La
page
blanche

Le dépôt

LE CAMP VD

Jérôme Fortin

Textes divers



Pour l'amour de @mondaymorning


surtout Le terrorisme

du bonheur des autres

Denis Vanier


Parlons au présent puisqu'il n'est pas encore mort. Contempler l'instant. Et tourne la terre sur son pivot oblique.


L'œil sans profondeur de l'ara. Affleurant à la surface du vide, mais d'un vide. Angoisse. Plis et replis de chair ; étroits replats cendreux composant un visage terne, d'une réfractance apathique. Tant sous la nitescence du soleil que sous le phosphore de la lune. Qu'il s'appelle Icare, Irjambe, Lulu ou Pinsonneau, peu importe ; nous l'appellerons Jean-Marie. Jean-Marie La Peine. La peine de ne pas être né dans le corps d'une libellule ou d'une autruche, flamand rose sans éclat. La part de grâce perdue dans un trop-plein de plumes ; mais toute créature n'a-t-elle pas droit à l’amour ?


Pas sans abris quand même il loue une petite chambre de bonne avec vasistas. Vue imprenable sur Venus. Qu'il n'aurait pas su où mettre de toutes façons... Dans la poche de son vieil imperméable troué au niveau de la verge ? Sorte de quasimodo, la bosse du cul à la place du dos, résultat d'une mauvaise alimentation, juste des frites. Parfois une tranche de jambon, trempée dans la moutarde. Le fruit, le légume vert, le grain : ignorés. La calorie en solde, toujours, avec resservice aux petites heures de la nuit. Pain sandwich et Doritos les jours de fête. Et la télé toujours ouverte, qui signale son désarroi. Celui du monde. Les news en boucle-continue, en faveur de l'obscurité. La grippe l'hiver, la canicule l'été. Oblitération. Peur. Gaz lacrymogènes. Coronavirus.


Sans être méchant, il a longuement étudié l'égyptologie. Il en a développé une vision à la fois solaire et pyramidale de l'Univers, dont il constitue l'hypercentre. Tant absolu que relatif. Ce manque d'objectivité lui a souvent été reproché. Il visite les momies le dimanche et se sent en famille. Sa silhouette, que l'on aperçoit par hasard entre deux rictus pharaoniques pétrifiés, crée un malaise chez l'adulte, la terreur chez l'enfant. C'est l'occasion de leur apprendre que certains êtres ne doivent pas être regardés dans les yeux. Gros plan sur la cornée vitreuse et jaunâtre, liquide toujours, comme trempée d'une larme éternelle.


L'heure du bain de plus en plus rare. L'odeur du corps de plus en plus. Eau noire laissant un cerne indélébile dans la bassine. Lorsqu'il y trempe son cul, en suçant le gras salé des frites gommé sur ses doigts. La langue fouillant, avide, le creux des phalanges et des phalangines. Même après avoir chié. Son ombre sur les tomettes pétées lui tient compagnie, à défaut de berger allemand. L'ombre longue du petit matin, la seule que permet le petit vasistas. La lumière de tombeau de la pyramide de Khéops éclairant une mort bénie. Le corps sacré de Jean-Marie cerclé de son sillon de crasse. Eau noire dans l'aurore, couilles qui flottent, frites à la dérive parmi les clapotis... Les yeux fermés sur un recueillement serein ; le masque de l'immortalité fixant ses traits. On dirait pour toujours. Ou bien il dort, assoupi par la caresse de l'eau dans l'interstice de sa raie.


Bien qu'aimant la solitude il n’en a pas moins la capacité d'aimer. Des passions parfois cannibales le maintiennent éveillé jusqu'aux petites heures de la déraison. En l'occurrence, elle se pseudonymise @mondaymorning et a la bouche comme une ventouse ; elle danse sur TikTok. En plus d'avoir un gros cul, toujours fort comprimé, elle est friande de Poké Bowls et de chai lattés. Jean-Marie a bien essayé la mixture mais ne l'a pas digérée. Elle fait des synchronisations labiales où chaque syllabe est le prétexte à une allusion pornographique. Il l'a découverte par hasard sur le téléphone offert par l'assistance sociale, à l'apex d'une douloureuse érection. Il croit qu'elle vit aux îles Seychelles, tant est céruléen la toile de fond de ses stories aux nuages effacés. Il semble que rien au monde ne puisse atténuer cette splendeur grand-public, en représentation patreon continue sur les réseaux sociaux. C'est finalement un homme aux goûts simples du côté de la verge.


