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Le dépôt

NOTES

notes pour la revue LPB

Jérôme Fortin


Le wokisme, la chasse et le vent des carottes


On ne cherchera pas ici à vous faire la morale ; on aura amplement le temps de se morfondre dans le silence de nos tombes. Et les wokistes sont eux-mêmes à blâmer pour les fourberies qu'ils n'ont pas encore réussi à déconstruire. Leur silence est parfois assourdissant ; ils savent se montrer prudents et eux aussi aiment se blottir dans la chaleur sécurisante de leur petit troupeau. Pas beaucoup de protestataires au sein des protestataires. On fait bloc, en se croyant du côté de la raison et du progrès. Quand ils auront enfin réussi à tout détricoter (s’ils y arrivent) plusieurs de ces individus moralement supérieurs rougiront comme des pivoines des abominations qu’ils trouveront dans les replis de leurs propres consciences. Enfin... en supposant qu'ils arrivent à se déboulonner eux-mêmes de leurs piédestaux. Le délinquant sexuel est un monstre bien plus facile à abattre que son propre égo. Je suis pourtant un adepte de la déconstruction, telle que l'entendaient Heidegger et Derrida.

 

Et pourtant. Ce ne sont pas ces wokistes qui ont inventé l’indignation ; ils ne font que la verbaliser au crayon gras et en portant souvent des Doc Martens* (d'ailleurs pas véganes la plupart du temps - bien qu'ils semblent enfin vouloir troquer les vieux Vespas à quatre temps pour le Yego électrique). C'est la rogne, parfois un peu incohérente, de la jeunesse en feu et ivre d'elle-même, et qui en soi est saine, et qui énervera toujours les vieux qui sont vieux et les jeunes qui ont hâte de l'être. Et qui, parfois aussi, énervera les esprits pratiques qui ont décidé, et c'est leur choix, de restreindre leur espace de réflexion aux trois dimensions d'une boîte de Corn Flake.

 

L'indignation, et la capacité de froncer les sourcils, sont des facultés humaines bien antérieures à Greta Thunberg et tous les #metoo de nos méandres sociaux. Or, à l'exception peut-être de certaines situations très polaires où l'alimentation carnée est sans alternative viable, la chasse est réellement une chose dégueulasse qui, depuis des générations, écœure bien des bonhommes et des bonnes femmes. Un soi-disant "sport", et quoi encore ? Une activité récréative qui consiste à tuer des animaux qu'on prétend aimer ? De toutes les schizophrénies sublunaires, la chasse récréative est certainement une des plus hallucinées. Je me souviens avoir vu, à la télévision canadienne, un chasseur caressant le cadavre encore chaud du chevreuil qu'il venait tout juste d'abattre - visiblement très ému par la splendeur de son pelage et de ses bois caducs. Ce programme de télévision, comme tous les programmes de chasse et de pêche, se réclamait bien sûr de l'écologie et de la protection de l'environnement (voire du bien-être animal). On comprend dans la mesure où assassiner un chevreuil au milieu d'un stationnement serait moins amusant que dans une futaie.

 

Ces chasseurs nous diront certainement que c'est mieux de tuer soi-même son gibier que d'acheter sa viande chez Auchan. Certes, et on pourrait tout aussi bien répondre que c'est encore mieux d'acheter (ou cultiver) des gourganes, des pois chiches, des haricots et des topinambours. Et, au fond, là n'est pas la question. La question est : comment peut-on ressentir le moindre plaisir à tuer un animal qui ne nous menace pas, si ce n'est que par pur sadisme ou lâcheté ? Je ne goberai jamais ces simulacres de raisons.

 

Ah oui, c'est vrai, et j'oubliais... les carottes ça pète aussi, comme aiment tant nous le rappeler les plus scientifiques de ces giboyeurs. Et, comme on l'a vu récemment, il est de bon ton de nos jours d'être "du côté de la science", surtout celle qui nous arrange et nous déculpabilise.  


