sous le regard placide des vaches aux longs cils (qui ignorent encore qu'elles seront découpées en morceaux le jour où leur lait se sera tari).


Il y a une foule qui acclame les champions, et dont l’immobilité contraste avec la diligence du spectacle qui leur est présenté. Figés dans leur inertie, les têtes des badauds tournent de gauche à droite, rapidement, puis, un peu moins rapidement, de droite à gauche, avant de soudainement se retourner de nouveau vers la droite, sans relâche, et ce pendant des heures. Même si chaque village a son petit favori, on encourage, par accès d'enthousiasme, chacun de ces pauvres diables attelés à son guidon, le visage rougi et tétanisé par l'effort. Certains meurent de déshydratation, d'autres se ruinent le dos à jamais. Je suis de ceux qui ne comprennent rien à cette torture auto-infligée.


Doublement vacciné, en tête de peloton, le Suédois Bolinder, constatant la présence des caméras de la télé, jette un œil sur son Spandex pour s'assurer que son sexe ratatiné par l'effort n'est pas trop apparent. Au même moment, une imbécile en imperméable jaune citron, souriant comme la lune, lui bloque le chemin avec une large pancarte sur laquelle est inscrit: «ALLEZ OPI OMI!». C'est particulièrement fâcheux, car si quelqu'un savait où il allait à ce moment-là, c'était bien le Suédois Bolinder. Propulsé hors de sa selle, il atterri, cul premier, sur la tête de l'Italien Tinelli qui, comme c'est souvent le cas, le suivait de trop près. Dégoûté de sentir contre son visage les organes génitaux de son plus grand rival, l'Italien braque les freins avant de sa bécane, rétropropulsant en sens inverse le pauvre Bolinder. Le Genevois Jean-François Michel, qui rêvait de dépasser Tinelli depuis au moins cinq ans, ne pourra éviter de s'enfoncer le visage dans les rayons de la roue arrière de ce dernier, le faisant ressembler, devant le monde entier, à un Amida auréolé. Alors que les dégâts étaient jusqu'alors limités sur le plan latéral, cette chute additionnelle ajoutera de la transversalité à l'évènement. Ainsi Johnson, l'Américain, et Mc Gregor, l'Écossais, se verront-ils télescopés l'un sur l'autre comme si ce fut le grand amour. Ajoutant cette french touch qu'on attend toujours de lui, le parisien François Dutreuil, le leggin déchiré juste au bon endroit, rejoindra l'idylle après un long vol plané par-dessus les rutilantes décombres. Le pauvre Oguz, Turc de naissance mais Stéphanois de cœur, ne pourra malheureusement freiner à temps, et cahutera sur le trio avant d'être projeté à son tour, tête première, sur le bitume brûlant. Sa longue glissade sur le menton lui aura fait regretter de s'être rasé la barbe ce matin-là.



Soirée parisienne


C'est lors d'une fête chez Marie, en deux mille quatorze (année peu mémorable par ailleurs, à l'exception du décès de Lauren Bacall), que je fis la connaissance de ce guignol aux cheveux blonds. Je venais tout juste de pisser et ne m'étais pas lavé les mains après, jugeant ma verge propre.


Il se jeta sur moi et me serra longuement la main, jacassant comme une pie. Il ne fallait pas discuter longtemps avec Laurent pour s'apercevoir qu'il nous prenait pour un con. Physiquement, il faut se représenter une muppet blonde aux lèvres très minces et largement dévaginées, surplombées d'une paire d'yeux anormalement distanciés mitan d'une surface aplexique en quête d'amour, résultat d'un visage vaguement australien. La tête, vraiment trop grosse et aplatie par rapport au cul, noble réceptacle de moult théories contre-intuitives, se meut avec une étonnante stabilité, et dans de multiples directions, au pinacle incertain d'un cartilagineux pédoncule servant de cou. Bref, on aurait dit que le haut et le bas de son corps étaient sur des spins différents. Le tout donnait une vague impression d'aquatisme.


Avec effort, j'arrivai enfin, après une heure, à m'extraire des griffes de cet imbécile, trouvant refuge auprès d'un pouilleux qui, d'un air absent, grignotait une carotte dans un coin du salon. Poète et Allemand de surcroît, il m'expliqua, avec égarement, pourquoi il préférait marcher pieds nus plutôt qu'en sandales. De quoi déconstruire ce cliché, bien répandu en France, voulant que les Allemands portent tous des Sandalen mit Socken. Ses orteils crasseux étaient coiffés d'ongles noirs et calleux, qu'on eut dit calcinés par une surcharge d'énergie tellurique. De manière peu hygiénique, il trempa sa carotte dans l'houmous, la croqua, puis répéta le geste plusieurs fois, laissant tomber quelques miettes au passage. Ses yeux bleus, océaniques, fixaient d'un air christique un au-delà inaccessible à la plupart d'entre nous. Sûrement s'agissait-il d'un pique-assiette ayant aperçu de la lumière à l'étage. Marie les laissait toujours entrer, ces poètes errants, car elle avait le cœur grand et, comme beaucoup de bobos, était avide d'absolu.


Marie. Oh, cette chère Marie... En tentant de décrire physiquement cette beauté parisienne nous évoquerons d'abord le visage aux si justes proportions (autant qu'on considère le chameau comme étalon) et l'aveuglant miroitement de cette large et céruléenne dentition, révélée (pour notre grand plaisir, avec l'intervalle que demande la plus fine et galante coquetterie) par d'épaisses et lourdes lèvres étonnamment mobiles et préhensibles, qui semblent toujours sur le point de vouloir saisir un navet ou une pomme. Nous serons également charmés par les jambes courtes et tordues pourvues de callosités permettant la stabilité même dans les plus hasardeuses positions. Nous apprécierons au passage le paysage déplumé de ce long crâne aplati le long du pariétal. Mettant en parenthèse ce magnifique tableau, des oreilles aux larges pavillons semblent attendre qu'un vent de passion se lève. Si le charme n'opère toujours pas, ajoutons cette fine moustache d'un noir d'ébène et le regard sensuel du gorille femelle prête, pour vous, à assommer toutes ses rivales.


M'armant de courage, je me dirigeai vers cette charmante créature dans le but d'établir les bases de mon évasion, que je souhaitais imminente.



Le bar clandestin


Bien que supportant mal la boisson, mais m'y efforçant, j'avais réussi à me faire accepter par les habitués de cette brasserie clandestine près du Mogador. Il y avait d'abord le doyen, Paul, quatre-vingt-cinq ans, veuf, ravagé de psoriasis mais sinon d'aspect riant, généralement accompagné de ses deux fils, les seuls qui, parmi les douze, étaient encore en vie; l'ainé, Jean-Paul, soixante-huit ans, divorcé, également accablé de psoriasis mais partageant l'aspect riant de son père, et ce malgré le désert minéral de son sourire; son cadet, Louis-Paul, cinquante-trois ans, divorcé, également accablé de psoriasis et n'ayant plus que deux dents, mais d'aspect tout aussi riant malgré ses incessantes et inexpliquées douleurs au niveau du duodénum. Encore plus fringant, il y avait Léon, soixante-trois ans, parfaitement sain d'esprit malgré son habitude de baisser son pantalon et de déambuler sans but apparent dans la brasserie, vers minuit, révélant à tout le monde son large cul avachi. Pierre, soixante ans, plus sophistiqué, gardait au moins son caleçon, qui lui servait à la fois de couche et de serviette sur laquelle essuyer ses doigts constamment souillés d'un résidu poisseux indéterminé. Claude, ensuite, notre intellectuel, dont le QI devait bien atteindre quatre-vingt-huit, et qui confondait Karl et Groucho, enfin me semblait-il, tant il était difficile de suivre le fil de son délire socio-politique. La femme de Claude, presque aussi intelligente que lui, mais souffrant de troubles d'équilibre depuis qu'une bactérie mangeuse de chair lui ait dévoré jusqu'à la hanche la jambe droite et, jusqu'à l'épaule, le bras gauche (ou bien était-ce l'inverse), savait nous régaler de calembours et syllogismes tellement exquis qu'on se demandait parfois si une partie de son cerveau n'avait pas également été emportée lors du buffet. Sa cousine germaine, Claudette, cinquante-et-un an, souffrant de fibromyalgie, d'un ou deux cancers et d'insomnies chroniques, mais sinon en pleine forme, charmait par son rire gras et rauque évoquant le chant d'amour d'un araponga. D'une beauté si renversante, avec ce gros nez parsemé de coriaces poils noirs, vestiges d'ancienne écailles sélaciennes, il n'est pas étonnant que son mari Gaston, en parfaite condition physique, bien qu'aveugle, en soit autant épris. Ce dernier, fermement déterminé de ce que ce léger handicap ne l'empêchât point de jouir de la vie comme il l'entendait, avait la fâcheuse habitude de jeter par terre la coupe de cacahuètes avec sa canne lorsqu'il devait, impérativement, après chaque demi, aller vider sa vessie dans les environs approximatifs de la cuvette des WC.



