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LE CAMP VD

Pierre Lamarque

COMME UNE LETTRE D'AMOUR



COMME UNE LETTRE D’AMOUR



Première Illumination d’Arthur Rimbaud. Après le Déluge. Version courte commentée.


 

L’idée de déluge[1] se rassit. S’arrêta un lièvre dans les sainfoins et les clochettes mouvantes[2]. Oh les pierres précieuses qui se cachaient, - les fleurs qui regardaient déjà [3]. Le sang coula, chez Barbe-Bleue, - aux abattoirs, - dans les cirques [4], où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres[5]. Le sang et le lait coulèrent[6]. Une porte claqua, - et sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.


- Écume, roule sous le pont et par-dessus les bois ; - Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.


 


1- idée à la mode


2- amusant


3- émouvant


4 - mensonge et réalité mêlés = cirque


5 - image du vitrail


6- fluides corporels purs





BOUQUET À WALTER BENJAMIN 



la nature en la mort

sur un ordre implacable

tombe en oubli


le berceau 

comment se peut-il qu'il m'échappa

qu'il porte ma mort dans sa main 


les chants d'oiseau au matin gris

s'inquiètent du séjour de l'aimée 

ils la pressent blottie dans la lumière 


timide chant

amour très délaissé 

déversé doucement de la bouche


l'obscurité aux affligés, la nuit

la mélodie se noie dans le bleu

la terre proche bientôt (à suivre)



COMME UNE LETTRE D'AMOUR *

 


entre la scène et moi

la vitre

vide


le galet

le demi-tour puis les pas

vers


être là, ne pas fuir, et fuir

et

être là 


ainsi quelquefois 

comme quelque chose 

de la vie


s'ajoutent les mots aux mots

les pas aux pas

un à un


tout en étant 

n'est pas

parlons-en


pas à pas nullepart

petit pas nullepart

obstinément 


mots survivants 

de la vie

encore un moment 


de ne plus en avoir pour longtemps 

la vie à enfin sourire

se met


à bout de songes un bouquin 

un gîte à dire adieu 

de guerre lasse


*à Samuel Beckett



 

COMME UNE LETTRE D’AMOUR *

 

 

- Le premier besoin, c’est l’ordre. Une nourriture indispensable est la liberté. L’obéissance est un besoin vital.

- Je t’ai tout donné et maintenant je ne suis rien.

- L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux.

- Je ne peux pas supporter mon propre esprit.

- L’égalité est un besoin vital. La hiérarchie est un besoin vital. L’honneur est un besoin vital. 

- Je me sens mal, fous-moi la paix.

- Le châtiment est un besoin vital. La liberté est un besoin absolu pour l’intelligence par suite l’intelligence est un besoin vital.

- Je n’écrirai pas mon poème avant que d’avoir toute ma raison.

- La sécurité est un besoin essentiel. Le risque est un besoin essentiel. La propriété privée est un besoin vital.

- Quand te déshabilleras-tu ?

- La participation aux biens collectifs est un besoin vital. Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. 

- Je suis malade de tes exigences insensées.

- L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu.

 

- Ceux qui manquent de bonne volonté ou restent puérils ne sont jamais libres dans aucun état de la société.

- Ta machinerie est trop pour moi.

- Chez toute personnalité un peu forte, le besoin d’initiative va jusqu’au besoin de commandement.

- Tu m’as donné envie d’être un saint.

- Le crime seul doit placer l’être qui l’a commis hors de la considération sociale, et le châtiment doit l’y réintégrer.

- Il doit exister une autre façon de régler cette querelle.

- Il faut seulement que le risque se présente dans des conditions telles qu’il ne se transforme pas en sentiment de fatalité.

- J’essaie d’en venir au fait. Je refuse d’abandonner mon obsession.

- Quelques mesures faciles de salubrité publique protègeraient la population contre les atteintes à la vérité.

- Je fume de la maijuana chaque fois que je le peux.

- Il n’y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si l’on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité.

 

*à Simone Weil (dans L'enracinement) et Allan Ginsberg 'Amérique' dans Howl et autres poèmes.




 CHOSES DE SEI SHŌNAGON

 

 

Particulières, désolantes, dont on néglige souvent la fin, que l’on méprise, détestables. Qui font battre le cœur, qui font naître un doux souvenir du passé, qui égayent le cœur, choses élégantes. Qui ne s’accordent pas, peu rassurantes, que l’on ne peut comparer, rares, qu’il ne valait pas la peine de faire, dont on n’a aucun regret. Qui paraissent agréables, qui semblent éveiller la mélancolie, splendides, qui ont une grâce raffinée. Contrariantes, gênantes, pénibles, qui frappent de stupeur, qui sont loin du terme, que l’on entend parfois avec plus d’émotion qu’à l’ordinaire. 