* J'en possède moi-même deux paires






Jean-Michel Maubert


Gilles Deleuze termine ainsi son texte Bartleby ou la formule (in Herman Melville, Bartleby, etc. ed. GF  1989) : "même catatonique et anorexique, Bartleby n'est pas le malade, mais le médecin d'une Amérique malade, le Medecine-man, le nouveau Christ ou notre frère à tous". Comme on le verra dans un second temps, la lecture par Giorgio Agamben de la nouvelle de Melville commence là où précisément celle de Deleuze s'arrête. Le texte de Deleuze déploie une logique centrifuge. Il part de la célèbre formule que Bartleby, copiste chez un avoué de Wall Street, oppose à toute demande : "I would prefer not to" ou plus sèchement "I prefer not to". "Un homme maigre et livide a prononcé la formule qui affole tout le monde". Deleuze montre que cette formule grammaticalement correcte est utilisée par Bartleby de façon agrammaticale - il la rapproche des agrammaticalités du poète E.E. Cummings ("His danced his did"). C'est une préférence négative, à la limite de formules ordinaires ("Je préférerai faire ceci", "Je préférerai ne pas faire cela", etc.). Elle neutralise autant la référence à un état de choses qu'aux actes de paroles intersubjectifs. C'est un bloc, un souffle, "un trait d'expression", en suspend au sein du langage. Bartleby n'accepte ni ne refuse. "La formule est ravageuse parce qu'elle élimine aussi impitoyablement le préférable que n'importe quel non préféré". Elle crée une zone d'indétermination ou d'indiscernabilité. Elle est contagieuse. Elle projette l'avoué, le patron de Bartleby, dans des comportements irrationnels (il fuit son propre cabinet, pense à le revendre pour se débarrasser de Bartleby). Ce qui semble "comme la mauvaise traduction d'une langue étrangère", Deleuze la voit comme la manifestation d'un procédé typique de la psychose (on peut penser à son texte sur Louis Wolfson "Le schizo et les langues" - ou comment construire un agencement qui décompose et traduise immédiatement la langue de la mère despotique dans une multiplicité de langues). Faire entendre une langue originale, inconnue, étrangère dans la langue standard, c'est la grande affaire de Melville : inventer "une langue étrangère qui court sous l'anglais et qui l'emporte : c'est L'OUTLANDISH,  ou le Déterritorialisé, la langue de la Baleine." Par ce procédé, cette formule, qui ravage le langage, l'ordre du monde (la division du travail) s'effondre. Bartleby se fait embaucher par l'avoué. On ne sait rien de lui. C'est un homme sans qualités, sans particularités (sans propriétés), face à l'avoué qui est comme un père, l'incarnation de l'ordre social, de la philanthropie. Deleuze définit la place de Bartleby dans la psychiatrie Melvillienne comme celle de L'Hypocondre. L'autre pôle étant les Monomaniaques, tel le capitaine Achab. Anges et Démons. Pétrifiés et Foudroyants. Ralentis et Rapides. Les Irresponsables et les Impunissables. Achab transgresse la loi des baleiniers disant qu'aucune proie n'est préférable (Deleuze rapproche Achab de la Penthésilée de Kleist). Il choisit Moby Dick et entraîne navire et équipage sur une ligne de fuite océanique, une noce contre nature, un devenir Baleine (devenir asymétrique où les forces composant l'humain se conjuguent à des forces inhumaines). Les démons comme Achab sont les êtres de la préférence monstrueuse. Achab est tendu vers cette muraille de blancheur qu'est Moby Dick, animé d'une volonté de néant. La ligne de fuite devient une ligne de mort. Celui qui est entraîné sur cette ligne de fuite passe par toutes sortes d'états ("je sens que je deviens", expérience du corps-sans-organes d'Artaud, corps intensif des figures de Francis Bacon). A l'autre pôle, il y a ceux qui sont dans un néant de volonté, "ces anges ou ces saints hypocondres, presques stupides, créatures d'innocence et de pureté, frappés d'une faiblesse constitutive, mais aussi d'une étrange beauté, pétrifiés par nature". Ces deux figures appartiennent à une nature première chez Melville. Ce sont des originaux. Des singularités. On ne peut pas les ressaisir dans des particularités, une psychologie, une logique. Avec eux la raison s'effondre dans une irrationalité supérieure. La troisième grande figure, c'est le Témoin (l'avoué dans Bartleby, Ismaël dans Moby Dick) qui appartient au monde constitué mais qui sait voir les Démons et les Anges. Les originaux éclairent d'une lueur livide, d'une lumière d'Apocalypse, le vide, l'injustice, "la médiocrité des créatures particulières, le monde comme Mascarade". Ce monde est celui que régit la fonction paternelle, les "pères monstrueux et dévorants". Remplacer la filiation par l'alliance. L'homme sans particularités est un homme nouveau, cherchant des frères et des sœurs. C'est l'Utopie américaine comme Patchwork. Non pas une nation (prise dans un système de filiations et d'identifications) mais un archipel, un manteau d'Arlequin. Mais frères et sœurs sont exposés au Grand Escroc (Benjamin Franklin) qui gangrène la confiance nécessaire à la société des frères. Pourtant, "au sein même de son échec, la révolution américaine continue de relancer ses fragments (...), essayer de percer le mur, reprendre l'expérimentation, trouver une fraternité dans cette entreprise, une sœur dans ce devenir, une musique dans la langue qui bégaie, un son pur et des accords inconnus dans tout le langage." Bartleby aura tenté de sauver ce qui aurait pu être : c'est un nouveau Christ.






Jérôme Fortin

 


La science à gogo


L'auteur des lignes que vous êtes en train de lire au lieu de faire du sport a écrit, en 2009, une thèse de doctorat intitulée : “Modélisation des rendements de la pomme de terre par réseau de neurones". Bien que l'on ne m'ait pas particulièrement reproché de manquer d'avant-gardisme, déjà à l'époque, l'intelligence artificielle et le machine learning commençaient à sentir le surcuit dans les milieux universitaires. Qu’importe ; cette élégante construction mathématique m'a fasciné pendant des années, au point d'y consacrer une bonne dizaine d'articles. J'en apprécie toujours les fondements mathématiques, mieux adaptés que le calcul différentiel, à mon avis, pour modéliser la plupart des systèmes naturels. Mais le doux parfum de mystère s'est depuis longtemps évaporé de cette belle chevelure argentée. Ce ne se sont au fond, ces algorithmes, que de vulgaires abaques permettant de classifier et d'inférer des généralisations plus ou moins utiles, plus ou moins dangereuses. Mais le but ici n'est pas de vous assommer avec des propositions apodictiques ou encore de vous déprimer en reniant en bloc les avancées technologiques du singe humain.


Le but ici est de dénoncer l'appropriation imbécile de la science à des fins idéologiques. C'est plus ambitieux que de faire une pizza ; même les étages d'un gâteau foret noire seraient plus faciles à stabiliser sur la confiture de cerise de leurs plans de clivage. J'ajouterai même un sous-objectif : démontrer les risques de transbordement de cette appropriation idéologique dans les domaines sacrés de l'amour, des arts et des lettres. Il convient d'abord de se faire un double expresso. Je tenterai d'être bref et d'éviter les gros mots.


Depuis mars 2020, et pour simplifier car on n'a pas le choix, deux noyaux se condensent et se dilatent au gré des décisions sanitaires du gouvernement. Les "pro-ceci" et les "contre cela". Il est difficile de connaître la taille proportionnelle de chacun de ces noyaux (sans parler bien-sûr de la myriade d'électrons libres). Le média mainstream nous dira ceci, le média alternatif nous dira l'inverse. Vous voyez que je suis déjà un peu complotiste, car je mets en doute la neutralité de la presse officielle. Que les gens aient des opinions et les médias des lignes éditoriales, ça va de soi. Que d'aucuns parlent au nom de la Science (avec un S majuscule), en supposant un consensus, ça commence à être un peu plus embêtant. Que d'aucuns nient le droit de parole à d'autres, toujours au nom d'une science consensuelle, ça commence à être drôlement agaçant. Enfin, que d'aucuns appliquent la censure au nom de cette même science "autorisée", ça devient carrément problématique. Rien de nouveau sous le soleil, juste reformulé de cette manière-là. Voilà pour le premier point ; attaquons-nous tout de suite au second pour préserver cet élan et cet enthousiasme.


