La
page
blanche

Le dépôt

Matthieu Lorin, rédacteur de la revue LPB

Poésie

Bien entendu la pluie tombera encore

Matthieu Lorin : matthlorin@yahoo.fr


(recueil protégé par la SGDL sous la forme de l'empreinte numérique 47511)


A

 

 

Mon vélo repose dans la véranda

Fidèle comme le chien que je ne veux pas

Sa béquille lui confère une posture maladroite

Entre le bateau à marée basse

 Et le tuteur d’un rosier Ronsard 

Mon vélo repose dans la véranda

Il m’attend.

Il attend que je n’essaie plus de dormir

Chaque matin nous nous mettons en vie

Pédalons

Roulons de plus en plus vite

Et ses rayons prennent alors des allures de disques divins

La roue devient lisse comme la platine

Des boucliers antiques

Les pédales tournent, tournoient, se noient

J’aspire à pleins poumons l’air de la liberté

De la victoire de la vitesse sur le temps

De la victoire de la roue sur le pas

J’aspire cet air vicié

De toute façon

Le caoutchouc des patins brise rapidement l’illusion

Et mon vélo redevient vélo

Objet métallique

Manufacturé

Mort

Mon vélo repose devant mon travail

Un mors aux dents dans ses roues

Aujourd’hui, il a un an

Si j’avais un Golden Retriever

On aurait dit qu’il en avait dix-huit.

 

 

 

 

B

 

Demain

L’horizon sera devenu vertical

Et les coureurs après leur forme

Cesseront de de se débattre dans les cercles concentriques d’un kilomètre de rayon

Demain

Le sourire satisfait du propriétaire terrien

Arpentant son bout de terrain comme

Adam aurait mesuré les ares du paradis

S’effacera derrière la visière en plexiglass

Qui le transformera en produit manufacturé

Demain

Les balcons applaudiront à l’idée d’une liberté enfin retrouvée

Liberté

De régler son réveil à 6h55 et de s’octroyer

Dix minutes douillettes au fond de son lit creusé

Instrument de Rhadamanthe

Comme celui de l’engin à quatre roues

Qui dissémine les familles

A la sonnerie des trompettes du Jugement Dernier

Le souffle de vie désormais masqué

Le cœur hydroalcoolisé ainsi que les mains

Liberté

De réduire son temps comme une boule de papier journal jeté au feu

 

Ainsi

Eloigné de Moi par moi

La satisfaction aux lèvres comme un mors aux dents

Je m’épanouirai dans une contrainte souhaitée

Tout en gardant une saveur mélancolique de ce temps passé

 

 

 

 

 

C

 

La maison de mon enfance ressemble à ceux-là 

Qui l’ont habitée des années durant

Un pavillon, des murs creux

Une façade entretenue qui contient du vide, 

Du propre

Du Saint-Marc

Enfant, j’entendais chaque soir un bruit, un seul

Coup de marteau ? Burin en action ?

J’étais persuadé que lentement, dans la nuit, on réalisait un trou

Un coup de burin par nuit

Et qu’on viendrait m’enlever à ma famille 

L’ouverture enfin assez large

La façade est restée intacte

Et j’ai continué à dormir dans cette chambre

Aussi bien rangée que les émotions de maman

La seule fureur décelable est celle de deux chevaux hennissant et partant au galop :

Deux serre-livres

Offerts le jour de ma communion

Même en se cabrant, le plâtre ne fendille pas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D



La vie comme un jardin enneigé

La blancheur

Ma pureté que je sais frauduleuse

Les bruits sourds et les cris des enfants vécus

Comme des arbalètes tendues en direction du Temps

Et puis, bien vite,

Les doigts qui s’engourdissent

Le caché qui refait surface

Et qui prend le dessus

Et le blanc devient boue

Tout est gâché

Et il faut maintenant simplement faire attention

A ne pas se casser la gueule

Et finir ce poème que je tiens dans la main

Parmi d’autres

Mais je sais que si je desserre le poing

Ils se jetteront dehors 

Et ne manqueront pas de me manger le visage

En souriant de leurs dents blanches

 















E

 

 

Je me suis levé un matin au côté d’un homme endormi

Et que je n’ai pas reconnu au premier abord

L’appeler homme me parut si incongru 

Que bien vite je remplaçais ce nom par « quelqu’un »

Il s’est levé sans me jeter un coup d’œil

A enfilé ses chaussettes comme on range une épée dans un fourreau

Pas un mot ne sortait du trou de sa bouche

Il semblait regretter le monde mais refusait également la nuit

Et

En adoptant cette posture

Cet entre-deux aussi inconfortable qu’un strapontin 

Il engageait un combat qu’il refusait de mener à son terme

Il enfilait ses chaussettes comme on range une épée dans un fourreau

Et rien ni personne n’aurait pu les lui faire enfiler d’une autre façon

C’était un déserteur

Un de ceux qu’on n’ose même pas condamner

Parce qu’ils n’ont pas déserté par désir de vivre

Mais par peur de mourir

Cet homme s’est levé

Et a commencé sa journée : café avalé, dents brossées

Noir et blanc

Une pièce qui se trouverait à cheval sur les deux couleurs

Jamais il n’a su choisir un camp

Ni n’avoir d’opinion 

d’avis personnel 

 

 

 

 

 

 

 

F

 

Mon jardin n’est pas rempli de plantes exotiques

Il n’est pas grand

Pas même assez petit pour paraître charmant

Il ne contient pas d’arbres fruitiers

Il n’est pas fleuri

Pas profondément beau

Adam et Eve s’en seraient enfuis

En l’oubliant sitôt le seuil franchi

Il borde une route passante

Les particules fines le polluent

Le bruit des trains empêche la quiétude

Un panneau publicitaire s’aperçoit à travers les trouées du sapin

Et se rit de moi avec la publicité pour une voiture moins polluante

Un salon de jardin résistant au soleil

Des vacances au bord de la mer.