 

Qui perdent à être peintes,

qui gagnent à être peintes,

qui émeuvent profondément,

qui paraissent pitoyables.

 

Qui donnent une impression de chaleur, qui font honte, sans valeur, embarrassantes, choses qui emplissent l’âme de tristesse, qui distraient dans les moments d’ennui, qui ne sont bonnes à rien.


Qui sont les plus belles du monde.

 

Effrayantes, qui semblent pures. Qui paraissent malpropres, qui semblent vulgaires, qui remplissent d’angoisse.Ravissantes, sans retenue, dont le nom est effrayant, qui n’offrent rien, qui ont un aspect sale, qui paraissent affligeantes.

 

Enviables, que l’on a grande hâte de voir, ou d’entendre, impatientes, 

qui ne servent plus à rien mais qui rappellent le passé. Auxquelles on ne peut guère se fier, qui sont éloignées bien que proches, qui sont proches bien qu’éloignées. 

 

Charmantes, à voir, qui sont bonnes quand elles sont grandes, qui doivent être courtes, qui tombent du ciel, à propos d’une maison, tumultueuses.

  

Négligées. Que les gens ignorent le plus souvent, très malpropres, excessivement effrayantes. Qui donnent confiance, qui rendent heureux, vénérables et précieuses, magnifiques.

 

Choses de notes de chevet, choses de plume. Mauvaises, désagréables, difficiles à dire, qui ne font que passer.




L. WITTGENSTEIN 


Dans l'usage effectif de nos expressions nous faisons pour ainsi dire des détours, et nous empruntons des ruelles latérales. Nous voyons certes droit devant nous une grande avenue, mais nous ne pouvons de toute évidence pas l'emprunter, parce qu'elle est en permanence barrée. 




COMME UNE LETTRE D’AMOUR À FRANÇOIS RABELAIS

 

Ce pot plein, plein, avalez-le. À belles dents s’allonge mon parchemin - le pli des chemises existant depuis que les lingères ont rompu la pointe de leur aiguille et ont commencé à travailler du cul.  Mon verdoyant parchemin, fleurissant, fructifiant, plein de fleurs, plein de fruits. Mais, la langue me pèle, une mouche y a bu. - Une belle grande plume bleue prise à un monocrotale d’Hircanie la Sauvage plantée dans un cul de foirard où toujours abonde merde, dit-elle. Élevons nos mots, pas la voix, c’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre. C’est ainsi que la lumière est bonne. Si la lumière est bonne, j’ai terminé applaudissez. Je monte l’échelette, et je m’en vais sur le dos, sur le ventre, sur le côté, de tout le corps, des pieds seuls, une main hors de l’eau, comme un engin automate c’est à dire se mouvant sur lui-même. Si je touche la main de qui que ce soit, amende de quinze euros. J’enrage, diables, j’enrage, j’enrage, tenez-moi, diables tenez-moi ! Le vent attire les nuages, c’est bien connu. Et qui n’a conscience n’a rien. Je pense donc je rince les verres, mets la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume cette chandelle, ferme la porte. Un pied au feu et la tête au milieu. Joie avant petite pluie abat grand vent et je suis étonné de ne pas voir pondre le monde vu qu’il fait si bon couver. Le monde quand il est mort, on n’y voit goutte. Quand le soleil est couché toutes les bêtes sont à l’ombre. La nuit est là. Il fait bon voir des vaches noires dans un bois brûlé quand on jouit de ses amours en chambre. (les vaches lui furent rendues afin qu’il puisse crier la lie dans un sabot).« Cherche la réponse dans la question ! », lavandière de buées, racleuse de vert-de-gris ! Au bout de l’aune tu manqueras de drap ! Redoute la montée de l’eau ! Toujours donnante, toujours ronflante, toujours bourdonnante, toujours pétante, on en a des frayeurs ! À force d’irriter le frelon, remuer le marais, réveiller le chat qui dort, vertudieu ! ta chambre est déjà pleine de diables ! Les paillards ne cessent de te mugueter et se moquent qui cloquent. Quand je mettrai mon nez dans ton cul n’oublie pas d’enlever mes lunettes. (Ayons de l’huile et de la cire). Quel est ton nom, lavandière , Machemerde ? Lesongeur ? « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. Toute suffocante et blême, quand sonne l’heure, je me souviens des jours anciens et je pleure. » Oh j’use seulement de sciomancie ! Je mets la plume au vent : Liripipion, liripipié, strapontin, transpontin. Si peu que rien : récréatif, rustique, plaisant, champêtre, ordinaire, de toutes heures et non chagrin, rébarbatif, déplaisant, mécontent, sévère, rechignant. Joyeux, serein, gracieux, ouvert, plaisant, réjoui. Je mets la plume au vent. Connais-toi toi-même, horrible sarcasme, sanglante dérision de ce toi, de cette personne qui pense « il n’est rien de réel que le rêve et l’amour dessus, dessous, devant, derrière, à droite, à gauche, dedans, dehors » . Seulement trois pierres sont nécessaires pour faire la gueule d’un four, philautie couillonniforme ! En ai-je une ? Toussez un bon coup, buvez-en trois, secouez joyeusement vos oreilles, ma verte, mon coquin, mon manche, ma cognée, ma gousse, mon pois, bou ou ou je me noie je me meurs bonnes gens je me noie ! (Le niveau de l'eau des rivières reste encore très élevé).

