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NOTES

Passages

Cette nouvelle rubrique dans les notes du Dépôt s’intitule "Passages" . Elle pourrait contenir des passages de lectures que chaque personne invitée y installerait quand on y penserait et trouverait le temps long, et s'ennuierait, et finalement ferait l'effort pour le bien commun…



Le passage auquel je pense et qui m'a donné l'idée de cette rubrique est un texte d'Alfonse Allais - "Deux et deux font cinq" - (ouvrage du domaine collectif) intitulé "Le clou de l'exposition de 1900" qui se trouve p. 82 - 83 du livre. Le passage en question que je voudrais installer dans le Dépôt me semble à lui seul un guide magistral de l’usage des jeux de mots en littérature… Je pense aussi à un passage du livre de Jean-Pierre Siméon "Petit éloge de la poésie" - Folio 2 €. Ces deux livres feront l'objet d'une note de lecture dans la rubrique du dépôt "Notes de lecture".


Les textes publiés avec leur référence dans Passages seront de préférence précédés d'une présentation ou suivis d'un commentaire de la part de l'auteur qui aura proposé le passage. "Passages" désigne les passages entre les mains des passeurs. Un peu comme les "souvenirs de lecture" de Matthieu Lorin dans la revue Lpb.


Une collection de Passages sera proposée à la consigne du restaurant cinq fois étoilé La Page Blanche - les Cahiers du Buisson (avec aux fourneaux le maître queue Jérôme Goule Fortin et son équipe).



1) Georges Orwell - Règles pour une bonne parole - (M.H.)



Orwell rules


    Never use a metaphor, simile or other figure of speech which you are used to seeing in print.

    Never use a long word where a short one will do.

    If it is possible to cut a word out, always cut it out.

    Never use the passive where you can use the active.

    Never use a foreign phrase, a scientific word or a jargon word if you can think of an everyday English equivalent.

    Break any of these rules sooner than say anything outright barbarous.[175]



Règles Orwell


N'utilisez jamais une métaphore, une comparaison ou autre figure de style que vous êtes habitué à voir dans la presse. N' utilisez jamais un mot long là où un mot court fera l’affaire. S’il est possible de couper un mot, toujours le couper. Ne jamais utiliser le passif où vous pouvez utiliser l’actif. N’utilisez jamais une expression étrangère, un mot scientifique ou un mot de jargon si vous pouvez penser à un équivalent anglais ordinaire.

     Enfreignez l’une ou l’autre de ces règles avant de dire quoi que ce soit de barbare [175].


trad. G&J



2) Julio Cortàzar (M.L.)



"Penses-y bien : lorsqu’on t’offre une montre, on t’offre un petit enfer fleuri, une chaîne de roses, une geôle d’air. On ne t’offre pas seulement la montre, joyeux anniversaire, nous espérons qu’elle te fera de l’usage, c’est une bonne marque, suisse à ancre à rubis, on ne t’offre pas seulement ce minuscule picvert que tu attacheras à ton poignet et promèneras avec toi. On t’offre – on l’ignore, le plus terrible c’est qu’on l’ignore -, on t’offre un nouveau morceau fragile et précaire de toi-même, une chose qui est toi mais qui n’est pas ton corps, qu’il te faut attacher à ton corps par son bracelet comme un petit bras désespéré agrippé à ton poignet. On t’offre la nécessité de la remonter tous les jours, l’obligation de la remonter pour qu’elle continue à être une montre ; on t’offre l’obsession de vérifier l’heure aux vitrines des bijoutiers, aux annonces de la radio, à l’horloge parlante. On t’offre la peur de la perdre, de te la faire voler, de la laisser tomber et de la casser. On t’offre sa marque, et l’assurance que c’est une marque meilleure que les autres, on t’offre la tentation de comparer ta montre aux autres montres. On ne t’offre pas une montre, c’est toi le cadeau, c’est toi qu’on offre pour l’anniversaire de la montre.

Là-bas au fond il y a la mort, mais n'ayez pas peur. Tenez la montre d'une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s'ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s'emplit de lui-même et il en jaillit l'air, les brises de la terre, l'ombre d'une femme, le parfum du pain.


Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l'ancre, toute chose qui eût pu s'accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n'arrivons avant et ne comprenons pas que cela n'a plus d'importance.


Préambule aux instructions pour remonter une montre, Julio Cortazar, extrait de Cronopes et Fameux (1962), Gallimard, 1977



3) Erasme (S.C.)


L. — Les Poètes me doivent moins, quoiqu’ils soient naturellement de mon ressort. Ils forment une race indépendante, comme dit le proverbe, appliquée constamment à séduire l’oreille des fous par des choses de rien et des fables purement ridicules. Il est surprenant qu’avec un tel bagage ils se promettent l’immortalité, une vie égale à celle des Dieux, et qu’ils se croient capables de l’assurer à autrui. Cette catégorie, qui est avant tout au service de l’Amour-Propre et de la Flatterie, est dans tout le genre humain celle qui m’honore avec le plus de sincérité et de constance.

Les Rhéteurs aussi relèvent de moi, quoiqu’il leur arrive quelquefois de m’être infidèles et de lier partie avec les philosophes. Entre autres sottises, je leur reproche d’avoir écrit tant de fois, et avec tant de sérieux, sur l’art de plaisanter. L’auteur, quel qu’il soit, du traité De la Rhétorique à Herennius compte la Folie parmi les facéties, et Quintilien, qui est prince dans leur ordre, a un chapitre sur le rire qui est plus long que l’Iliade ! La Folie a pour tous tant de prix que très souvent, pour suprême argument, il leur arrive de soulever une risée. C’est donc à moi qu’ils ont recours, puisque c’est mon rôle de faire éclater de rire.

De même farine sont les Écrivains, aspirant à une renommée immortelle par la publication de leurs livres. Tous me doivent énormément, ceux surtout qui griffonnent sur le papier de pures balivernes. Quant à ceux qui soumettent leur érudition au jugement d’un petit nombre de savants et qui ne récusent ni Persius ni Lélius, ils me semblent beaucoup plus misérables qu’heureux, vu la torture sans fin qu’ils s’imposent. Ils ajoutent, changent, suppriment, abandonnent, reprennent, reforgent, consultent sur leur travail, le gardent neuf ans, ne se satisfont jamais ; et la gloire, futile récompense que peu reçoivent, ils la payent singulièrement aux dépens du sommeil, ce bien suprême, et par tant de sacrifices, de sueurs et de tracas. