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Le dépôt

LE CAMP VD

Matthieu Lorin

J'éventrerai souvenirs et grillages

Recueil déposé à la SGDL sous la forme de l'empreinte numérique 50665.

matthlorin@yahoo.fr


J'EVENTRERAI SOUVENIRS ET GRILLAGES


1

 

 

Coupe le grillage des mots avec une pince et écarte-le comme on le fait des entrailles du loup dans les contes. Tu y liras mon avenir. Car les augures ont changé : aujourd’hui, on découvre le futur dans les poèmes éventrés.

 

Entre ensuite dans le jeu, pénètre ces textes en t’essuyant les pieds puisque c’est sur moi que tu marcheras, sur la tranche de mes souvenirs que tu voltigeras,

 

avec l’impression d’abattre un mur de refend.

 

 

2

 

 

Souvenir de lecture 1

William Faulkner

 

 

J’ai retrouvé à l’ombre d’un banc un morceau de déni que j’avais abandonné là des années auparavant. Le ramasser et le mettre dans la poche aurait été le reconnaître. Elles étaient pleines de toute façon :

de noix coupantes comme des rêves

de la rage de Némésis

d’une graine condamnée à n’être plus que ce qu’elle est.

Des coucous hurlaient à les maudire et même en boutonnant la poche, je continuais de les entendre.

 

Je me suis levé et les mains ont suivi, de ce mouvement flasque caractéristique des membres inutiles, comme le sont la crête du coq ou les mamelles de l’ânesse en route pour l’abattoir.

Un homme s’est approché et, sans aucune forme de cérémonie, a pris place sur le banc. Il avait une courte barbe, le crâne de ceux qui savent, un sac en bandoulières et les idées en désordre. A la main, un livre : Tandis que j’agonise.

 

J’ai quitté le parc avec la sensation étrange de sortir d’un labyrinthe. Je n’ai pourtant pas d’ailes et mes enfants ne savent même pas nager…

 


3

 

 

Longtemps j'ai été cet oiseau foudroyé que l’on trouve sur le bitume au petit matin. Je n’ai pas changé mais le sol, lui, s’est transformé : d’abord en un parapluie ouvert, puis en de fines plaques de tôle posées en quinconce. Il est aujourd’hui une étendue d'eau, paisible comme la courroie brisée qui traine au pied du véhicule remis à neuf.

 

Quand je chute, mes ondes se répercutent désormais bien après moi, qui suis à l'arrêt et qu’on ne regarde plus.

 

Ainsi en sera-t-il de ce poème, si la chance est avec lui.

 


4

 

 

Souvenir de lecture 2

Yukio Mishima

 

 

En passant devant la gare, j’aperçois un carton qui sèche au soleil. Etendu sur une corde à linge de fortune, on espère sans doute que l’humidité dont il est imprégné s’estompe, oubliant que le fil déchire ses entrailles comme une césure scinde la phrase en deux, d’un côté Caïn - et de l’autre Abel.

Certes, le carton deviendra plus présentable mais il se déchirera à la moindre bourrasque, découvrant alors ce qu’il voulait cacher. La corde, elle, continuera à défier les vents et les humeurs joyeuses.

 

Ma mémoire est semblable à ce carton. J’ai vécu trop longtemps voûté sur moi-même pour qu'il n'en reste pas une odeur rance. Que trouvera-t-on sous cette peau de papier-mâché lorsqu’elle se déchirera ?

J’aimerais que ce soit un arc-en-ciel,

un souvenir vaporeux d’alcool,

un lambeau de côte normande,

ou un roman de Mishima.

 

Je crains pourtant qu’il n’y ait ni ébriété, ni falaise crayeuse, ni seppuku…

 

  

5

 

 

Souvenir de lecture 3

Thierry Metz

 

 

Depuis ta fenêtre, tu n’as jamais su si c’étaient les oiseaux qui tombaient ou l'atmosphère qui faiblissait. Même le vol des insectes penchait et ressemblait à ces pierres jetées au loin par des enfants. Ton ciel n’avait plus le courage de supporter - au sens physique du terme - quoi que ce soit.

 

Heureusement il nous reste les mésanges qui nichaient dans ta tête, comme des cartes routières qui s’envolent.

 

 

6

 

 

J’observe ce trognon de pomme rencontré comme on le fait avec un insecte qu’on sait inoffensif mais qui nous effraie pourtant – un syrphe, un psoque ou un lépisme. Ses pelures forment des cercles concentriques qui abritent mon cœur, les reflux gastriques de l’estomac et le souvenir d’un voyage à Vienne.

 

La pomme est déjà passée de l’autre côté, là où les jardins ne sont pas séparés par des grillages, où les étoiles ne sont pas cariées et les dieux moins à craindre qu’une tuile poreuse.

 

J’ai la désagréable sensation qu’elle m’invite à la rejoindre dans ce voyage aux allures de mensonge établi…

 

 

7

 

 

Souvenir de lecture 4

William Melvin Kelley

 

 

J’ai eu l’idée de semer du sel sur ma jeunesse, de prendre la route des épines et de longer celle des arbustes aux souvenirs persistants.

