La
page
blanche

Le dépôt

Matthieu Lorin, rédacteur de la revue LPB

Poésie

Proses géométriques et arabesques arithmétiques

Matthieu Lorin : matthlorin@yahoo.fr


(recueil protégé par la SGDL sous la forme de l'empreinte numérique 47511)






Proses géométriques et arabesques arithmétiques






1





  Aujourd’hui, il pleut des segments et des diagonales venteuses. C’est une chance inespérée de pouvoir grimper là-haut pour y décrocher les vérités cachées de nos rêves en transit, les nuages dépravés au vent du souvenir ou les remords cerclés de dorures.

  Il pleut des cordes et je n’ai pas d’arc, seulement deux mains incapables de me hisser, deux pentagones flasques proposés sur un étal d’algèbre.

  Le septième ciel m’est refusé depuis si longtemps que j'habite des concavités spirituelles et me contente des courbes des oiseaux par la fenêtre.





2





  « Je ne te comprends plus » déclara la mère, de cette voix sèche comme un coup d’agrafe, fermant ainsi pour toujours les portes de l’affection, deux vantaux rectangulaires rongés par les xylophages.

  Mais, pour la première fois, le fils répondit :

 « Je crois que je ne t’ai jamais compris. Alors, bâtissons sur ce point commun un palais sans angle que nous ouvrirons aux quatre vents. »





3





Nuit agitée,

les poches sous mes yeux sont des cylindres spongieux que je presse fort pour les aplanir comme on le ferait d’une aquarelle d’enfant depuis trop longtemps enroulée.

Chaque cylindre renferme en lui une fourmilière. 

Dérangées par un coup de pioche dévastateur, les mandibules s’agrippent aux vaisseaux sanguins et les transportent dans le cristallin de ma rétine.


J’ai les pupilles d’un déraciné dont toutes les lignes courbent vers le bas, mon regard planté au sol comme une équerre et les pensées en direction des rondeurs de l’autre monde.





4





Nous étions jeunes et sous l’ombre gigantesque de la pudeur j’ai percuté mon regard dans le virage de ses yeux.

Devenus aussi figés qu’une auge de plâtre oubliée au sommet du muret vivant des émotions (lequel retient encore à la verticale un fil de plomb pareil au cordon ombilical du nouveau-né), malgré nous et malgré le soleil, nous nous sommes rapprochés pour que nos regards forment une seule et même courbe.





5





Quand bien même j’écrirais des poèmes aussi artificiels que des manuels d’arithmétique, je ne poserai pas ce crayon, simple verticale dévouée aux arabesques, à la vie aussi courte qu’une bougie exposée aux quatre vents. 

Et pourtant !

Tant d'espérances déçues dans deux millimètres de diamètre. Si sa tête n’est remplie que de clichés, à qui la faute ? Ne dit-on pas sur l’hippodrome qu’on a misé sur le mauvais cheval ?


Ma vie comme une corde prise trop large pour espérer franchir la ligne le premier.




6





Problème de poésie arithmétique (1)



Si votre courage était une corde à sauter :


-        Sa longueur vous permettrait-elle de sortir des labyrinthes inoxydables qui agitent chaque jour votre pensée antique ?

-        Au bout de combien de temps l’enrouleriez-vous autour de votre cou ? (Votre réponse sera au dixième de seconde près)




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Mon dos était autrefois un pieu que l’on plantait en pleine terre pour y installer une corde à linge sur laquelle nous pouvions étendre les Euclidiennes de Guillevic et les souvenirs détrempés des averses du Cotentin.

Il est désormais une colline, une douceur sinusoïdale rassurante pour le géomètre, sur laquelle paissent des moutons comme autant de philactères. Des enfants surgissent et leur sautent dessus.


Je m’endors l’âme verdoyante, replié sur moi comme des cercles concentriques qui disparaissent de la surface de l’eau.





8





Restreins tes rêves comme tu raccourcis la chaîne du chien, de façon à ce que leur circonférence ne dépasse pas celle d’un ballon de baudruche.

Enferme-les ensuite dans une boîte hermétique rectangulaire (type Tupperware) pour que rien ne puisse couler, même si tu renverses la tête en arrière.

Place l’ensemble dans le congélateur et attends. 

Attends comme le braque guette son maître, le corps agité, le regard toujours en direction du salut.

Sors le bloc de tes rêves : si tu as été assez patient, il devrait être rempli d’éclats de nuit.

Réchauffe-le maintenant aux premiers rayons qui entrent par la fenêtre de ta cuisine.