Comme chacun souhaite être du côté de la science et de la raison, il s'est créé une sorte de surenchère autour de ces deux concepts. De nos jours, l'irrationalité est un grave défaut, la déraison une insulte cuisante. Tout doit répondre de la logique et être justifié de manière factuelle ; y compris l'amour. J'ai connu un garçon qui, dans de longues lettres aux marges très étroites, tentait désespérément de convaincre sa douce de ne pas le quitter. A l'aide d'arguments factuels soigneusement étayés, il essayait de prouver l'irrationalité de sa décision, l'irrationalité de ne plus l'aimer. Selon la Science, selon les faits, elle devait l'aimer. Elle était folle de l'abandonner pour un joueur de flûte. Lui et son chien à trois pattes.


Et après le fact-checking de l'amour, aurons-nous droit au fact-checking des arts et des lettres ? Au fact-checking de la poésie ? Un poème dépourvu de sens sera-t-il, plus d'un siècle après Rimbaud, de nouveau qualifié d’imposture ? La littérature devra-t-elle obligatoirement servir la raison (et donc "édifier") pour pouvoir espérer être un jour publiée ? La poésie sera-t-elle réduite à une suite ennuyante de métaphores cosmétiques que le critique fact-checker nous aidera à résoudre aux moyens de savants outils analytiques ?


En bref : nous dirigeons-nous vers une tyrannie des têtes carrées ? Merci d'avance d'envoyer vos réponses dans 

l’Univers.




Maheva Hellwig



Désillusionnée


 


Je me rappelle un ami au verbe haut qui faisait une thèse sur l'émerveillement et l'extase comme moteur de création chez un américain contemporain. Après quelques années je ne sais trop plus comment, il a échoué chez moi (c'était vraiment le terme). Il avait essayé de faire de la poésie. Il était (excusez-moi du jugement) décharné, hagard et à côté de la plaque. Je n'ai jamais cru que la poésie rendait vraiment heureux mais là, j'avais un vrai vagabond en face de moi. Et son livre c'était... un buisson. Je n'ai pas envie de finir comme lui. Désillusionnée.



Matthieu Lorin


Souvenir de lecture

Vladimir Nabokov

 

 

Pourquoi n'ai-je jamais coupé un livre en deux ? J'ai scié huit stères de bois cet hiver, vu mon existence se fendre dans sa longueur il y a quatre ans mais n’ai jamais touché à la bibliothèque. J'ai les idées sacrilèges et des mains de chien battu.

 

J’arracherai des pages entières à Lolita et en ferai des boules de papiers. Cela reviendra à froisser le temps pour faire émerger des aspérités :

des montagnes,

des éboulements,

des polypes à soigner,

des poèmes, même médiocres.

 

 

 

L’extrait


Nous avions été partout, et nous n'avions rien vu. Je me surprends à penser aujourd'hui que notre voyage n'avait fait que souiller de longs méandres de fange ce pays immense et admirable, cette Amérique confiante et pleine de rêves, qui n'était déjà plus pour nous, rétrospectivement, qu'une collection de cartes écornées, de guides disloqués, de pneus usés - et les sanglots de lo dans la nuit, chaque nuit, chaque nuit, dès que je feignais de dormir »


V. Nabokov, Lolita, Folio (traduction de M. Couturier)



Tom Saja


La nuit est une chienne pour le chien


 à mon frère, d'une autre mère


 


la nuit sur l’étal, la nuit en étau. la nuit en police garamond. le vin dans sa robe de contre-jour. le liseré rouge à l’horizon du sang du christ.

Mère se ronge les sangs car je ne rentre pas. son cendrier en témoigne tous les soirs, je ne rentre pas. je rêve d’une nuit qui lâcherait enfin ses chiens dans mon cœur. dans ses ruelles où jamais poète n’a baisé une étoile.

Chien, j’ai dormi dans la voiture. pas assez d’essence pour me chauffer, prié pour que jour vienne. police m’a demandé qui j’étais j’ai dit J. K, demande à J. K. j’ai pris des bus de nuit en hypoglycémie, les mangues de Boubacar m’ont maintenu en vie. pas comme N qui laisse J au Mexique en chien, en chien noir de Mexico. dormi en chien de fusil dans les hamacs de la Guajira avec un autre clébard de sang. demande au grec de Hakidiki où la guêpe le pique, à l’iranien où dans sa main brûle le feu de Mazda. ils aboient à boire.

Frère poète me tend une rasade, meurt le Zeibekiko.

dieu, ce maçon de pacotille, a fait les dalles chaudes pour les flancs des chiens. a façonné les ombres pour nos sommeils. Nature berce-nous.  

nous rentrons à pied, coupant à travers champs. la rosée bénit nos jeans. la femme qui m’a mis au monde derrière les rideaux. dieu, ce biologiste raté, a fait les oursins car nos peaux craignent le sel. la pita chaude dans la paume de l’homme qui troque son sommeil contre le rire de ses amis. Micheline qui me tend une clope dans le noir. danser jusqu’au bout de la nuitée. la mort sur les lèvres et dans le mauvais vin. dans les chips au vinaigre. la route est une déroute perpétuelle mais je rentrerai chez moi, embrassez mon chat ma pauvre mère et mon oreiller.  même l’encre de minuit tarit. dieu, qui me doit vingt balles, me demande un endroit pour passer la nuit, et comme je suis bon joueur je dis oui, il me dit où ? mon doigt montre la nuit.


 

Denis Heudré


Yves Simon, et tout comprendre de mon adolescence ratée.


 

J'aime Yves Simon de toute mon adolescence mal fagotée. Il aurait suffit de peu pour en avoir une aussi riche que lui. Je n'ai pas su comme lui ouvrir la barrière de la culture pour m'ouvrir tout le champ des possibles. J'ai mis trop de temps à lancer mes mots au vent de la poésie. Trop coincé dans le quotidien, je n'ai jamais réussi à enclencher le moteur de la manufacture des rêves. J'ai mis trop de temps à savoir la direction vers laquelle embarquer ma vie. Trop peur de me présenter comme différent dans mon milieu. Je rêvais plus de sentiments que de réussite, de jolies phrases que d'argent. Je m'inventais des histoires d'amour platoniques depuis l'âge de dix ans. Je préférais la compagnie des filles, plutôt que celle d'un ballon de foot ou de ceux qui pissent plus loin. Je n'avais que l'écriture en tête mais les mots se bousculaient, s'embouteillaient, de telle sorte que rien d'intéressant ne sortait de ma bouche ou de la plume de mon stylo. J'avais des rêves d'Amérique comme Yves Simon, des chansons à écrire comme Yves Simon, Gerard Manset, Alain Souchon. J'aurais dû me payer comme lui une machine à écrire. Je me reproche de n'avoir pas eu suffisamment confiance en mes professeurs de français. Mais aurais-je eu le courage de les aborder en leur disant "apprenez-moi à écrire l'amour, la vie, mes rêves et tout mon mal-être d'adolescent" ?