Je savais que, sur ce chemin, il me fallait éviter la voie de droite. Elle menait seulement à la baraque où on m’aurait obligé à m’allonger des heures durant afin de retirer ces clous tête d'homme restés en moi, avec la même minutie que le chirurgien ôte les métastases et s'aperçoit en même temps qu'il n'en viendra pas à bout, que la maladie est du chiendent, que le corps ne peut plus lutter.

La route de gauche ne montait pas, elle avait même plutôt tendance à descendre, à visiter les plis du temps avec cette précaution que prennent les citadins lorsqu’ils marchent sur le trottoir enneigé jouxtant notre maison.

 

Tout au bout du chemin, j’ai fiché mes clous dans le sol comme des bornes de propriétaire terrien. Car, tout au bout, il y avait quelque chose, d’inexact et de douteux encore, mais le voyage m’avait donné le savoir-faire.

De toute façon, l'homme s'adapte toujours : montrez-lui son malheur, il y met le feu ; donnez-lui un tambour, il se fait prophète.

 

Ce fut un jour nouveau : j’avais soudain accepté que les souvenirs, comme les chiens, traversent les routes sans regarder.

  


8

 

 

J'avais autrefois entre les mains des journées entières que je rayais de la carte du temps : je frottais mes paumes l’une contre l’autre et tombaient au sol des miettes de ma jeunesse.

Tout se fane, véritablement, même la fleur de l’âge.

 

Au fond de l’estomac, des kilogrammes de laissés pour compte croupissaient. Lorsque je déambulais dans les caniveaux de l'ennui, j'en expulsais parfois deux ou trois. Je les assemblais et formais des poèmes que je ne prenais pas la peine d’écrire.

Tout se trouve, véritablement, même l’amour-propre.

 

Des hectares de forêts remplissaient mes rêves et je voulais démonter pierre par pierre mon existence pour la placer dans des lieux où j’étais certain que la page noircirait à la vitesse d’un feu de poubelle.

Tout s’achète véritablement, même le talent.

 

Je croyais avoir dans la tête des litres de poèmes merveilleux. J’ai fini par les puiser, le seau à la main. Sitôt sortis de leur élément, ils se cornèrent comme des comètes que personne n’aperçoit.

Tout s’écroule, véritablement, même l’espoir.

 

                                                                

9

 

 

Souvenir de lecture 5

Richard Brautigan

 

 

J’ai hypothéqué mon inspiration en te lisant. Depuis, elle se terre au fond de moi comme l’étrille piégée par la marée s’enfonce dans le sable.

Alors j’observe ma main, me persuadant que la chorégraphie a plus d’importance que le scénario. Peut-être faisais-tu de même et je serais heureux que des convergences s’établissent entre nous.

 

Car, toi, tu es rangé dans la bibliothèque et je suis seul à observer ton chapeau aux alouettes, tes lunettes cerclées de souvenirs. C’est peut-être qu’il est temps que je m’allonge sous les planches, que tes poésies prennent le pas sur les chevilles du mur et que tout s’effondre.

 

Je finirais alors comme Pasolini, ton voisin d’étagère : écrasé par le désastre de la vie.

 

 

 

10

 

 

Au commencement, je croyais mes stères de poésie aussi nombreux que des pyrales de farine. Or, je flambai tout en deux recueils. Même les palettes sur lesquelles je les avais posés, je les brûlais. Le feu a peu chauffé, on n’écrit pas de bons textes avec du sapin.

L’ombre apparut et les mains qui m’agrippèrent étaient noires. Elles exigeaient que j’éteigne le feu avec les pieds, que je ramasse les cendres et les jette au ciel comme on le fait lors de cérémonies obscures. Mon imagination dansait autour avec des gestes d’indienne en transe.

 

Me reste aujourd’hui deux recueils sans éditeur, un crayon à l'encre aux trois-quarts consommés,

 

et ce poème.

 

  

11

 

 

Souvenir de lecture 6

Tristan Egolf

 

 

Au milieu du trottoir, une flaque est allongée comme un mort. Sa profondeur me rappelle l’aphte qui règne sur ma bouche, sa couleur le lendemain d’une nuit rouennaise.

Comme je m’en approche avec précaution, mes semelles plongent dans ce souvenir liquide. Au fond, j’aperçois mon courage qui fuit, profitant du vacarme provoqué par le camion-benne. Il déleste la rue de ses pyramides bleues qui ne furent révoltes que pour le seul John Kaltenbrunner.

 

Je poursuis mon chemin, laissant sur le bitume une marque humide le temps de six pas, et finis par buter contre un trottoir. Cela me rappelle cette histoire, ces racontars qu’on croit avoir oubliés et qui vous hurlent à l’oreille un beau jour, sans que vous ne sachiez pourquoi. Quelle histoire, me demandez-vous ? Butez contre un trottoir et la vérité vous ouvrira sa gueule.  

 

Ou bien lisez jusqu’à ce que vos yeux prennent l’allure de deux météores. Vous ferez alors partie des justes qui se sont armés.