Antonin Artaud

Le théâtre et son double

Gallimard, 1938 (p. 149-154).


XIII


DEUX NOTES


I. — les frères marx


Le premier film des Marx Brothers que nous ayons vu ici : Animal Crackers, m’est apparu, et il a été regardé par tout le monde comme une chose extraordinaire, comme la libération par le moyen de l’écran d’une magie particulière que les rapports coutumiers des mots et des images ne révèlent d’habitude pas, et s’il est un état caractérisé, un degré poétique distinct de l’esprit qui se puisse appeler surréalisme, Animal Crackers y participait entièrement.


Dire en quoi cette sorte de magie consiste est difficile, c’est en tout cas quelque chose qui n’est pas spécifiquement cinématographique peut-être, mais qui n’appartient pas non plus au théâtre et dont seuls certains poèmes surréalistes réussis, s’il en était, pourraient donner une idée. La qualité poétique d’un film comme Animal Crackers pourrait répondre à la définition de l’humour, si ce mot n’avait depuis longtemps perdu son sens de libération intégrale, de déchirement de toute réalité dans l’esprit.


Pour comprendre l’originalité puissante, totale, défnitive, absolue (je n’exagère pas, j’essaie simplement de définir, et tant pis si l’enthousiasme m’entraine) d’un film comme Animal Crackers, et par moments, (en tout cas dans toute la partie de la fin), comme Monkey Business, il faudrait ajouter à l’humour la notion d’un quelque chose d’inquiétant et de tragique, d’une fatalité (ni heureuse ni malheureuse, mais pénible à formuler) qui se glisserait derrière lui comme la révélation d’une maladie atroce sur un profil d’une absolue beauté.


Nous retrouvons dans Monkey Business les frères Marx, chacun avec son type à lui, sûrs d’eux et prêts, on le sent, à se colleter avec les circonstances, mais là où dans Animal Crackers, et dès le début, chaque personnage perdait la face, on assiste ici et pendant les trois quarts du film à des ébats de clowns qui s’amusent et font des blagues, quelques-unes d’ailleurs très réussies, et ce n’est qu’à la fin que les choses se corsent, que les objets, les animaux, les sons, le maître et ses domestiques, l’hôte et ses invités, que tout cela s’exaspère, rue et entre en révolte, sous les commentaires à la fois extasiés et lucides de l’un des frères Marx, soulevé par l’esprit qu’il a pu enfin déchaîner et dont il semble le commentaire stupéfié et passager. Rien n’est à la fois hallucinant et terrible comme cette espèce de chasse à l’homme, comme cette bataille de rivaux, comme cette poursuite dans les ténèbres d’une étable à bœufs, d’une grange où de toutes parts les toiles d’araignées pendent, tandis qu’hommes, femmes et bêtes dénouent leur ronde et se retrouvent au milieu d’un amoncellement d’objets hétéroclites dont le mouvement où dont le bruit serviront chacun à leur tour.


Que dans Animal Crackers une femme se renverse tout à coup, les jambes en l’air, sur un divan, et montre, l’espace d’un instant, tout ce que nous aurions voulu voir, qu’un homme se jette brusquement dans un salon sur une femme, fasse avec elle quelques pas de danse et la fesse ensuite en cadence, il y a là comme l’exercice d’une sorte de liberté intellectuelle où l’inconscient de chacun des personnages, comprimé par les conventions et les usages, se venge, et venge le nôtre en même temps, mais que dans Monkey Business un homme traqué se jette sur une belle femme qu’il rencontre et danse avec elle, poétiquement, dans une sorte de recherche du charme et de la grâce des attitudes, ici la revendication spirituelle apparaît double, et montre tout ce qu’il y a de poétique et peut-être de révolutionnaire dans les blagues des Marx Brothers.


Mais que la musique sur laquelle danse le couple de l’homme traqué et de la belle femme soit une musique de nostalgie et d’évasion, une musique de délivrance, indique assez le côté dangereux de toutes ces blagues humoristiques, et que l’esprit poétique quand il s’exerce tend toujours à une espèce d’anarchie bouillante, à une désagrégation intégrale du réel par la poésie.