Alors, il sera temps pour toi de t’assoupir.





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Problème de poésie géométrique (1)



Vos rêves sont-ils des droites ou des segments ?


(Vous répondrez sur la feuille en veillant à terminer vos calculs 

Par une phrase de synthèse correctement rédigée)





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A Gilles Deleuze


Sous l’éclatant soleil, je me suis aperçu que j’avais dans ma mémoire (que l’on peut comparer à un atelier d’origami en désordre) des plis vertigineux comme des falaises ainsi qu’une mappemonde usée, perdue dans un silo désaffecté qui contient encore quelques grains germés.

J’ai d’abord défait ces plis, comme un goéland étend ses ailes. 

Du sable est tombé de chaque rainure fraichement apparue : les plis et la mappemonde ne formaient qu’une même feuille sur laquelle apparaissait mon nom, non en haut à gauche comme sur la copie de l’écolier, mais dans un encart rectangulaire à droite, comme si j’en étais seulement le destinataire.

J’ai rangé avec précaution l’ensemble, comprenant que chaque pli vit indépendamment de l’autre, pareil à deux maisons mitoyennes dont les propriétaires ne se salueraient même pas.

Ma mémoire ploie sous les bourrasques baroques d’une existence aussi plate que l’épaisseur d’une tôle de fer.


Au loin, bien au-delà des images compréhensibles, derrière une fenêtre bientôt brisée, la silhouette de Deleuze s’amusant de ce poème.





11





C’était un feu de paille et je n’en ai sauvé qu’un fétu venu se loger dans ma rétine avec la même précision qu’un caillot bloquant une aorte.

Il m’empêche de marcher droit.

J’avance dans le monde en diagonale, empruntant les chemins obliques dépourvus d’espérance.

C’était un fétu doré datant des temps anciens, une chicanerie céleste déposée sur Terre et qui m’enflammera dès que je détournerai les yeux pour les poser sur l’arrondi de ta bouche.





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Nous chevaucherons des angles indomptés et des demi-cercles cascaderont bientôt sur tes épaules comme des débris de compas piétinés par mille foulées écolières.

Le rayon de tes yeux plus large qu’une boussole me permettra de toujours me diriger dans la bonne direction : celle où les angles ne meurent pas, ne se mesurent pas, ne se tracent qu’à main levée.

Nous construirons à notre arrivée une maison de guingois bâtie sur la fondation de nos vertiges inassouvis.


Et si la terrasse venait à s’affaisser, qu’une flaque se formait dans un de ses coins, nous en profiterons pour y laver nos rêves de géométrie.





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Je parcours les dentelles de la vie avec la même fragilité que le crayon du docteur traçant le périmètre de ma bonne santé mentale, chaque année un peu plus serré.


J’ai la tête ailleurs, traversée de 1001 pensées aussi fragiles qu’une charpente pourrie par le mérule.





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Le losange s’était préparé à tout : il avait même renforcé ses angles de jointures acryliques, espérant ainsi réduire le frottement de la vie, l’usure nécessaire d’une forme géométrique au contact du réel.

(image du patin à vélo au contact de la roue)

Le losange n’avait pas prévu que la fragilité était en ses droites fragiles comme des pattes de sauterelle. Il s’est effondré et ses angles se sont abattus : devenu aussi écrasé par l’existence qu’un étendoir à linge qui se casse la gueule, le losange a fini par se lever.

(Image du fantassin après une salve ennemie ratée)

Il a bondi sur son existence en fuite pour en faire une figure géométrique parfait. 


« Il faut imaginer le polygone heureux » disais-tu. Et je te regardais sans rien y comprendre.

(image du troupeau victime de son imagination)





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Problème de poésie arithmétique (2)


Combien de falaises écroulées votre sang charrie-t-il quand il bat vos nerfs optiques à la même cadence qu’un métronome réglé sur Allegro?





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A Richard Brautigan



Tête d’épouvantail qui agite les quatre angles de mon esprit, chapeau haut de forme sur la tête, lunettes rondes fatiguées de ne voir que ce monde, tu es  un mobile poétique à la Calder une figure géométrique que je reproduirai sur du papier millimétré en prenant un axe de symétrie filandreux.

Bien sûr, à ma place, tu aurais fait comme l’autre poète : tu aurais retourné la feuille pour écrire sur la page blanche. Me reste l’espoir qu’en produisant un ersatz de toi… (Après tout, il reste bien toujours de la boue sous la botte après avoir marché dans les champs.)