 


12

 

 

Ce texte raconte le temps où je récoltais les pluies et les souvenirs semés le long de mes marches. Je les mettais dans un sac avant de prendre le chemin du retour. J’étais heureux – comment ne pas l’être ? - et effectuais au-dessus des flaques les gestes d’un rite connu de moi seul.

 

Rentré, tout avait disparu ou presque. Demeuraient seulement une réminiscence ou deux, comme des papillons pris dans le filet de l’entomologiste. Une fois relâchés, ils volaient quelques temps autour de moi, projetant leur ombre implacable sur mon chemin.

 

Ils finissaient par s’enfuir et l’histoire que je voulais écrire avec eux…

 

  

 

13

 

 

Je sors, espérant abandonner ma colère en la déversant dans le tout à l’égout ou la tête d’un promeneur. Si mes semelles attirent boues et trottoirs disparates, elles écrasent néanmoins sans réfléchir :

 

les brindilles ulcéreuses des frênes pleureurs

les romans restés à l’état de larve

les maladies bâties par mon esprit, résistantes comme un mur de refend

 

Parmi les autos et les idées coincées en moi, je suis celui qui se déleste d’une humeur capable d’arracher les grillages d’une ville entière.

 

 

 

14

 

 

Le jour, je suis une cigarette éventrée et les fils électriques de la ville pendent comme des fumées en suspension. Le bâtiment devant lequel je passe, qu’on désosse pièce par pièce et que je ne quitte pas des yeux, parce qu’on ne peut se séparer de soi, ravive des promesses bâties sur des sols trop argileux.

 

Le soir, je suis ce lampadaire visité par les chauves-souris autour duquel elles brodent de leur vol magique des calligraphies avortées. Je frappe à des portes qu’on a laissées grandes ouvertes ou déchire des mots que j’abandonne aussitôt, comme le boucher délaisse son étal pour aller s’assurer que la lune est pleine.

 

La nuit, je ne suis plus qu’une dent cariée qu’on ménage en mangeant de l’autre côté.

 

 

 

15

 

 

Souvenir de lecture 7

Agota Kristof

 

 

Pour dépasser les étendues obscures et dissimuler l’absence du deuil, nous nous donnerons de grandes tapes sur les épaules. Le geste chassant la sincérité, nous ne serons pas obligés de scinder nos émotions en deux pour y glisser le sérum des vérités cachées.

 

Car, pourquoi diable, lorsque nous nous adressions à elle, les mots qui sortaient de sa bouche étaient-ils des grillages à poules que l’on pouvait tordre dans un sens ou l’autre, mais jamais arracher ? 

 

 

16

 

 

Mon crayon mène la vie de Prométhée : il m’a donné le mot et en fut puni. Sa mine va désormais rétrécissant comme une brindille jetée au feu. Qui se consumera en premier : lui ou mon inspiration ? Le combat parait inégal et, d’un geste de démiurge, je brise sa mine.

 

Il faut savoir contrer ces vérités qui viennent parfois vous souffler à la gueule avec trop de force.

 


17

 

 

Souvenir de lecture 8

Jean Giono

 

 

Lorsque les souvenirs balbutient des bribes intelligibles, j’avance vers eux avec la même prudence qu’on approche un loup acculé à une falaise enneigée.

Ils se taisent à mon passage, ils n’ont que faire des hommes aux yeux bientôt clos. Le silence détruit l’espoir d’être autre chose qu’un Gédémus. Je ne voulais pourtant pas être celui qui vient demander son tribut au-delà de la mort du temps.

 

Alors, je monte - on ne fait que monter dans tes récits – et dépose à tes pieds mon ombre. Je suis coupé en deux comme on sépare équitablement un remords : une part pour toi, je garde l’autre...

Là-haut, je bricole une image de moi qui est moins reflet que rêve de méchancetés concassées. Puis, j’entre dans la fente de l’irréel pour parcourir les pages qui me séparent de toute pensée.

 

Je quitte ce monde avec la sensation d’avoir salué un vieil ami et de m’en être débarrassé.

 

C’est mon tour d’être roi.

 

 

18

 

 

J’ai rencontré dans ma jeunesse des âmes dénaturées, partagé avec elles des bouteilles et des rires qui ne m’appartenaient pas. Les cigarettes aux fumées suicidaires abaissaient le ciel à notre portée.

Je les ai abandonnées voilà des années sous les étoiles d’une petite place de campagne. J’ai rangé mes affaires, déplié mon esprit jusque-là roulé en boule dans un coin de moi - comme ces duvets qui n’ont pas servi depuis des années - et tourné les talons. 

 

Je ne leur présentais ensuite plus que mes poings, ceux qui accusent comme des dieux sans muselière.



19

 

 

Souvenir de lecture 9

Vladimir Nabokov

 

 

Pourquoi n'ai-je jamais coupé un livre en deux ? J'ai scié huit stères de bois cet hiver, vu mon existence se fendre dans sa longueur il y a quatre ans mais n’ai jamais touché à la bibliothèque. J'ai les idées sacrilèges et des mains de chien battu.