 


C'est par Yves Simon que j'ai abordé la littérature. Avec son écriture moderne, quasi cinématographique, faite de phrases courtes, n'hésitant pas sur les noms propres, les lieux et des dialogues pas communs. C'est lui qui m'a fait sortir la littérature de la poussière de l'école et remplacé l'analyse fastidieuse au profit du ressenti, et de l'éveil de l'imaginaire et des manifestations de la passion. L'adolescence a besoin de passion, non pas d'analyse stylistique froide. J'ai emprunté ses trains, embarqué sur ses océans. J'ai tenté de copier son style dans des débuts de nouvelles mal bâties. J'ai rêvé de ce romantisme-là, en bannissant Lamartine, Vigny, Musset et autres poètes du 19ème siècle. Mon siècle avait mieux à faire et Yves Simon me montrait la voie à suivre.


 


J'ai aimé sa façon d'écrire mais aussi sa manière de voyager. Partir non pas pour voir, mais pour rencontrer. Malheureusement, je n'ai pas su comme lui provoquer ma chance "Les chanceux sont ceux qui écoutent, qui regardent, qui tissent des liens avec des inconnus, qui voyagent et s'étonnent, qui ne se découragent pas et persistent quand tout semble résister" dira-t-il plus tard dans La compagnie des femmes, lu bien trop tard, la cinquantaine passée... J'ai appris sur moi en le lisant, mais bien trop tard. J'ai toujours été en retard, en retard d'un sentiment, d'une prémonition même en retard de mes souvenirs. Toujours un peu perdu dans ce monde bousculant. Irrésolu, j'errais entre les mots sans vraiment me fixer sur eux. Trop marqué par le cherche-toi-un-métier-stable-et-bien-payé, je ne me rendais pas compte que moi aussi je faisais partie d'une "génération éperdue de mots, de musique et de futur" . 


 


Il m'aura manqué de l'argent pour acheter toujours plus de livres, aller voir le plus possible de films. Il m'aura manqué le courage de m'inscrire à la bibliothèque. Le culot de forcer la rencontre avec un écrivain. L'orgueil de me savoir, non pas supérieur, mais en tout cas à part, faisant partie du petit peuple attiré inéluctablement par l'écriture. L'adolescence est passée sur moi comme une coulée paralysante au lieu d'être comme pour Yves Simon, une piste d'envol formidable. Je n'ai rien à regretter, c'est que je n'avais pas le talent de forcer mon destin. Je suis vieux désormais, mais n'ai jamais quitté mon adolescence que je me plais à rêver autre. Merci à Yves Simon de continuer d'accompagner ma vie. 


 

 


Tom Saja


Les mots viennent du coaltar, de nos chairs froides et des arbres alentours. Tout ce qui traîne dans le divan et qu’on ne retrouvera pas. La tiédeur du revolver des années, son chien qui nous percute sans frein, tandis que l’on se le ronge. L’os bien sûr, pas le frein.

Les mots viennent du décubitus dorsal, de la petite sieste après le trop-manger. Ils viennent de nos guerres lasses, du vent qui secoue la boîte aux lettres. De ce drap dont les plis ne partent jamais, comme autant de navires à quai.

Les mots viennent de nos fonds de café et de la pluie de gouttière. De nos merdes oubliées. Quand on se caresse le lobe d’oreille ou que l’on se cure le nez.

Les mots viennent de ces chaussettes dont on ne retrouve jamais la copine. Paires perdues, c’est peine perdue.

Les mots viennent de ce figuier décrépi, sur sa possibilité d’un énième printemps.

Les mots viennent de nos autodafés intérieurs, de nos pile ou face avec la tartine beurrée, de notre pacte secret avec la Camarde.

Les mots Vienne, d’Autriche.

Ils serpentent sous nos couennes venimeuses.

Les mots viennent.

De ta bouche après l’amour, de ton silence quand tu dors.

Quelques cheveux dans le siphon. J’en ferai bien un poème.




Matthieu Lorin


Souvenir de lecture

à Jim Harrison


Je me souviens de ces matins bleus comme un naevus, de mes entrailles en barbelés et de mes avis sur tout. Depuis la fenêtre, je charriais l’air comme des brouettes et les décisions que je prenais n’engendraient même pas le griffonnage d’un bout de papier.

Je me souviens de l’appétit que j’avais en découvrant ces nuages au fond de l’assiette - nous mangions dehors à cette époque – et l’eau me paraissait salée. Le parasol jouait son numéro de derviche sous nos yeux disciplinés et mon cœur l’accompagnait d’entrechats secrets.

Je me souviens de ces jours humides -nous ne mangions plus à l’extérieur – où, allongé en plein jour, j’engageais avec la page un combat à l’issue incertaine.

Mais je ne me souviens plus de mes chagrins d’enfance, de mes rêves qui s’envolaient avec la même lourdeur qu’une punaise diabolique, et de mes lectures d’alors. Quelles furent les transitions, les terminaisons nerveuses qui m’amenèrent jusqu’à Jim Harrison dont j’ai acheté le livre aujourd’hui ?

Oubliées…

L’extrait

« En attendant, soixante-quatorze années d’oiseaux

ont passé. Bien sûr la plupart ont disparu

et je ne devrais pas me plaindre de rejoindre

la fin de tout. J’ai autrefois vu un oiseau tomber mort

d’un arbre. Je l’ai touché, étonné par

la légèreté de ses plumes, qui lui permet de voler.

Je l’ai enterré, là où pas plus que nous

il ne devrait reposer. Les oiseaux morts devraient être

des monuments à jamais suspendus dans l’air. »

Jim Harrison, « Soixante-quatorze », La Position du mort flottant, éditions Héros-limite, traduction de Brice Matthieussent




Maheva Hellwig


L’art des amateurs



La poésie, me semble ne pouvoir se passer d’amateurisme. D’une part, parce qu’il faut bien un public qui aime, d’autre part, parce qu’il faut bien un public qui s’approprie les armes même des combats les plus âpres.

Dans tous domaines, il faut des amateurs pour perpétuer des savoir-faire. Des qui se croient nés de la dernière pluie, pour réinventer ce qu’ils découvrent ailleurs. Des qui voyagent, pour porter les couleurs de ceux qui restent. Des qui restent, pour rappeler la couleur à ceux qui bougent. Des heureux, pour rappeler les couleurs. Des qui broient du noir, pour rappeler à tous que nul n’est immortel. Il faut des amateurs dans la vie. Aussi bien que nul n’est professionnel de la vie. Chacun a les mots pour exprimer ce qu’il sent dans l’ordre qui lui convient. La véritable poésie n’est donc ni dans un ordre ni dans une technique (bien qu’elle use de tours et de virevolte), mais dans une vue, une collision comme une rencontre plaisante si bien qu’on peut aimer des mots maladroits s’ils sont faits d’amour, ils peuvent être bas, lourds, mais ne cesseront jamais d’être de la poésie.

6 XI 21




Jérôme Fortin


La géophysique des terrains plats


S’il y a une matrice que l’être humain, du haut de son arrogance, aime ignorer, c’est bien le sol. C’est pourtant de ce sol que provient le navet que vous n’êtes pas en train de manger. C’est une roche meuble, parfois un peu collante, dégoûtante pour certains car s’y meut librement le ver de terre, le plus sous-estimé de nos travailleurs ; le lombric qui, par son incessante digestion minérale, rend possible ce bavardage désagréable. Il n’y aurait, sans son effort acharné et gratuit, aucune forêt vierge dans laquelle se perdre, la nuit, à la suite d’une torride aventure érotique en Australie. Le monde ressemblerait au désert inhabitable qu’on nous annonce, jour après jour, sur Radio Apocalypse.

Si on le compare au ciel, d’aspect tantôt riant, tantôt triste, source d’inspiration de moultes lettres d’amour ou d’adieu (selon la météo), un podzol paraîtra certainement sans grand intérêt. Le tchernoziom, terre opaque et fertile des prairies russes et canadiennes, riche de la décomposition de milliards et milliards de kilomètres de radicelles et autres immondices, n’a encore inspiré que très peu de poètes non soviétiques. Très peu d’entre-nous y voit l’intérêt d’y planter une sonde à neutrons pour en mesurer la conductivité hydraulique. Pourtant certains le font, comme moi ; on les voit errer, ces fous, au milieu des champs de patate, creusant des trous par-ci, installant des lysimètres par-là, le visage sérieux et concentré, comme si c’était important. Ça restera toujours relatif, la signification de ce qu’on fait. Nous ne tenterons pas de résoudre cette aporie.

En plus de nous nourrir, les cochons que nous sommes, la matrice sol est en outre un fort décent réservoir de pets et autres émissions de CO2. S’y séquestrent les exhalations de nos mobylettes et les rots de nos vaches laitière. Mais, encore une fois, on n’en parle peu, l’Amazonie étant nettement plus photogénique ; et avec raison, majestueuse et de proportion biblique, il est facile d’oublier l’ocre substrat sur lequel elle s’ancre afin de pouvoir, de ses feuilles gloutonnes, manger la lumière. Ici réside la véritable transsubstantiation. Nous sommes tous des parasites de lumière.

Le sol, élément humide, plutôt froid et sans éclat, est proche de nous par nature. C’est de celui-ci que le sculpteur extrait l’argile avec laquelle il façonne le mieux nos postures les plus gênantes. C’est de celui-ci que provient le graphite avec lequel les artistes ont immortalisé les têtes embarrassées de nos ancêtres, d’ailleurs aujourd’hui joyeusement reminéralisés par les vers. Peut-être que cette ressemblance intime n’est pas étrangère à notre aversion. Rien ne nous horripile plus, semble-t-il, que la vue d’un sol nu. C’est comme se retrouver, de manière involontaire et abrupte, au milieu d’une plage nudiste.

C’est peut-être pour cela que son importance est si souverainement ignorée et bétonnée. Ou enfin…





Jean-Michel Maubert


Sur Sophie Patry


«L’avenir est aux fantômes» disait Jacques Derrida.

Son corps est un paysage. Paysage de lumière. Démultiplié. Spectralisé.

Les photographies où Sophie est l’oeil photographique et le paysage. On dirait un songe d’elle même. D’autres Sophie. Des soeurs. Projections, émanations d’elle. Devenirs animaux. Il y a l’animale, terrestre. Accroupie. Ramassée dans ses propres ondulations spectrales. On pense parfois à Francis Bacon. Une parenté. Un écho. Puis s’épanchent d’autres devenirs. Aériens. Quelque chose du vol, de l’envol. Mouvements encore. Et, d’autres fois, la texture d’une lumière de méduse. Opacité. Translucidité. Transparence. Lumière grise. Aplats noirs. Les états de lumière que son corps traverse.

Devenir inassignables du visage et du corps de Sophie. Les photographies vieillies. Au bord du monde. D’une fenêtre poreuse. Frontière se dissolvant. Dehors, le gris. L’opacité. Silhouette de Sophie se désagrégeant dans la lumière. On pense à des images d’autrefois, sorties d’un carton, du tiroir d’une commode, ces fantômes d’elle, semblables à des bêtes pudiques. Proches de l’ombre. Façon d’être au coeur de l’énigme. S’apparaître comme souvenir matérialisé. Mémoire-image. Disparue déjà. Trace de lumière. Opacité vivante s’effaçant sans cesse. Façon de s’enterrer et de se voir du point de vue de sa propre mort. Mais disparue, non. Disparaissant. Hantant notre regard, notre mémoire. Notre espace.

Car il y a ce corps. L’insistance spectrale d’une chair. Sa chair, photographique. Sa beauté. Entêtante. Nudité fantômatique qui happe et hante l’ombre gîtant au sein de nos têtes. Chambre mentale. Femme fantômale ou dédoublée ou perdue dans un espace qui est miroir de miroirs. Miroir devenu invisible, monde où la peau est apparence de lumière, transparence, peau liquide et aérienne, feuilletée, lumière pure. Miroir de l’absence. Passage entre les mondes.

La structure de cet espace-miroir rend Narcisse impossible. Elle ne cherche pas à se rejoindre, à fusionner avec son reflet. Elle se perd plutôt. S’ouvre. S’explore comme paysage multidimensionnel, fragments de chair fragile, miroir brisé de Dyonisos.