J’attends une goutte d’inspiration, le stylo tendu comme une corde à linge sur laquelle des oiseaux posés se moquent de toi,

et de ta tête d’épouvantail.




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Problème de poésie géométrique (2)


Malgré la pluie, tracez à la craie blanche un cercle dont le rayon reprendra la distance qui vous sépare de vous-même. 

Le diamètre ainsi obtenu permet-il d’y faire naître un arc-en-ciel sur lequel se mouvoir librement ?





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Sous prétexte que les courbes et les biffures sont plus harmonieuses que la ligne droite, j’ai vécu dans les marges des autres avec délice, conscient que la vérité se trouvait là, et non sur le quadrillage d’une feuille à carreaux.

Si je n’ai jamais été plus considéré que les angles aigus d’une équerre, en est-ce la cause ?

Mais si vous venez à jeter ce poème avec le même dégoût que l’on ramasse un insecte mort (une mouche, un pyrrhocore ou une punaise diabolique), que vous rayez mon nom comme on déchire un passeport

alors tout n’aura pas été en vain.





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Aussi inconfortable que le strapontin d’un spectacle sur le désespoir, la poésie passe sous les paupières quand la nuit a étranglé de sa corde d’acier le dernier grain de sommeil qu’il y avait en vous.

Elle s’infiltre dans votre œil et vous la chassez comme une mauvaise poussière. Elle est allergie et ventoline à la fois, angle du mur et arrondi de la tour, brique creuse et bûche d’acacia. Elle noie dans dix centimètres d’alexandrins, puis vous repêche les yeux râpeux et le front brisé. Vos doigts écrasent ces miettes de poésie.

Un dépôt se forme pourtant au fond de vous, sur lequel le quotidien tente de s’assoir : désormais, il ne tient pas plus en place qu’une dent déchaussée.





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Les triangles me sont étrangers car ils abordent le monde par leur sommet, avec une fierté digne de la dynastie des Kahn. Et moi, je marche en rentrant la tête dans les épaules avec l’espoir qu’elles ne m’appartiennent plus.

Il se trace à la règle et le compas est là seulement pour vérifier l’exacte mesure de ses segments isocèles. Et moi, je rêve de vie concentrique et de droite fendant l’horizon pour toujours.





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Les rêves sont définitivement cloutés cette nuit sur une porte en chêne close comme les frontières européennes.

Je suis de l’autre côté et ne peux les apercevoir. 

Je vois seulement la pointe trop longue qui a traversé le bois, sans doute parce qu’on a frappé trop fort. On croirait un plomb de fusil ou la bille survivante d’un mécanisme à roulement depuis longtemps obsolète.

Il n’y a pas de poignée à cette porte, elle n’est qu’un rectangle de bois vertical vierge de tout, sauf de l’extrémité pointue de ce clou tête d’homme. 

Plus étrange, elle n’a pas de gond, comme si la porte se maintenait ainsi par elle-même et pour elle-même.


(Si toutefois il y a bien une porte)





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Mes poèmes forment désormais un cube de papier épais, aux arêtes aussi saillantes que les pommettes de l’enfant assis de l’autre côté de l’axe du trébuchet.

Si je posais ces feuilles sur le siège vacant de la balançoire, probable qu’elles sauraient donner le change

qu’elles feraient contrepoids

et qu’on verrait l’enfant se fendre d’un sourire sans mot comme une bûche séchée au soleil d’août.





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Soudain ma vie est repassée au-dessus de l’axe de symétrie après avoir flétri pendant un certain temps dans l’eau croupie d’un bouquet oublié dessiné au bas de la page millimétrée.

Tes yeux sont restés des œillets vus du ciel, même quand mon âme penchait comme une tulipe sans eau et que je prenais l’horizon pour un segment mesurable.

J’ai désormais des épingles plein le cœur pour le maintenir au bon endroit et dans le bon sens, pour que tu viennes y réaliser ta figure :

une arabesque aux gestes étoilés.





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Problème de poésie géométrique (3)




Représentez l’auteur tel un triangle quelconque et tracez ensuite ses bissectrices. Le croisement de ces droites révèlent-ils une inspiration aussi molle qu’une bande de gazon sur les côtes du Finistère ? 

(Vous prendrez appui sur la qualité de ce poème pour répondre)





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Je n’ai avalé ces cachets de poésie que bien trop tard et suis si peu scrupuleux sur la posologie qu’ils se révèlent inefficaces : mon esprit reste une cloison creuse alors que je rêve d’inspirations fulgurantes, même sur un temps aussi court qu’une blessure d’enfant.