 

J’arracherai des pages entières à Lolita et en ferai des boules de papiers avec l’impression de froisser le temps pour qu’enfin en ressortent des aspérités :

des montagnes,

des éboulements,

des polypes à soigner,

des poèmes, même médiocres.

 

Ainsi, les mots finiront par fermer les yeux et se prosterner à mon passage.

 


20

 

 

Je croise chaque jour des passants et des idées lumineuses de poèmes. Je me dis que je n’oublierai ni les visages, ni les mots. Mon crâne supporte bien les tables de multiplication depuis plus de trente ans, il est encore capable de me rendre ce service.

 

Je marche tête levée, observant les toitures et les nuages d’un œil craintif, à la recherche de dieux en colère.

 

Aussitôt que je m’arrête, je m’aperçois que tout s’est volatilisé : les visages, les mots, l’espoir.

 

C’est à cet instant que je me surprends à rêver de fortifications, de pont que l'on remonte à la nuit tombée, de façon à tout cloisonner : la ville, le bureau, les rêves et les souvenirs.

 

 


21



Souvenir de lecture 10

Robert Musil

 

 

Au parc, j'ai rencontré l’ombre du doute qui voulait s’échapper de moi. Il est rare de tomber nez-à-nez avec elle, de la voir nous tourner le dos et se mettre à dévaler la pente. J'ai confié le ballon aux enfants et me suis mis à lui courir après. Elle riait du mauvais tour qu'elle me jouait.

 

J'ai rapidement dû renoncer à la rattraper : une ombre n'obéit pas aux lois de la science.

 

Le ballon roulait maintenant sur le gazon synthétique. Au loin, une chasse aux Indiens avait éclaté. J’ai laissé la toile de l’imagination se déchirer par le vent : j’avais assez à faire avec les cerfs-volants qui encombrent mes veines et avec mon cœur, ce long tobogan sur lequel tu t'assois et remontes toujours.

 

Lorsque nous sommes repartis, j’ai veillé à ne rien oublier : Musil se trouvait dans le fond du sac, les cris des enfants garnissaient les poches et l’ombre était revenue obscurcir mes pas.

 


 

22

 

 

 

Comment pouvait-il en être autrement ? Comment pouvait-on espérer que j’arrive à présenter des étoiles diurnes et des écrits aussi géométriques que la toile d’araignée installée sur le garde-corps de la fenêtre ?

 

De celle-ci, vue sur le jardin où des hirondelles vont et viennent en produisant des entrelacements de sorties d’autoroute.

Je reste là à les observer, me demandant si elles ne préfèreraient pas être aussi immobiles que cet épouvantail d’homme qui les effraie avec son haleine de poudre à canon.

 

Sans même savoir si cela fera un bon poème…

 

  

23

 

 

 

Je sais que l’air deviendra un jour une boue viciée qui ramollira tout, même le bois et les ambitions enfouies. Rapidement, la mérule infestera mes mots et le sol deviendra une peau qui change avec l'âge.

Rien ne me fera pourtant bouger : on voit rarement un conduit de cheminée dévaler une toiture, et je suis de cette trempe.

 

Un jour de printemps, des rides apparaîtront au sol, profondes et fragiles comme la couche de glace qui recouvre mon enfance. Je garderai ma seule façon d'être au monde, celle de l'immobilité. Le paysage autour de moi se modifiera peu à peu mais me ménagera comme on protège une cheville blessée, en s’appuyant davantage de l’autre côté.

 

Je ne serai plus rien, à peine un caillou, et il n'y aura de chaussure où entrer, pas de plaine à conquérir, pas de mort à pleurer.

 

 

 

24

 

 

Souvenir de lecture 11

Emmanuel Bove

 

 

Il n’arpente les chemins que du bout des pieds, préférant être trottoir plutôt que route. Il cloue ses espoirs sur les portes d’entrée avec des pointes « têtes d’homme » à qui il donne cent et un prénoms pour peu qu’on lui laisse l’occasion de s’en faire des amis.

Ils peuvent même l’attaquer au visage, s’ils le souhaitent.

 

L’usure de son regard est telle que ses yeux découvrent la réalité sans aucune zone intermédiaire, comme la roue du vélo frotte l’acier du patin lorsque le caoutchouc a disparu.

Autour de lui, on attaque à l’acide ses émotions faciles, on réduit ses souvenirs à du verre pilé. Lui se met à genoux et ramasse consciencieusement tous les morceaux, pour que personne ne se blesse :

 

Victor Bâton est à tout jamais un obus désamorcé.

 

  

25


 

Ouvre un mot en deux et déposes-y tes tentatives.

Referme-le ensuite avec du ruban adhésif.

Passe-le doucement à la flamme de la poésie.

Oublie-le quelques jours : le temps de fermentation est parfois long.

 

Serre maintenant les doigts pour retenir les vers qui tombent sur toi, malgré le parapluie que tu tiens désespérément ouvert pour te protéger. Il finira par se retourner, découvrant ses baleines comme un dogue sort ses crocs.

 

Car si la bourrasque dans ta tête est assez grande, elle soulèvera la ville entière.