Femme en matière d’ombre. Femme-reflets. Femme faisant de la lumière et d’elle-même et du monde inerte un pur mouvement. Le réel est restitué à vérité vibratile, ondulatoire.

Sophie laisse apparaître à travers elle les altérités que nous portons en nous. Les plus purs fantômes.

La douleur des bêtes hante notre monde. Une basse continue. Sophie, au sein de ses métamorphoses, donne à sentir et à rêver les ombres des autres vies.

Ça éclot. Sophie : une étrange terre de rêve. Les photographies où corps et paysage s’interpénètrent. Se superposent. Il va de soi que le paysage la prolonge. Elle l’enfante et il la prolonge. Parfois se tient en lui un fragment d’elle. Il est ainsi, le paysage, comme une paume bienveillante. Il croît et émerge d’elle telle une secousse de lumière, une nappe d’espace se dépliant. Ça flotte, c’est voilé et parfois très clair. Il y a la beauté de son visage mêlé au verre du vitrage, mêlé à la peau du paysage.

Les photographies de paysages. Son visage, son corps n’y sont plus. S’incarne ainsi autrement le regard de Sophie. Le cadre et la lumière et le mouvement brouillant les frontières des choses. La texture de l’image capte la vibration des matières. Oui, son visage n’y est plus. Son corps n’y est plus. Plus comme avant. Comme si l’espace s’était retourné sur lui-même. Dehors saisi du dedans. Dedans projeté dans ce dehors. On se prend à vouloir entrer dans l’espace-paysage que Sophie a ainsi déplié. Devenir soi-même mouvement au coeur de l’immobile. Habiter, parcourir cette géologie du fantômatique. L’étrangeté du jour enfin dévoilée. Des passages à trouver.

Vient de paraître «Décombres» (2021) de Jean-Michel MAUBERT,

éd. L’Abat-Jour, coll. Lumen, 2021

Recension critique du recueil Décombres par Nikola Delescluse :

soundcloud.com/nikola-delescluse/jean-michel-maubert-decombres




Tom Saja


Là où j’habite, tondre la pelouse est la religion. Celui qui ne tond pas trois fois par semaine ira brûler pour l’éternité en enfer. Je vous jure, c’est du sérieux ça. L’entretien de son jardinet, c’est devenu l’opium du peuple. Faut les voir, dès que le jour perfuse le ciel, s’adonner à leur passe-temps favori. Les portes de la remise s’ouvrent. Certains accompagnent même le labeur d’une petite bière matinale. Entre nous la meilleure. A jeun, elle peut vous faire voir dieu, même si la plupart du temps vous verrez pas un radis. C’est une paroisse peu silencieuse, les tondeurs de pelouse. Et les ouailles deviennent sacrément dures de la feuille, à force de passer leurs journées dans des bulles de boucan. Je les observe depuis ma fenêtre, réfractaire. Je les regarde regarder mon herbe qui chaque jour s’agrandit follement. Ils me jugent, depuis leurs pelouses parfaitement soignées, des brins déchiquetés éparpillés sur le visage. Qui est-ce renégat qui fait prospérer son chiendent ? Voyez comme son espace vert est anarchique. Blasphème. Qu’on l’emmène à un bucher d’herbe séchée pour le brûler, l’hérétique et son hérésie. Mais ils n’en font rien. Chaque jour qui passe ça leur tord le cœur mais ils n’en font rien. Ils finissent par en rêver je suppose, venir tondre toute ma pelouse. Ça doit leur donner de sacrées sueurs nocturnes découper toute cette luxuriante pilosité végétale. C’est que c’est plus dur à ratiboiser à partir d’une certaine hauteur. On sent la machine faiblir un instant, les pales de métal tournant vite vite vite ralentir soudainement, s’approcher de la coupure du contact pour finalement passer l’obstacle et vaincre l’ennemi. C’est un plaisir jouissif, cette menue résistance. kiff inconnu quand on tond plusieurs fois par semaine. Alors ils en cauchemardent des mottes de foin de ma pelouse. Ça leur rentre dans les naseaux toute cette mauvaise herbe libre. Je peux les entendre les soirs de grande chaleur quand tout le village dort les fenêtres ouvertes. Leurs ronflements font des bruits de machines. Ça sécatorise, ça ratisse, ça fauche, ça pourrait même balancer des moutons pour brouter le tout. Les moutons qu’ils comptent pour s’endormir tant cela les ronge.

Moi, je dors comme un bébé.




Jean-Michel Maubert


Le livre de Marie-Claude Marsolier Le mépris des «bêtes». Un lexique de la ségrégation animale (ed. puf), met à jour la dimension profondément misothère de la langue française. L’auteure définit la misothérie comme «haine ou mépris envers les animaux non humains» - du grec miséô («détester, haïr») et thêrion («animal sauvage»). Le suffixe -thère lui paraît plus adapté que -zoo (zôion) car il marque d’emblée une coupure entre l’homme et les autres animaux. Se trouvent ainsi synthétisées dans ce terme les stratégies d’exclusion dont le livre va déplier les formes.

Marie-Claude Marsolier montre qu’un certain nombre de dispositifs linguistiques, ainsi que des pans entiers du lexique du français, font système contre les animaux non humains. On pourrait parler de la fabrication d’une «haine objective», au sens d’un ensemble de significations formant un réseau symbolique structuré et articulé, mais dont la cohérence est idéologique plutôt que rationnelle (normative plutôt que descriptive, et, au fond, profondément arbitraire). Autrement dit, l’usage courant de la langue perpétue un imaginaire de l’opposition humain/animal qui est en contradiction frontale avec le discours de la biologie (génétique, théorie de l’évolution, neurologie), de l’éthologie et des sciences cognitives - qui, elles, respectent le principe rationnel de parcimonie : il n’y a pas de raison d’avoir des termes et concepts différents pour des organes, des fonctions, des capacités qui renvoient aux mêmes structures sous-jacentes.