Si les Américains, à l’esprit de qui ce genre de films appartient, ne veulent entendre ces films qu’humoristiquement, et en matière d’humour ne se tiennent jamais que sur les marges faciles et comiques de la signification de ce mot, c’est tant pis pour eux, mais cela ne nous empêchera pas de considérer la fin de Monkey Business comme un hymne à l’anarchie et à la révolte intégrale, cette fin qui met le braiement d’un veau au même rang intellectuel et lui attribue la même qualité de douleur lucide qu’au cri d’une femme qui a peur, cette fin où dans les ténèbres d’une grange sale, deux valets ravisseurs triturent comme il leur plaît les épaules nues de la fille de leur maître, et traitent d’égal à égal avec le maître désemparé, tout cela au milieu de l’ébriété, intellectuelle elle aussi, des pirouettes des Marx Brothers. Et le triomphe de tout cela est dans la sorte d’exaltation à la fois visuelle et sonore que tous ces événements prennent dans les ténèbres, dans le degré de vibration auquel ils atteignent, et dans la sorte d’inquiétude puissante que leur rassemblement finit par projeter dans l’esprit.



Pomme et Banane


Pomme

Pour un motif que j'ai oublié je devais me rendre à un endroit situé sur la carte. Pour cela, il me fallait prendre un train car mes jambes seules, je suis encore chanceux de parler au pluriel, n'auraient suffit à m'y transporter, que ce soit par propulsion autonome (marche, course, galopades...) ou à l'aide d'ustensiles de type bicyclette ou patinettes. Dans le ciel pisseux se profilait la gare ferroviaire, bâtiment ni ancien ni moderne, ni grand ni petit, qu'on oubliait assez vite. Elle était pourvue de portes automatiques qui en facilitait l'entrée et probablement aussi la sortie.


Dans la salle d'attente se trouvaient déjà quelques voyageurs que je pris soin de saluer individuellement, de très près, tout en mangeant mon sandwich aux oignons. En raison de ce volumineux casse-croûte,

riche en condiments et sauces diverses, il m'était impossible de ne pas renverser mon café. La fenêtre de la salle d'attente offrait une magnifique vue sur un mur. Afin de l'égayer, un artiste y avait dessiné à la bombe une grosse obscénité rouge cerise. D'entre les fissures des dalles dallant le sol, car ainsi font les dalles, jaillissait comme un trop plein d'herbes poisseuses. D'une de ces touffes surgit soudain un long écureuil au pelage luisant, qu'on appelle communément rat.


Le train arriva en gare avec un retard d'environ quinze minutes, ce qui me laissa complètement indifférent.


Il s'agissait d'un train somme toute de taille moyenne, semblable en tous points à d'autres trains que j'avais eu l'occasion de voir, défilant généralement en ligne droite ou encore en courbes très douces le long de rails le plus souvent parallèles.


Dans ce second acte nous verrons comment Mr. Pomme occupe son temps dans un train en mouvement.


Ses larges palettes légèrement exposées, tel un gros castor au repos, et sa tête engoncée dans les convolutions de ses multiples mentons, il suce et mordille sa sucette. Plutôt que de s'asseoir sur son siège, il préfère rester debout dans l'allée et se livrer à l'examen approfondi de son nouvel environnement. Ses petits yeux de cochons errent d'un voyageur à l'autre, sans jamais se poser longuement sur eux. Il semble à la fois curieux et indifférent, comme un gros bébé à moitié endormi. Après avoir sucé jusqu'au bâton sa sucette, il s'attaque bruyamment aux croustilles, qu'il mange de préférence la bouche ouverte, aucunement gêné par les miettes qui, soit propulsées sous forme solide, soit partiellement liquéfiées par les postillons, se déposent après une courte dérive sur son gilet et les sièges environnants.


Après réflexion, son siège ne lui plaît pas. Il ne diffère en rien des autres sièges du wagon, et occupe même une position privilégiée en ce sens que le siège voisin est inoccupé et qu'il est pourvu d'une grande fenêtre, cependant ce siège ne lui plaît pas. Il préférerait, et de

loin, celui qu'occupe cet homme corpulent visiblement très occupé par une montagne de paperasse. Plus il y pense, plus il considère comme une injustice que cet homme ait droit, lui, à ce siège-là, alors que lui, Mr. Pomme, n'ait droit qu'à ce siège-ci. La plupart des autres sièges lui semblent d'ailleurs préférables au sien.