 

26

 

 

Souvenir de lecture 12

William Burroughs

 

 

Trois cannettes sont posées sur le rebord d’une fenêtre, alignées comme doivent l’être les étoiles pour ceux qui habitent à l’intérieur. Elles sont vides de tout : d’alcool, de propos informes, de pas chancelants et de monde s’écroulant au petit matin comme des falaises de craie.

Elles ne sont plus que les ossements d’une nuit sur laquelle je pose un regard amer. Plus loin, pas assez cependant pour être certain que ces objets n’ont pas partagé quelques heures, une boîte vide est posée sur un banc. Nouvelle ouverture béante sur un monde qui m’est étranger.

 

J’ai l’allure mesquine des gens qui détournent le regard et lisent Burroughs comme on prend des vacances avec soi-même, en « tout inclus ».

 

  

27

 

 

Au printemps, le lilas a vu ses fleurs se faner et ses branches se creuser.  J’ai frôlé si souvent les robes de ma femme que des nuages en satin ont germé au fond de mon cœur.

 

Les pommes de pin sont tombées sous la canicule comme autant de souvenirs écroulés. Les courgettes du jardin ont étanché la rivière qui passait en moi et faisait de ma mémoire deux rives opposées.

 

J’ai lu des brouettes de livres et déplacé avec elle l’équivalent d’une forêt entre le portail et le potager. En ponçant le parquet de l’étage, j’en ai profité pour arrondir les angles de mon esprit.

 

Tant d’allumettes ont craqué avec les premières gelées que j’aurais pu sans peine incendier les pluies du Cotentin et les derniers lambeaux de ma jeunesse.

 

Et, au bout de cette année, mes poèmes ne sont toujours pas publiés…

 

 

 28

 

Souvenir de lecture 13

Jim Harrison

 

Je me souviens de ces matins bleus comme un naevus, de mes entrailles en barbelés et de mes avis sur tout. Depuis la fenêtre, je charriais l’air à pleines brouettes et les décisions que je prenais n’engendraient même pas le griffonnage d’un bout de papier.

Je me souviens de l’appétit que j’avais en découvrant ces nuages au fond de l’assiette - nous mangions dehors à cette époque – et l’eau me paraissait salée. Le parasol jouait son numéro de derviche sous nos yeux disciplinés et mon cœur l’accompagnait d’entrechats secrets.

Je me souviens de ces jours humides -nous ne mangions plus à l’extérieur – où, allongé en plein jour, j’engageais avec la page un combat à l’issue incertaine.

 

Mais je ne me souviens plus de mes chagrins d’enfance, de mes rêves qui s’envolaient avec la même lourdeur qu’une punaise diabolique, ni de mes lectures d’alors. Quelles furent les transitions, les terminaisons nerveuses qui m’amenèrent jusqu’à Jim Harrison dont j’ai acheté le livre aujourd’hui ?

 

Oubliées…   

 

 

 

29

 

 

« Chaque poème doit raconter une histoire » : voilà ce que la feuille me confia. Ce faisant, elle condamna quinze de ses congénères au feu.

 

J’ai bien peu écrit et suis déjà à court d’idées : mes mains sont des cadavres de taupes accrochés au fil barbelé de l’imaginaire tandis que des colonies de termites dévorent les frontières du souvenir.

 

Les idées sont délavées depuis le temps qu’elles prennent la pluie : les averses d’angoisse sont nombreuses de ce côté-ci. Elles ont déjà rendu ma salive acide, mon ventre assassin et mes nuits chaotiques.

Le soleil finira bien par les sécher et je pourrai les rentrer en moi. Elles ne seront plus qu’un bout de tissu élimé, un bord de canapé déchiré à force de frottements répétés.

 

Cela suffira pour me redonner l’espoir d’écrire un poème où chaque mot serait choisi avec la précaution du paysagiste lorsqu’il descend les cyprès du camion. Je le placerais alors à l’air libre, à l'ombre des arbres, et laisserais les oiseaux s’en approcher.

 

 

  

30

 

 

L’ombre d’un remords a traversé ma pensée aussi rapidement qu’une porte qui claque au vent. Il s’agissait sans doute de ma façon d’être aux autres ou bien des miettes d’ego qui envahissent ces textes comme les pyrrhocores au pied du tilleul malade.

 

Que fait-on dans ces cas-là ? On ferme la porte et on ajoute un pavé de rue à sa base pour qu'elle ne se rouvre pas.

 

Tout est dit.

 

  

31

 

 

Souvenir de lecture 14

Charles Bukowski



Ma jeunesse a froid dans la maison aux carrelages blancs, ses pieds sont bleus comme des nuits d’hiver. C’est pourquoi elle décide de poursuivre son chemin jusqu’à la route qui passe à quelques jets de pierres.

(Les silex ont eu un si grand rôle dans ma jeunesse qu’ils s’invitent maintenant dans mes poèmes.)

 

Les glissières sont composées de piles de livres qui montent à hauteur d’homme. Y trouver les Souvenirs d’un pas grand-chose semble l’amuser : elle porte ses mains au visage et modifie la forme de sa bouche.