L’armoire à pharmacie de ma jeunesse était vide de ces cachets. Elle contenait la trousse de secours contre les maux de la réalité : Dafalgan, Spasfon, Mercurochrome, Ibuprofène… Elle (l’armoire ou la mère ?) avait oublié que les rêves eux aussi peuvent être coupants comme des parallélogrammes d’acier, que les rêves cognent plus fort que la chute d’une tuile poreuse qui a éclaté sous le gel.


J’ai maintenant ma propre armoire, me suis caché dedans. Quand mon crayon vient y frapper, je dépose dans le creux de sa mine un placebo blanc qui brille de mille aspirations envolées.





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Je m’aventurerai vers d’autres poèmes qui me conduiront à d’autres mots.

Je monterai sur leurs épaules pour mieux apercevoir l’horizon, cette ligne vers laquelle chevauchent les montagnes. On a bien cherché de l’or dans les poches déformées des pionniers partis conquérir l’Ouest.

Je descendrai ensuite tête-bêche, afin que les mots aient l’impression de m’avoir renversé. Mais, d’une pirouette sans éclat, ce seront mes souliers qui toucheront le sol en premier. 


J’aurai vu l’horizon et me serai aperçu que je lui préfère les asymptotes, même obliques.





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Ma main comme un pentagone : cinq voies possibles et il s’agit de ne pas se tromper, de ne pas « se laisser aller », comme si la volonté nous poussait toujours à contrevent, comme si notre cœur était une boussole faillible qui nous dirige inlassablement vers l’ouest, là où le soleil se donne seppuku.

Ma main comme un pentagone : il me faut retirer les possibilités les plus dangereuses à la façon du chirurgien ôtant les premières métastases d’un air entendu.

Quatre voies.

Puis trois seulement

Attendre et voir sa main comme une corde à deux extrémités. Mettre le feu à celle-ci et comprendre que l’immobilité était la seule issue possible.





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Problème de poésie arithmétique (3)




Partant du postulat que vous avez en vous l’équivalent de trois stères de sérénité, quel jour serons-nous lorsque vous aurez tout consumé

et qu’il vous faudra aborder le futur sans avoir même la possibilité de mettre le feu à votre amour-propre ? 

(N’oubliez pas pour vos calculs que cette année est bissextile)





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L’ombre de l’inspiration est passée.

Je l’ai aperçue se glisser dans ma rétine comme l’enfant remonte la couverture jusqu’au menton. Elle s’est accrochée dans mes yeux, s’est accroupie en moi. Ce que je pris, à tort, pour un signe de recueillement.

En équilibre entre mon passé et le futur, plus fragile qu’un dé en papier, elle n’était finalement agenouillée que pour mieux bondir. Bandant ses pattes comme une sauterelle, elle a atterri dans mes mains au moment même où j’applaudissais au spectacle donné en l’honneur des trente ans de mariage de mes parents.





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Demande aux graviers s’ils sont heureux d’être là et tu t’apercevras que certains se rêvaient plus grands, se voyaient servir d’ombre à Sisyphe.

Je suis un de ceux-là, parfois évadé sur le gazon voisin. Et on me remet dans l’allée décorative de la pointe du pied.


Ma vie comme limitée par deux rangées de rondins rongés d’humidité,

mais parallèles.





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Problème de poésie géométrique (4)




1)      Réduisez l’horizon à un segment de la taille de vos aspirations. 

2)      Retranchez à ce segment les excroissances impossibles et comparables à des métastases de l’esprit. 

3)      Tracez ensuite la droite qui va venir couper le segment en deux parties égales.


Votre droite se confond-elle avec le ciel ou la nuit ?





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Civilise tes yeux et tu t’apercevras que la peau des autres qui grimacent n’est que l’autre côté de ton propre miroir.

Etouffe tes cris et illustre-les par des arabesques géométriques qui te feront oublier la douleur et les mots avariés.

Car même les oiseaux penchent désormais et leur vol ressemble au jet d’une pierre, comme si le ciel n’avait plus le courage de supporter

(au sens physique du terme) quoi que ce soit. Tu as des hirondelles plein la tête et des idées qui suivent le même mouvement.

Laisse-les faire, les bras ballants, le regard domestiqué.

Griffe enfin tes mots sur la page sans inquiétude : elle ne partagera rien de tes malheurs de pierre car elle n’est que la cage de l’oiseau à la peau grimaçante. L’oiseau, c’est toi.