Mon cher Monsieur, écrivit Mr. Pommes. Il me semble inacceptable, ou à tout le moins discutable, que vous seul puissiez bénéficier de ce siège-ci alors que moi, comme une andouille, dusse me satisfaire de ce siège-là. Afin d'éviter tout litige je demanderais de considérer la possibilité d'une substitution croisée immédiate. Bien à vous, Mr. Pomme.


Banane

D'aussi loin qu'il se souvienne, personne ne l'avait jamais remarqué. S'il se trouvait assis à une table (ou même assis sur une table) on disait : oh, tu as vu la jolie table. Même ses vêtements peinaient à lui conférer une réalité physique. Eut-il osé mettre un pantalon un peu fantaisiste, voir carrément un pantalon de clown, qu'on ne les aurait jamais remarqués, lui et son pantalon. Eut-il osé mettre une faluche qu'on ne

les aurait sans doute jamais remarqués non plus, lui et sa faluche. Son invisibilité déteignait sur ses vêtements, il les portait de manière trop raisonnable. Il s'agissait en somme d'un type qu'on dit « ennuyant », comme on en croise par milliers tous les jours dans la foule, sans les remarquer.


D'une taille assez grande, mais étroit d'épaules et de cul, et pourvu d'un assez long et large cou, il était ennuyant à regarder. Même s'il avait eu deux têtes, et qu'on les avait coiffées de sombreros mexicains, il aurait quand même été ennuyant à regarder. Par convenance envers les gens plus petits que lui, il avait pris l'habitude de se pencher légèrement vers l'avant. A la longue, cela avait lui avait conféré une silhouette légèrement voûtée qui le rendait encore plus ennuyant à regarder.


Pour cette raison, personne ne fit attention à Mr. Banane lorsqu'il arriva à la gare très tôt ce matin-là, avec pour seul bagage une petite valise beige, vraiment insignifiante, que personne n'avait non plus remarquée. Il regarda autour de lui et se dit : ouf, ce n'est pas rigolo ici. Le seul qui mettait un peu de vie dans la salle était un espèce d'imbécile qui serrait les mains de tout le monde en mangeant un gros sandwich. Évidemment, celui-ci ne vit pas Mr. Banane, bien qu'il soit assis en face de lui, avec une expression faciale se voulant ouverte et invitante.


Pour passer le temps, il avait apporté un livre dont le sujet était très ennuyeux. Ce genre de livres que personne ne remarque dans les rayons des librairies. On le lisait et on l'oubliait aussitôt, on le rangeait dans sa bibliothèque, et on le laissait tranquillement mener son existence inutile.



Fuir dans une autre ville


Nous étions partis dans une autre ville pour faire changement et aussi parce que les billets de trains n'étaient pas chers et aussi parce que je m'étais déniché là-bas un poste de cadre supérieur en CDI dans une usine de margarine qui me permettrait d'assouvir mes propensions au despotisme et aussi nous permettrait d'acheter une grosse maison début dix-neuvième avec pleins de pièces dedans et aussi des portes en enfilade et même un grenier où nous accumulerions des souvenirs. Quitter la vie de bohème et la capitale ne nous faisait pas peur, s'embourgeoiser ne nous faisait pas peur, devenir gras un peu par contre, surtout toi qui prenais un soin particulier à ta ligne. Pour contrer cette fatalité propre aux bourgeois de villes moyennes, nous avions décidé d'adopter un régime strict constitué uniquement de bananes et de cacahuètes, se basant sur l'argument axiomatique selon laquelle aucun babouin ne souffre d'obésité.


Mais notre expérience provinciale fut malheureusement de courte durée, nous n'avons même pas eu le temps d'apprendre à jouer au tennis, ni visiter les maisons pleine de pièces, ni apprendre les expressions locales, ni même faire la connaissance du maire, et encore moins participer à la tombola annuelle au bénéfice de l'asile, car on ferma bientôt l'usine qui venait tout juste de m'engager, l'usine de margarine, denrée jugée non essentielle selon la grille d'analyse du Gouvernement. Mais le chômage n'était plus qu'un détail parmi d'autres rendu à ce point. La tristesse, venin sournois, avait déjà tout imprégné, l'inquiétude tout plombé, et on ne voyait déjà plus que de longs visages masqués et des regards inquiets occupés à remplir leurs coffres de voiture de papier de toilettes et de pâtes alimentaires. Ça ne servait plus à rien de rester là de toute façons, et ça ne servait plus à rien d'aller ailleurs non plus.