(D’autres effectuaient le même geste pour remonter une mèche de cheveux. Plus tard, elle coupera tout.)

 

Elle s’attelle maintenant à la tâche, démonte, ronge, lacère, déteste. Une ouverture se crée, lui permettant de traverser la route. Elle ne prend pas la peine de regarder.

(Elle traverse son destin et sait que s’il y a un danger, même la plus grande prudence ne pourra le lui faire éviter.)

 

Son lacet est défait, il pend comme un souvenir à démêler. Au-delà de la route, elle aperçoit la colline en forme de losange, sorte de ballon de kermesse qui monte au ciel.

Le chemin est pénible : le paquetage – elle a pris quelques livres sur son dos - est lourd et les remords lui lèchent les mollets. Lorsqu’elle atteint le sommet, elle s’aperçoit que d’autres romans sont déjà là et que les deux piles rapprochées émettent un son proche d’une musique de Satie.

(On entend toujours la route en contrebas mais elle ne gêne désormais pas plus qu’une boule de papier dans la poche.)

 

L’odeur qui se dégage de la colline est celle d’une salle de cinéma, de pâtes jetées dans l’eau,

 

et de bonheurs en floraison.

 



32

 

 

Je me souviens de ma jeunesse et des discussions qui nous conduisaient vers des rêves au ventre rebondi. C’est qu’on n’oubliait jamais de les nourrir en ce temps-là.

 

Plus tard, comme la grenouille de la fable, je les ai crevés à grandes gorgées de dénis. Ils étaient encore là, fendus en deux mais bien présents.

 

Je me suis persuadé qu’il était possible de s’en débarrasser comme on détache une facture, en suivant les pointillés.

 

Depuis, lorsque je retourne dans cette maison, les rêves passent devant moi sans s’arrêter. Les assiettes que nous déposons sur la table contiennent dans leur creux la nuit comme unique pitance.

 

Et je sais qu’il me faudra l’avaler toute entière.

 

 

33

 

 

 

 

Plutôt qu’on me lise l’avenir, je préfère corner les cartes dont se sert la pythie.

 

 Aujourd’hui, j’ai rencontré un homme qui me demandait son chemin. Mes mains sont aussitôt devenues des bourrasques de sollicitude qui emportaient mon ego au fond d’un ravin dont je ne connaissais pas l’existence. J’avais quelques cartes à jouer au fond du sac, ai fini par noter sur l’une d’elles les routes à suivre.

 

Mon avenir reste obscur mais le chemin de cet inconnu, lui, s’est éclairé.

 

De toute façon, je n’avance pas seul : j’ai des cailloux dans les chaussures, des amis dans les poches, des diverticules au colon et des poèmes au bout des doigts. Il ne faut pas que je les agite au risque de tout éparpiller, comme l’aigrette du pissenlit secouée par les vents.

 

Je souffle pourtant dans mes mains en entrant dans la clinique.

 

 

34



Souvenir de lecture 15

Malcolm Lowry

 

 

Sa fatigue ruissèle sur son visage et le mescal a le goût des femmes qui ont trahi.

Le paysage autour de lui est un aphte qu’on ne soigne pas, qui se creuse avec la lenteur désespérante des mauvaises bêtes. Les chevaux qu’il flatte sont des crotales à crinière, les fleurs qu’il arrache s’agrippent à son cœur pour peu qu’il l’ait laissé à découvert quelques minutes.

Et les pages du livre sont autant de processions funèbres.

 

La détente du revolver a tout allongé : le temps, Geoffrey Firmin et mon courage. Je me couche dans des draps qui m’effraient tout à coup et portent les stigmates d’une nuit qui ne viendra qu’en baissant les paupières.

 

Sous le volcan repose à moitié ouvert, semblable à un toit de maison renversé par un ouragan. Je suis à l’intérieur. Lorsque je lèverai la tête, j’aurai les pupilles en feu et une page à demi-écrite qui méritera seulement de l’alimenter.

 

 

 

35

 

 

Assis à regarder les enfants se jeter dans le vide, je m’accoude paresseusement à ma folie. J’aspire les rires comme autant d’élastiques rappelant à ma raison qu’elle est tenue en laisse.

Mes mains ne comprennent pas qu’il se passe en moi un éboulement dont on ne se relève pas. Elles restent tranquilles, sans même se révolter à l’idée d’écrire ces mots usés.

 

Seulement, désormais, elles ne prendront plus la peine de me saluer lorsque nous nous croiserons.

 

 

 36

 

 

Souvenir de lecture 16

Hervé Bazin

 

L’amas des souvenirs loge dans ta rétine et il est aussi impossible de les chasser que de vouloir déplacer ton cœur pour le poser à l’écart des autres.

Alors il faut les détruire, comme on tue un martin-pêcheur dans son nid.

L’enfance est un ressac de la marée qui fissure les digues et fait voler en éclats fenêtres, bouches humides et collection de timbres-poste. Seules les déceptions ne peuvent se briser. Bien qu’en forçant un peu, en tapant dessus avec un marteau, il doit tout de même être possible de les réintégrer dans leur logement.