Au delà de la simple différenciation, sont incrustés dans la langue, de façon implicite, des procédés d’opposition induisant l’hostilité, le mépris, le dénigrement des autres animaux, ainsi que le déni de ce qu’ils sont et de ce qu’ils endurent - ce qui est l’une des composantes de leur exploitation généralisée. Les mots vectorisent nos pensées et actions, induisent des idées (des valeurs) et des comportements. Ce contenu misothère implicite fait partie de nos compétences linguistiques en tant que locuteurs du français (phénomène de rabâchage depuis l’enfance - p. 146/148). Le terme «animal», tout comme celui de «bêtes», a comme fonction première de constituer une totalité (les animaux) dont on sépare les humains. Les autres animaux correspondent à l’ensemble des «non humains», toutes espèces confondues. On obtient ainsi deux blocs «artificiellement symétriques» (p.25). On peut ainsi refuser aux animaux certaines caractéristiques sous prétexte que certains en sont dépourvus. Un auteur comme Descartes propagera ce genre d’illogisme à propos de la pensée des animaux. Cette coupure fondamentale va permettre de toujours définir les animaux par ce qu’ils ne sont pas ou ne possèdent pas : le fait de ne pas être des personnes, de ne pas avoir un visage et une individualité, de ne pas être capable de raisonner ; et il en sera de même pour être conscient, être animé de désirs et être capable de volonté, avoir des sentiments (amitié, amour, joie, colère, rire...), éprouver du plaisir sexuel (à quoi sert alors le clitoris des rates ?), etc. Ce qui marque la nature non scientifique de ces affirmations privatives c’est qu’elle renvoie à du «non-être» et non pas à des propriétés réelles, qui, seules, peuvent faire l’objet d’une investigation scientifique. Les «animaux non humains» sont conçus par rapport à un point de référence (les humains) qui est situé à l’extérieur de la totalité qu’ils sont censés constituer. Les animaux ne sont pas alors perçus comme des individus ou des personnes, ils sont anonymisés, rejetés dans une masse indifférenciée. L’arbitraire se signale, par exemple, par la façon dont est genrée leur désignation. Pour bon nombre d’espèce un seul terme désigne à la fois les mâles et les femelles (p. 57) : «une souris ou un papillon peuvent désigner tant une femelle qu’un mâle», ce qui les rend semblables aux substantifs utilisés pour les objets (une table, un bureau).

Ce dispositif très puissant d’exclusion et de privation va rendre possible diverses stratégies linguistiques dont la mise en oeuvre spontanée par les agents sociaux va toujours dans le même sens. Les définitions des capacités intellectuelles et morales sont systématiquement référées aux humains. Il en est de même des sentiments. L’attribution aux autres animaux ne se fera que par analogie avec l’homme (ex. de la peur et des états mentaux en général, p. 73 à 81). Pour ce qui est des corps, la majorité des organes (tête, oeil) et fonctions (manger, dormir) s’appliquent aux catégories, «humains» et «animaux». Cependant, des parties du corps et des processus physiologiques homologues, désignés par des termes «s’appliquant en premier lieu aux humains», vont soit leur être «strictement réservés (visage, figure, décéder), soit ne vont s’appliquer qu’à un ensemble réduit de non-humains (bouche, voix)» (p.69). Fonctionne à plein ce que Frans de Waal nomme l’anthropodéni : le refus de voir les ressemblances. Les mots liés à la reproduction et à la mort sont chargés de sens métaphysiquement. Gestation «s’emploie pour les humains et non humains», mais grossesse, être enceinte et accoucher sont réservées aux humains. Les «autres femelles mammifères sont gravides ou pleines (rarement dites enceintes), et mettent bas des petits» - et non pas des enfants. Si on appliquait ces termes à une femme humaine ils seraient perçus immédiatement comme péjoratifs et dégradants. (p. 48/51). Il faut noter qu’en outre les mots que l’on applique en premier lieu aux non humains deviennent des outils de dénigrement et d’humiliation, des insultes, quand ils sont appliqués aux humains : gueule, museau, groin, patte, par exemple. Approfondissant ce point, M.-C. Marsolier consacre un chapitre au recensement des mots, expressions, formules, proverbes servant à dénigrer des humains en les associant à des caractéristiques animales dévalorisantes (être traité de pigeon, de dinde, de mouton, de perroquet, d’âne, de bécasse, etc.). La référence aux animaux sert aussi à caractériser les humains opprimés : «être traité comme du bétail» ou «comme un chien», ou à marquer l’indignité morale : «balance ton porc». Dans ces expressions les animaux ne sont que des supports métaphoriques, alors que ces formules expriment l’horreur ordinaire de leur condition, intégralement fabriquée par les humains. Un syntagme comme «pleurer comme un veau» (p. 100) renvoie en réalité à la façon dont l’industrie laitière sépare le veau de sa mère après la naissance pour exploiter son lait, le jeune animal étant issu d’un processus d’insémination artificielle et étant ensuite traité comme un déchet de l’industrie laitière, bon pour l’abattoir. Analyser tout ce vocabulaire permettrait de se rendre compte que l’élevage est la matrice anthropologique de l’injustice - de l’esclavage, du traitement oppressif des femmes, etc. L’auteure montre également les différents procédés permettant d’entretenir le déni de l’extrême violence et des souffrances multiples infligées aux autres animaux - voir son analyse du terme «abattage» (p. 118), qui permet d’euphémiser la mise à mort ; ou les «soins aux porcelets», qui renvoient en vérité à des actes de castration, meulage des dents, caudectomie ; de même, les stalles où sont encagées les truies sont des «nurseries» (p. 125-126) ; sont désignées comme «fermes» les bâtiments industriels qui représentent l’écrasante majorité des lieux où sont entassés et parqués les animaux d’élevage, etc. M.-C. Marsolier compare l’usage de l’expression «bien-être animal» à la novlangue d’Orwell (p. 126/127) : la désignation d’une réalité intrinsèquement génératrice de souffrance par son contraire. L’auteure pointe également l’invention par le monde de la boucherie de termes découpant l’animal suivant des mots qui n’ont plus rien à voir avec ce qu’il est en tant qu’individu, le transformant en une série de morceaux faits pour être consommé, ce qui permet de l’effacer en tant qu’être singulier (filet et faux-filet, gîte à la noix, hampe, jumeau à bifteck, etc, p. 133). Le dernier chapitre propose de faire évoluer notre langue pour lutter contre - et défaire - sa dimension profondément misothère. En nous tendant ce miroir critique sur nos usages linguistiques, M.-C. Marsolier nous permet de prendre conscience du fait que les structures d’opposition, les formes implicites et explicites, et les limites que notre langage institue constituent la texture même de notre univers intellectuel et axiologique, et informent en profondeur nos pratiques. Les limites de mon langage sont bien les limites de mon monde.