Au bal musette


Et donc nous y voilà. Dans la plus improbable des caves au milieu de la plus improbable des guerres. Les voyageurs de l'absurde. Les parachutistes du désespoir. Tant de kilomètres parcourus en vain, papillons inutiles portés par le vent, traversant des océans et des montagnes et des taïgas et des montagnes et des océans et des taïgas encore rien que pour le plaisir de sentir à chaque instant un air nouveau caresser le bout papillotant de ses ailes, car la destinée d'un papillon se résume à cela, papilloter, d'où d'ailleurs l'origine du verbe papilloter, qui vient de papillon et non pas de topinambour. J'avais commandé une bière d'hibiscus et tu grignotais du lupin de contrebande. Tu avais déposé ta tête légère sur mon épaule, et tes cheveux-plumes, blond-framboise, plus longs qu'ils ne l'étaient à ton départ, car ça pousse vite si on ne les coupe pas, étaient toujours aussi blond framboise bien que ton visage, lui, ait perdu un peu de ses pommettes rose-bonbon. Dans la lumière très tamisée de ce bar clandestin, cliché oblige, on aurait dit le visage en céramique d'une poupée à moitié endormie. Tu portais la robe que ce designer de mode un peu bizarre t'avait offerte en Italie, que je ne saurais décrire sinon qu'elle était plutôt noire, plutôt longue, et je vois aussi des fleurs à certains endroits, et du rouge turc très foncé à certains autres... Je ne m'y connais que très peu en matière de mode mais il me semble qu'il s'agissait là d'un très beau pantalon.


Qu'avons-nous fait cette soirée-là ? Je me souviens de ce petit orchestre qui jouait des reprises version java du Capitaine Beefheart, et de t'avoir vue danser un pas english au rythme de l'accordéon, les pieds nus, non pas pour jouer les bohémiennes mais bien parce que tu n'avais factuellement plus de chaussures. Je me souviens d'un Allemand complètement soûl qui s'était fait un grand chapeau avec du papier de toilette, aidé par un autre Allemand encore plus soûl, et qui s'appelait Rodrigo. Un couple d'échangistes qui s'était trompé d'adresse, et qui lia une amitié profonde et durable avec un maçon portugais. Une doctorante en étude féministe qui nous fit un long et détaillé exposé sur la vie sexuelle de Lucrèce Borgia. Un complotiste en bermuda, persuadé que la Terre était carré... Il y avait même parmi nous un acteur de cinéma connu, mais que ni toi ni moi ne connaissions, ni de nom ni de visage. Il s'était mis à réciter des vers vers le milieu de la nuit. C'était vraiment une chouette soirée. Pour faire durer le plaisir, on allait dégueuler et on revenait comme neufs, pour recommencer.


Peu après la levée du couvre-feu, alors que le ciel du faubourg flambait d'un rose héliotrope en raison de vents obliques et horizontaux, nous quittâmes le bal et essayâmes de nous orienter dans les rues et ruelles encore désertes. Comme tu n'avais plus de souliers, nous t'avions fait grimper sur mes épaules, ce qui te permettait en outre de voir plus loin, ce qui ne servait à rien. Afin de réaliser cette acrobatie, tu avais dû remonter bien haut ta longue robe noire et rouge, révélant tes jambes fines et ta non moins fine petite culotte bordée de dentelle. Tu portais également une jarretelle, une seule, à ta cuisse gauche, comme une jeune mariée en fuite, de ce bleu pervenche qu'on retrouve sur les passes-partout des cadres anciens. Dans la clarté diffuse du petit jour, la blancheur de ta peau irradiait une lumière irréelle, et je cru d'abord que tu était nue, car ta culotte était du même blanc immaculé que ta peau au grain si fin qu'il était pour ainsi dire inexistant, et vice versa, ta peau au grain si fin qu'il était pour ainsi dire inexistant était d'un blanc aussi immaculé que ta culotte. Pour te maintenir en selle, tu avais gentiment harnaché mon épaisse et grasse chevelure, alors que moi, hennissant, tenais ferme tes chevilles de princesse.