 

Tu ne veux pas comprendre que tu fais partie de ceux qui vivent à l’ombre des murs des grands domaines. J’habite, moi, un jardin étriqué où je coupe les fleurs du lilas et mes rêves paisibles. Je les prends à la main, les arrache à leur origine.

 

Je bousille tout, en un sens.

 

 


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Elle avance sur les pavés et c’est un arc-en-ciel qui se déplace. Ses pas sont de ceux qu’on n’attend plus : ils sont revendication et renoncement en même temps, ils bâtissent des montagnes qu’ils détruisent le lendemain à la dynamite.

 

 Je vois en elle des rivières traversées à gué à une époque où les ponts n’existaient pas.

 

Nous finissons par nous assoir sur un banc, soupesons l’horizon comme d’autres écopent une barque. Nos yeux sont les colonnes qui le soutiennent, nos doigts les pinces avec lesquelles nous nous accrochons à la réalité.

 

Et chaque parole échangée brille autant qu’un doryphore.

 

 

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Je cherche mon enfance partout où c’est possible.

 

Dans les interstices des lames de parquet, je guette les tunnels creusés par les xylophages pour m’assurer qu’ils n’emportent pas avec eux une partie des souvenirs.

J’en repêche aussi parfois quelques morceaux au fond de l’évier : ils sont trop épais pour entrer dans le siphon et gisent là, anéantis. En renversant l’eau des nouilles, je parviens tout de même à faire disparaître ces midis où nous attendions l’assiette.

Lorsque je sors, le froid bleuit mes souvenirs et ils n’ont pas fière allure. Mais ils sont là : parties de pêche, forteresse en palettes, odeur du bain, sensation de verre pilée dans les entrailles et timidités accrochées au revers de la peau.

 

Il faut se rendre à l’évidence : mon enfance me saute à la gorge et la serre pour éviter la fuite du Temps.

 

 

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Souvenir de lecture 17

Gabriel Garcia Marquez

 

Rebecca s’empiffre de terre et des fleurs sortiraient de son ventre qu’elle se mettrait à la recherche d’un vase en papier plutôt que de s’en étonner. Elle est un jardin partagé en contrebas, qu’on aperçoit depuis la tour de l’immeuble, une piste de danse formée par les débris de son cœur.

 

Ursula exige que l’on lave son sol et - s’il reste de l’eau - son honneur. Son mari s’est fait chêne et les tempêtes, qu’elles soient de pétales ou de visages, ne se soulèvent plus à son passage.

 

Et les termites dévoreront maisons, femmes, romans et réalité…

 

 

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J’avais certains soirs la sensation que mes grains de beauté étaient des lyctus qui se déplaçaient sur ma peau en suivant une carte imaginaire. Je craignais que la maladie traverse les terminaisons nerveuses et découpe le grillage de mon corps comme on le fait pour accéder à une voie de chemin de fer.

 

Je sais qu’elle viendra un jour s’affaler au creux de mon ventre et donner libre-cours à sa malice. Mes intestins auront beau hurler « au feu », ils tiendront des allumettes pour mieux se repérer dans les couloirs de l’hôpital.

 

Mais, pour le moment, j’utilise des contrepoids astucieux même s’ils ne sentent ni l’or ni la victoire.

 

 

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Ce matin, devant la boulangerie, un pavé descellé et posé à quelques centimètres de la place qu’il occupait il y a peu. Il brille de fierté comme s’il jetait sa nouvelle liberté à la face des autres - et le terme est à prendre dans son sens littéral.

 

Mes mots sont à quelque chose prêt cela : des dés où on y joue nos souvenirs. Parfois on gagne, souvent on reste derrière nos propres grillages.

 

Ils m’ont néanmoins déjà permis de reconquérir les nuages et d’étendre mon espace aux portes de l’ego.

 

 

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Souvenir de lecture 18

Alfred Döblin

 

 

Franz Biberkopf est devenu aussi boiteux qu’un banc d’église, il cogne les pavés de Berlin et mes tempes fatiguées. On lui a fait croire que la respectabilité pouvait se gagner comme une médaille sur une foire. Il n’a pas vu que les autres avaient l’œil carnassier et les lèvres de ceux qui ne tiennent pas parole.

 

Il aurait fallu le fendre en deux, comme on coupe un chêne pour savoir s’il est creux ou non. Sans doute que, parmi les sciures et les dépôts organiques, j’aurais trouvé des grillages à déposer entre moi et cette lecture faite dans le Champsaur.

 

Car si quelques champs s’agitent encore au fond de ma mémoire, il y a surtout un béquillard qui passe pour marteler son malheur.

 

 

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Recroqueville tes souvenirs.

Recule-les au fond de toi, dans un coin où ils ne peuvent s’échapper, comme l’agneau qu’on vient chercher dans l’enclos et qui aperçoit la lame derrière le dos.

Garrotte-les ensemble pour qu’ils soient liés, pour qu’ils puissent parcourir ton échine sans t’échapper. Il s’agit qu’ils ne détruisent pas tout sur leur passage.