Elle fait des selfies de ses fesses, qu'on dirait des formations rocheuses longuement lissées par le ressac de la mer. Ses seins sont comme des citrouilles sous le soleil de Corse. Elle aime aussi les arts ; on la voit quelque part maintenant au sol, du bout de l'index, une pyramide entièrement faite de verre. Toujours, elle prend ses desserts en photo. C'est être sophistiqué. Et cette façon tellement originale d'immortaliser les derniers rayons du jour et leurs réflexions d'aquarelle sur le papier buvard d'une mer au beau fixe ! N'oublions pas ses lectures ; le livre, toujours neuf, prenant la pose à côté d'une bouteille de Corona, sur un aplat de sable blanc. Le titre en lettres attachées ; l'ombre chinoise d'une femme portant un chapeau à larges rabats. Elle est toujours en vacances, comme lui. Elle fleurit végétative au sein d'un nuage de gaz épicurien, comme lui dans son tombeau lunaire. A chaque œil sa chimère.


Elle coûte cher à sponsoriser. Ça explique les beaux bateaux et les hôtels de luxe à Dubaï, les chiottes avec des robinets en or. La serviette blanche comme lis nouée serrée au liséré d'un téton rose ; une autre entortillée en turban au-dessus de la tête surcrémée. La moue boudeuse, toujours, lorsqu’elle sort de la douche. Car elle n'a pas l'air heureuse au creux centre de cet écrin cinq étoiles. Femme-bijou. Elle sourit rarement, le visage lisse comme une pêche. Ou sinon juste un peu, pour faire saillir les pommettes à cinq milles euros. Souvent dans une Lamborghini écarlate stationnée devant un palace en carton. Une débauche d’or et de coulées de Soleil, toujours. Le latté à vingt-cinq euros le matin ; le champagne à trois cents la nuit. Canapé crème. Jambes nues et bronzées. Beaucoup. Beaucoup de maquillage.


Elle se met à poil pour les @fansonly*.


Dans leur fixité minérale, dans l'angoisse de leur mort-vivance éternelle, les momies égyptiennes du musée semblent se demander la raison de ce vide inhabituelle, cette absence de caresse sur le papyrus de leur épiderme millénaire.


* moyennant un supplément de cinquante euros



Pipi et Caranchon


Pipi et Caranchon vécurent, je le sais, une belle histoire d'amour. Ce fut une histoire simple, qu'on pourrait résumer sur un ticket de métro. Je le sais, car j'ai passé de longues années sous leur lit. J'avais déjà raconté leur histoire à Michel en mil neuf cent quatre-vingt- douze, soit huit ans avant que Pipi rencontre Caranchon. Mais Caranchon, lui, rencontra Pipi des années plus tard. Tout ça se passa bien des années après le déménagement de Michel, que je ne vis jamais plus par la suite.


Leur lit, sous lequel j'habitais, se situait dans une petite maison dans lequel se trouvait leur lit, situé dans leur chambre, quelque part dans leur petite maison. Cette maison de poupée, une petite fille la rangeait tous les soirs dans son coffre a jouets. Tout ça se passait bien avant que Pipi rencontre Caranchon, sous un aqueduc. C'était durant la guerre, comme j'avais déjà expliqué à Michel. Caranchon était dynamiteur, et Pipi passait là pour assembler un bouquet de fleurs. Des années plus tard, lorsque la guerre fut terminée, Pipi rencontra Caranchon lors d'une fête foraine, bien après qu'ils eurent abandonné leur petite maison, dans laquelle je vivais, caché sous leur lit.