Jérôme Fortin


Notes sur Olivier Messiaen



Comme tout a déjà été dit sur lui, et tout le reste, il convient d’en dire encore plus. Le but étant bien sûr de faire rager l’académicien et d’ajouter une couche de confusion dans la tête de l’honnête néophyte (ignorons pour l’instant ceux qui considèrent encore comme une imposture la musique atonale ; il faudrait alors, comme l’a si brillamment démontré l’intéressé, mettre les oiseaux en prison pour nuisance sonore). Notons de cette parenthèse frivole que nous les mettons déjà en cage, les oiseaux, sans pour autant les faire taire complètement. Nous aimons au mieux leurs pépiements lorsque convenablement circonscrits dans l’espace et le temps. Comme toujours, l’objet réduit à sa fonction décorative ; comme toujours, mauvaises herbes fauchées et ciels prédits.

Ce transbordement de nos champs auditifs, qui aboutira au bruit blanc, en passant par le rose, commence, étonnamment, par le chant de l’alouette lulu et le gazouillis du traquet rieur. De quoi décourager plusieurs amateurs de harsh noise! Le bruit n’est que silence bouleversé, lorsque saturé. Que d’aucuns en apprécient l’agression (j’en suis) demeure un mystère probablement de nature synesthétique.

Avec sa tête de curé, et certains titres qui rebuteraient jusqu’aux moins athéistes d’entre nous [VINGT REGARDS SUR L’ENFANT JÉSUS - LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR - TROIS PETITES LITURGIES DE LA PRESENCE DIVINE - VISIONS DE L’AMEN], Messiaen n’attire pas à priori l’amateur de déconstruction. D’autres titres, aux évocations vaguement païennes, voire sensuelles, semblent faire corps avec sa musique [ÎLE DE FEU - FÊTE DES BELLES EAUX - DES CANYONS AUX ÉTOILES - QUATUOR POUR LA FIN DES TEMPS - LES CORPS GLORIEUX - APPEL INTERSTELLAIRE - ÉCLAIRS SUR L’AU-DELÀ]. Et, bien sûr, il ne faudrait pas oublier ses lubies ornithologiques pleines de tendresse et d’humilité [RÉVEIL DES OISEAUX - LE MERLE NOIR - CATALOGUE D’OISEAUX - OISEAUX EXOTIQUES]. C’est comme si un plasticien d’avant-garde collectionnait les timbres, en cachette, en buvant du chocolat chaud.

Ses quatre études de rythme, et surtout Mode de valeurs et d’intensités, ont grandement consolidé le socle rocheux sur lequel repose depuis près d’un siècle la musique contemporaine (si les fact-checkers me permettent une aussi docte affirmation). Boulez, Stockhausen et tant d’autres y ont puisé leurs conditions initiales, prémisses aux multiples développements, échappées, dérives et hérésies dont nous nous régalons encore aujourd’hui. Restons-en là sur l’axe du temps ; je ne cite que ceux validés par l’histoire. D’autres le seront demain.

Et si cette musique, qui un jour sera complètement oubliée, je le crains, car aux antipodes de la facilité et du mercantilisme ; et si cette musique, tellement non-essentielle, réclamant tellement de solitude, était un des traitements prophylactiques bientôt prescrits de la maladie humaine ?



Matthieu Lorin




Souvenirs de lecture



En passant devant la gare, j’ai aperçu un carton qui séchait au soleil. Etendu sur une corde à linge de fortune, on (mais qui peut bien être ce « on » ?) espérait sans doute que l’humidité dont il était imprégné s’estomperait, oubliant que le fil déchire ses entrailles comme une césure scinde la phrase en deux, d’un côté Caïn - et de l’autre Abel.

Certes, le carton deviendra plus présentable mais il se déchirera quand même au moindre vent, découvrant par là-même ce qu’il voulait cacher. La corde. Elle, continuera à défier les vents et les humeurs joyeuses.

Ma mémoire est semblable à ce carton. J’ai vécu trop longtemps voûté sur moi-même pour qu’il n’en reste pas une odeur rance. Que trouvera-t-on sous cette peau de papier-mâché lorsqu’elle se déchirera ?

J’aimerais que ce soit un arc-en-ciel

Un souvenir vaporeux de verre d’alcool

Un lambeau de côte normande

Ou un pavillon doré.

Je crains qu’il ne reste ni ébriété, ni falaise crayeuse, ni mot de Mishima…

L’extrait

«J’ai dit plus haut à quel point je manquais de sollicitude humaine. Ni la mort de père ni la gêne de ma mère n’affectaient sérieusement ma vie intérieure. Je rêvais d’une formidable presse, porteuse de désastres, d’effroyables cataclysmes, de tragédies sans rapport avec l’échelle humaine, et qui, des hauteurs du ciel, nivellerait dans un écrasement universel objets et créatures, sans souci de leur beauté ou de leur laideur. Parfois, l’éclat insolite du ciel printanier m’évoquait le reflet froid d’un énorme fer de hache capable de recouvrir la terre. J’attendais qu’il s’abattît - dans un éclair si prompt qu’on n’aurait même pas le temps de penser.»

Mishima, Le pavillon d’or, Folio (traduction de Marc Mécréant)



Maheva Hellwig


Aujourd’hui, cette nuit, j’ai entendu le premier coup de feu de ma vie. Je n’ai pas dormi. Nous venions de finir de voir le Feu follet de Louis Malle, le film préféré du chat.

Cri de femme, cris d’hommes. Et un silence anormal efface jusqu’à l’insupportable a6. J’habite Villejuif, c’est pour ça.

Mes voisins sont kabyles, algériens, berbères, tunisiens

Syriens, libanais égyptiens israéliens palestiniens, irakiens.

C’est pour ça.

Mes voisins sont kighizes, kurdes, arméniens azeris turcs grecs mais aussi polonais serbes yougoslaves moraves magyars biélorusses lettons et j’en oublie.

Mes voisins sont vietnamiens, ougandais, ouïghours argentins mapuches, malgaches rwandais libériens djiboutis, sénégalais guinéens massaï.

C’est pour ça.

Oui mais ce soir, ce qu’il s’est passé n’est pas normal. C’est pour ça.

Parce qu’on est en France et c’est pour ça qu’on n’est pas en guerre.