 

 

COMME UNE LETTRE D’AMOUR À PAUL CELAN

 

Qui était-ce, cette souche, celle lignée assassinée ?

  

 

 

COMME UNE LETTRE D’AMOUR À BLAISE PASCAL


Il a quatre laquais, il demeure au-delà de l’eau. S’il se vante je l’abaisse s’il s’abaisse je le vante et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige juge de toutes choses, imbécile vers de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitudes et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.  Qui démêlera cet embrouillement ? Infini rien. Parler contre les trop grands figuratifs. Car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. Parler contre les trop grands figuratifs. La nourriture du corps est peu à peu. Plénitude de nourriture et peu de substance. Je faisons, zoa trekei. C’est par là que les sauvages n’ont que faire de la Provence.

 

 

COMME UNE LETTRE D’AMOUR À RABINDRANATH TAGORE


Ne voyez-vous pas la laideur mortelle qui éclate partout, dans nos villes, dans vos rapports, le même masque monotone qui fait que nulle place n’est laissée à l’expression vivante de l’âme ? La mort s’insinue morceau par morceau dans le corps de notre civilisation. La soif du gain ne connait pas de limite à sa rapacité. Son seul objet est de produire et de consommer. Elle n’a de respect ni pour les êtres humains ni pour la magnifique nature. Elle est impitoyablement prête, sans une minute d’hésitation, à rejeter la beauté et la vie hors d’elle-même, ou à les changer en argent. La présente civilisation commerciale de l’homme prend beaucoup de temps et d‘espace pour tuer le temps et l’espace. Ses mouvements sont violents, son bruit agressif et discordant. Elle porte sa propre condamnation, parce qu’elle foule aux pieds l’humanité sur laquelle elle tient debout. Elle transforme en monnaie le coût du bonheur. L’homme se réduit au minimum pour faire une plus grande place à l’organisation, il tourne en dérision ses sentiments humains parce qu’ils sont capables de résister à ses machines…



 

BUTÔ 

à ma fille 

 

 

SURI-HASHI


Les pas se font très lentement au début, l'utilisation des bords externes des pieds est très importante, l'attention doit être portée sur la continuité du mouvement et sur le plan arrière du corps. En avant !

 

 

 

EXERCICE POUR DONNER ACCÈS AUX STAGIAIRES


Exercice pour donner accès à ce monde de variations et d'impermanence. Mise en pratique de la fragmentation du corps et des changements qui le constituent. Incarner un bras et une jambe qui ont mille ans pendant que le reste du corps vit ses trente ans. Sentir la moitié du corps devenir bois pendant que l'autre devient vapeur. L'imaginaire peut prendre le relai et permettre d'ouvrir la perception petit à petit. 

 

 

 

LA CONCENTRATION DE KO MUROBUSHI


C'est un élément primordial de la pratique. La concentration donne accès à la perception du changement et de la multiplicité. Elle ouvre aussi à l'expérience de l'unification du corps. Par exemple l'expérience du danger et de la façon globale et immédiate dont nous réagissons par réflexe de survie. Jeter son corps sans retenue. Il accepte de vivre. Il accepte de ne pas savoir.

 

 

 

À LA MANIÈRE DE KO MUROBUSHI


Expirer, suspendre, expirer, inspirer, suspendre, inspirer. Extrême niveau de vigilance. Enroulement du corps dans la respiration. Accès au dansé.

 

 

 

GENÈSE DE LA DANSE


Relation mystérieuse animé/inanimé genèse de la danse. Le corps n'est plus. Le corps n'est plus qu'un cheminement entre vie et mort qui s'ouvre aux imprévus, aux impensés. C'est l'intégration de la mort au sein de la vie. Autour de cela un rituel. C'est juste au moment de la perte que l'insolite se produit.

 

 

 

CET IDIOT LA DANSE


Le réel ce serait les formes comme elles apparaissent côte à côte. Sans forme pas de réel. La réalité ce serait une fabrication. Je me laisse traverser par un élan. Être vu, se laisser voir, regarder. Laisser venir les micros mouvements. De l'immobilité apparente faire paraître la vie. Être vivant. Accepter de vivre avec un corps à la fois savant et absolument incertain ou mystérieux.

 

 




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