Des chenilles processionnent en haut du pin

Et forment un cocon blanc

Effrayant

Une incarnation du Mal.

Et

Pourtant

Il m’est un lieu de tranquillité

Et j’aime le regarder par ma fenêtre

Parcourir ses 300 mètres carrés

Instinct de terrien

Il est une rondeur

Un demi-cercle de soie verte

Une victoire sur la rue

Il existe indépendamment de la route

Du béton, des voitures, des gens qui discutent

Du commercial qui sonne et qui espère vendre un purificateur d’air

Un garage se trouve à son extrémité

Si l’on peut parler d’extrémité pour un endroit si proche

Son toit est ondulé

Et des chats se promènent quotidiennement dessus

Sans savoir qu’il est rongé d’amiante

Mon jardin est le combat incarné de la nature et de la ville

Le match est déséquilibré

La ville a gagné haut-la-main

Mais...

Les fleurs de la glycine

Les coccinelles

Les pies

La boue qui colle aux chaussures

Les moucherons qui agacent

La toile d’araignée que tu arraches avec ta tête

L’arbre que tu plantes et que tu chéris comme un enfant dans sa turbulette

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

G

 

La fatigue chenille sur mon visage

Et mes cernes grandissent comme le pin

Infesté de processionnaires

Couche d’oignon s’ajoutant à une couche d’oignon

Elles sont un caillou jeté sur une eau huileuse

Mais la fatigue ne s’arrête pas là

Elle se rétracte, remonte son dos puis se détend de tout son long

Se creuse une galerie pour atteindre mon crâne

Qu’elle découpe à coups de hachoir bien sentis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Un homme s’est introduit dans notre maison

A la recherche d’objets de valeur

-       Perspicacité, quand tu nous tiens –

Mais l’esprit de propriété était trop en lui

Et il a choisi de laisser son vélo au pied du portail pourtant ouvert

Comme s’il se soumettait aux règles de l’homme

Je l’imagine appuyer le guidon sur la barrière

En faisant attention à ne pas la rayer

Et à ne pas renverser son vélo.

Peut-être qu’en avançant par le chemin gravillonné

Il a remis du bout de sa chaussure quelques cailloux qui étaient dans l’herbe

Il a certainement observé la terrasse

A-t-il remarqué qu’elle s’était affaissée dans le fond ?

Ramassé un pavé de rue

Qu’il a lancé dans la fenêtre

Et s’est introduit chez nous comme le vaccin 

Se mêle à notre sang après qu’on ait brisé l’ampoule

Evidemment il s’est fait prendre

Et je pense que c’est les miettes de lois sur la propriété

Qu’on lui a peut-être enseignées

Qui l’ont condamné à la prison.

Quelle ironie !

Mais son souvenir coule en nous

Et je regarde mes fenêtres comme autant d’ouvertures sur le Mal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J

 

Et un de ces jours

Pas plus tard que bien plus tard

Je brûlerai les interstices de liberté

Qui s’attachent encore à moi 

Et cherchent à me faire dire qui je suis

Je les traquerai au chalumeau

Car ils sont ma perte

Un désert factuel aux dunes d’angoisses

Je ne suis pas le cheval de Camargue

Et ne m’épanouis que le mors aux dents

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

K

 

 

 

Nous sommes un bonhomme de neige

Deux boules glacées assemblées par deux enfants

Superposées l’une sur l’autre

La première soutient l’autre, l’empêche de s’écraser au sol

Tandis que la seconde montre à la première le ciel

Voit plus haut

Vise l’éternité plus grand

Nous sommes ce bonhomme de neige

Et quand nous fondrons

Nous serons encore plus unis qu’auparavant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L

 

Bien entendu, la pluie tombera encore 

Et les chaussures des écoliers finiront dans la flaque

Bien entendu un litre d’eau pèsera toujours un kilo

Mais le poids des années lui sera plus fort

Bien entendu les pommes de pin

Tomberont toujours sur le capot de la voiture

En faisant des « Bong » dignes d’un cartoon

Mais les enfants seront partis

En laissant derrière eux

Un vide plus dense que ma calvitie

Bien entendu nous attendrons qu’à chaque printemps

Fleurissent les jonquilles

Et nous oublierons que le bulbe, lui, a dépassé la décennie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

M

 

Finalement,

Demain était hier

Et l’élan syncopé de l’avenir aura fait trébucher

Les pierres les plus stables d’entre nous

Rebroussant le chemin à peine entamé

J’ai arpenté les rues

A la recherche de ce

Nouveau Monde

Pour lequel je ne suis rien

Mais mes pieds n’ont rejoint que les mêmes croisements

Emprunté les mêmes trottoirs

Rien n’avait changé

Cela m’a rassuré et effrayé à la fois