Il y avait une fenêtre dans leur chambre, que je pouvais voir depuis mon emplacement, sous le lit. Dans le ciel généralement bleu circulaient des nuages blancs, que je comptais pour passer le temps. C'était longtemps avant qu'ils y aménagent, Pipi et Caranchon, dans cette maison de poupée. C'était à l'époque où Michel y vivait encore. Je n'avais d'abord pas reconnu Pipi, car elle avait changé de couleur de cheveux. Avant de rencontrer Caranchon, sous un aqueduc, elle les portait noirs et drus comme ceux d'un gorille. Mais l'amour les avait rendus blonds et souples comme ceux d'un ange sur un gâteau. Selon les jours, ils étaient très longs ou très courts. Je le sais, car je la regardais souvent prendre son bain.


Caranchon ne se remit jamais complètement de la mort de Pipi. Il l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. Pipi ne se remit jamais complètement de la mort de Caranchon. Elle l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. De mon emplacement, sous le lit, dans leur chambre, dans leur maison, je pouvais apercevoir, de la fenêtre, les faîtes des deux arbres qui, lorsqu'il ventait, se frôlaient et se caressaient. Puis la petite fille rangeait la maison dans son coffre à jouets, et on n'y voyait plus rien tant il faisait noir. J'ai déjà raconté tout ça à Michel en mil neuf cent quatre-vingt douze, à l'époque où Caranchon portait encore sa moustache de général. Il avait les épaules carrées, et les fesses dures comme celles d'un singe.


Est-ce que je vous ai déjà raconté comment Pipi rencontra Caranchon? Elle faisait des livraisons en bicyclette durant la guerre, des pâtes alimentaires et du papier du toilette, on la voyait défiler devant soi comme une comète. C'était en Allemagne, je crois. Caranchon, lui, vivait en France, et moi aussi, sous le lit de Michel. Leur rencontre eut donc été impossible, n'eut été l'intervention de Michel. Il leur permit de s'unir pour la vie, et aussi pour la mort. Les arbres du jardins fleurissent tous les printemps, comme je peux le voir parfois, lorsque je regarde dans cette direction.



Ce roman que je n'écrirai jamais


A quoi bon écrire des histoires. Des histoires je parle; cette orchestration du hasard rehaussée d'un brin de psychologie hominidienne. Quelques émotions de catalogue au passage. Un peu de pornographie rose bonbon les jours où l'inspiration fait défaut. Un roman sans les trompe-l’œil de la littérature ressemblerait à quoi finalement? Vous le savez bien mais n'osez l'admettre. Un tel roman serait coupable de trop ressembler à la vie, la sienne, pas celle des autres. D'autres l'ont fait avant toi, ou tenté de le faire; mais l'intrigue, cette vieille mélodie sédative, réapparaitra toujours, c'est inéluctable. Toujours cette embrouille de passions qui devra se résoudre dans les dix dernières pages. Toujours cette histoire de fesses mouillées. Toujours ce drame. Toujours ces larmes. Toujours ce pathos pour rehausser la nullité du vécu ordinaire. Toujours le terrorisme du bonheur des autres.

Un des personnages d'un tel roman pourrait s'appeler Jean. Je vous préviens, Jean brille surtout par son absence d'éclat, il a l'âme mate. Il s'agit d’un jeune vieux de trente ans, juste assez doué pour avoir été capable de terminer, au prix d'un effort colossal, des études d'ingénieur. Téléguidé depuis la naissance par des parents ambitieux, ou snobs, ou les deux, son cerveau n'a pas acquis cette solidité que confère les coups répétés d'une dialectique auto-infligée. C'est en somme un être qui réfléchit peu en dehors du cadre pratique. Il se croit intelligent car il est très rationnel. Très jeune, avant tous les autres, il savait attacher correctement ses belles bottines. Mais ses yeux, qu'un goût commun qualifiera de « beaux », c'est- à-dire couleur de ciel bleu sans nuage, font peur aux jeunes enfants. Certains animaux aussi le fuient. Il n'est pourtant pas méchant, mais c'est Jean. Un mètre quatre-vingt-douze d'orgueil naïf, conditionné par une mère trop ambitieuse et une auto-appréciation fortement positive de sa propre personne. En effet, tous les indicateurs sont au vert. Habileté inouïe à nouer et dénouer ses chaussures et aspect physique correspondant aux standards proverbiaux de la beauté. Pourtant on le regarde très peu. Il ennuie les filles et indiffère les garçons, qui ne voient en lui aucun adversaire sexuel sérieux. Il se demande souvent pourquoi. Lui si grand, lui si beau, lui si intelligent. Jean l'élu, que tout le monde ignore.