Cela revient à lester un cerf-volant ou à semer du sel dans un champ de luzerne, mais tu connaissais la règle.

 

Lève la tête maintenant et regarde au loin cette ombre qui grandit : n’est-ce pas toi qui s’apprête à affronter une nouvelle journée ?



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Je me croyais capable de déposer des obus dans l’interstice des mots.  L’arme était pour le monde extérieur et je souhaitais la lui offrir comme on donne un chevreuil à la panse éventrée au retour d’une partie de chasse.

Mais j’ai mal géré la mise à feu : tout a explosé à la relecture.

 

Quelques bris de verre à déplorer, un vieux manuscrit de roman déchiré par le souffle et qui git maintenant, entrailles au vent, pareil à une serpillière que l’on étend au mois de novembre dans l’espoir indécent qu’elle puisse sécher.



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Souvenir de lecture 19

Georges Bernanos

 

Le soleil de Prague invitait aux haltes. Rien n’avait l’air ridicule, pas même mon envie de paraître à l’aise. Je n’étais pas bien vieux et n’avais rencontré de Mouchette que dans les livres.

 

Assis sur les marches d’une église, ma raison traversait chemins de traverse et croyances à la déroute pour te rejoindre là-haut, là où planent les avions de chasse et les êtres en qui l’on voudrait croire. C’est à ce moment-là que je compris que nous étions des parenthèses, elle et moi, que l’une ne ferait toujours que précéder l’autre.

 

Alors, je l’ai demandée en mariage.



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L’insomnie est entrée sous mes paupières et les agite en tous sens, elles qui sont habituellement élytres de coléoptères.

Le plafond au-dessus de moi ressemble désormais à une page blanche où se déverse ma mémoire en désordre. Il accueille une chute à vélo provoquée par de mauvaises chaussures, des timidités que l’on ne soignait pas et le sourire confus de l’enseignant.

 

Au matin, tout aura disparu. Le vélo aura été réparé, les chaussures remisées, le sourire replié avec précaution, en suivant les rides de la peau. Et je viderai sans honte la cendre des souvenirs.

 

Il me restera seulement quelques poches sous les yeux car c’est à cet endroit que l’on range les faiblesses de l’esprit.

 

  

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Les grillages réclament des terres à délimiter. Jamais on ne les utilise pour conquérir un cœur, gravir une montagne ou déposer une obole. Ils racontent des histoires de pionniers qu’on mit en fuite, de souvenirs partagés en parcelles.

 

Je leur préfère les murs qui fendent l’horizon à coups de cutter. On peut danser dessus, s’attendre à les voir s’ébouler sous nos pieds.

 

Qu’ils se servent de mes terminaisons nerveuses pour fabriquer des arcs, et les flèches qu’ils lanceront prendront la forme d’angoisses en fuite. J’ai un cheval au fond de ma mémoire, le mettrai au galop pour tout rattraper.

 

Et profiterai de la vitesse pour contempler les montagnes qui règnent en moi.


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Souvenir de lectures 20

 

 

Je passe mes lectures au tamis des souvenirs, me penche sur les cailloux restés prisonniers et y aperçois des images repliées sur elles-mêmes :

un volcan éteint à lampées de mescal

un cercueil percé au vilebrequin

une femme assistant à un coup d’état depuis des toilettes universitaires

un loup provoqué en duel

un gardien de temple mettant le feu à son dieu

des poubelles entassées comme autant de révoltes

une tempête de neige à deux flocons

une voiture sillonnant le Sonora

un mort suivi par des papillons

un corps qui se ratatine comme une boule de journal lancée au feu

une échelle qu’on renverse sur son père

et ce recueil de poèmes que l’on jette au visage de la raison

 

Je ramasse les pierres avec précaution et les glisse dans mes chaussures. Je veux être certain que, dorénavant, mes pas formeront des sinusoïdes délicates dans lesquelles je m’égarerai.

 

Et si cela ne fonctionne pas, il me restera à incendier ma mémoire et espérer une fumée plus épaisse qu’un feu de poubelle.

 

 

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Dans l’avenue où je passe chaque matin, les murs des propriétés sont si hauts que les coléoptères ne peuvent les franchir.

 

Je suis de l’autre côté, celui de la rue et du temps. Comme le fil à plomb, je n'existe qu'en amont. Après, on me détache et on m’oublie.

 

Au moment où le soleil enflamme mes rancœurs les plus tenaces, j'aperçois une femme sortir d’un de ces murs. Elle est en larmes, ses yeux devancent son corps. A ma vue, elle se redresse, ferme son gilet et pose par ce geste un obus entre nous.

 

Le mur s'est néanmoins lézardé. Les coléoptères peuvent désormais voler comme des feux d’artifice puisque j'ai vu ce qu’on me cachait : cela a la forme des étourneaux lorsqu'ils se battent dans notre lilas.



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J’ai écrit ces poèmes de la même façon que nous entrions dans le champ pour récupérer le ballon qui avait roulé au-delà de la limite règlementaire : doucement, en veillant à ce que mes doigts ne fassent pas de mauvais geste, j’ai écarté les barbelés et me suis faufilé à l’intérieur…