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N’oublions jamais que le rêve de l’équerre est de dépasser les 90 degrés, celui du cercle d’avoir des coins où se terrer (l’intersection de deux murs de pierre lui serait paradis) et que le compas rêve d’équilibre pour venir en aide à l’écolier penché sur sa feuille millimétrée.


Savoir cela m’est rassurant pour moi qui ne suis que biffures et hachures du temps.





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« Habiter poétiquement le monde », comment le faire lorsque l’on ouvre sa boîte aux lettres pour la cinquième fois de la journée, parce qu’il s’agit de la seule porte qui nous est accessible, du seul rectangle que l’on peut pénétrer, et qu’on y découvre deux lettres :

-        La taxe d’habitation

-        L’échéancier d’une couronne dentaire

Le quotidien racle la poésie comme la débistreuse s’occupe des parois du conduit, les lames saillantes et fières de leur toute puissance.


Et notre vie vécue comme une courbe ascendante brisée en miettes par les silex de la réalité.





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Lorsque j’aurai usé le temps et qu’on ne verra plus que ce qu’il cache en dessous, comme le caoutchouc usé du pneu révèle des fils de nylon, j’arrêterai mon pas et m’approcherai de la falaise écroulée pour y contempler le résultat.

J’y verrai sans doute au fond des carcasses de romans décharnés, des débris de jardins silencieux, des miettes de parallélogrammes désarticulés. L’odeur qui s’en dégagera sera celle de la poussière qui se trouve sur une ampoule allumée depuis longtemps.

Je remonterai mon caban et me retournerai en souriant, heureux de m’apercevoir que l’abîme n’est pas encore rempli, qu’il peut encore recevoir des projets avariés.

J’y lancerai alors ce poème et la feuille blanche qui descendra me rappellera qu’il me reste des courbes à visiter.





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J’ai perdu mon imagination au dernier stop nocturne : elle a dû prendre à droite et, comme un condamné, j’ai obliqué vers l’ouest. Par une intersection, je me suis découpé comme un décollement de la plèvre.


Sentiment d’être un flocon au milieu d’une avalanche et qui crie à l’injustice.





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Si jamais nous n’étions plus que deux parallèles sans plus espoir de nous croiser, il sera temps pour moi d'user de la gomme du géomètre

(j 'en ai le cœur rempli et suis prêt à disparaître) et de courber ma droite. 

Seront alors forcément brisés à nos pieds des bouts de nous.

Perdus au milieu de questions hétéroclites, celle-ci reviendra sans cesse se lover dans tes chevilles : « suis-je le gardien de mon frère ? ». Peut-être se sera-t-elle trompée de propriétaire comme un enfant suit par mégarde le dos d’une inconnue…





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Rares sont les occasions de briller avec autant d'éclat que le chiendent sous la rosée.

Et pourtant je guette ces moments fragiles.

Je suis un périmètre non clos, une aire dévastée ouverte au siphon des doutes. Plus retors que l'équerre du géomètre, je ne brille ni ne bifurque. (Je ne lui dis pas cela)

Evidemment, si tout se réglait comme des propriétés géométriques, que les rêves pouvaient s'empiler dans un verre d'eau sans qu'aucun espace ne soit perdu, 


alors je luirais de toutes les poussières récoltées ici et là-bas





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J’ai rêvé mes jours comme autant de rectangles posés sur leur base. 

Ils forment une procession religieuse fêtant le jour saint des angles droits et des médianes en arc de cercle.

Ni le sable douteux de mon inspiration, ni la découverte d’une carrière enfouie au fond de moi et maladroitement rebouchée avec des occupations futiles (On ne bricole malheureusement pas son cœur) n’impactent la base de ces rectangles.

Quand bien même s’échapperait du sol une fumée plus blanche que celle du Styx, elle se rétracterait et s’approcherait encore davantage de la perfection. Peut-être même les rectangles deviendraient-ils des carrés aux ongles élimés, de ceux qui ne peuvent pas gratter la fin du jour, de ceux qui ne peuvent pas dire comme Cidrolin :


« Encore un de foutu ! »





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Problème de poésie arithmétique (6)



« Au bout de tout cela je n’ai pas même atteint la racine carrée de mes projets ». 

Procédez à l’extraction de cette racine carrée et dites ensuite à quel recueil de poésie l’auteur aspirait.

(le spectre de vos réponses exclura les Euclidiennes de Guillevic, déjà citées).