Un autre personnage de ce roman que je n'écrirai jamais pourrait être Julie, qu'on imagine volontiers avec des mèches blondes et des lunettes Dior achetées en solde. La description doit être assez flatteuse pour maintenir l'intérêt du lecteur jusqu'à la scène pornographique qui aura lieu à la page cinquante-six. Scène que je n'écrirai pas, même soft, car cette blonde n'est pas mon genre. Sa voix haut perchée, et ce large sourire comme greffé au milieu d'une paysage sans présence, ramolli par un excès de crèmes vitaminées. Ne parle que de son nouveau job : juste un CDD, mais la RH lui a promis un CDI d'ici la fin de l'année. On l'écoute par politesse, et peut-être aussi un peu parce qu'on n'a rien de mieux à faire cette journée-là, ou parce qu'il pleut. Non seulement ce qu'elle raconte nous indiffère, mais en plus le timbre de sa voix est insupportable. Et pourtant. Pourtant... Comme Jean, Julie a tous les indicateurs au vert. Après s'être longuement regardée dans la glace, elle en a conclu qu'elle était d'une beauté envoûtante. Elle pourrait être mannequin si elle mesurait sept centimètres de plus, et c'est sans parler de sa personnalité. Il vaut mieux ne pas en parler en effet. On sait qu'elle a des mèches blondes et un CDD, et peut-être bientôt un CDI, et franchement, on ne veut pas en savoir plus.

Ces tourtereaux se rencontrerons vers la page vingt-cinq. Ce ne sera pas un coup de foudre, car de tels êtres sont incapables de passion, mais plutôt une lente et accidentelle descente vers le cul. Cela prendra de longues semaines avant que leurs regards sans profondeur finissent par se voir, leurs yeux bleus, semblables à des billes, ne faisant d'abord que ricocher l'un sur l'autre. Puis, presque simultanément, au hasard des rencontres de couloir (imaginons qu'ils travaillent dans la même boîte de saletés high-tech), l'un découvrira enfin la valeur décorative de l'autre. Elle n'est pas mal, se dira Jean. Elle pourrait le mettre en valeur. Il n'est pas mal, pensera Julie. Il est grand et il a les yeux bleus, donc il est beau. Il est ingénieur, donc il est intelligent. Voilà des faits que personne au monde ne pourraient nier. Lorsqu'on n'a pas l'œil pour la beauté et les choses de l'esprit, il est pratique d'avoir de tels barèmes à sa disposition pour nous aider à tomber amoureux. Enfin, tomber amoureux très tranquillement. S'attacher serait un terme plus adéquat. Car malgré tout, ces égotistes sont quand même capables de s'aimer.

Que se passera-t-il durant les vingt-cinq premières pages de ce roman que je n'écrirai jamais? Il faudrait d'abord définir une scène et la situer dans un espace en trois dimensions, qu'on décrirait avec plus ou moins de détails. Ce pourrait être par exemple la salle d'attente de cette boîte de saletés high-tech, qu'on imaginera vachement design, sans aquarium. Aux murs sont peints des « nuages de mots » qui résument de manière synthétique et visuelle les valeurs de la compagnie. On y trouvera tous les « mots clés » à la mode, disposés soit à la verticale, soit à l'horizontale, la taille de la police indiquant leur importance relative : INNOVATION, RESPONSABLE, MILIEU DE VIE, PARTICIPATION, SOLIDAIRE, DURABILITÉ... Assise bien droite sur sa petite chaise pas très confortable, Julie, qui rayonnera de dynamisme en l’attente de son entretien d’embauche, sera impressionnée par toutes ces valeurs modernes. Cela apaisera sa conscience. C'est ça le nouveau capitalisme à visage humain, et qui prend soin de la planète. C'est bien ce qu'elle pensait. Ce sont les pauvres et les gens sans éducation qui polluent.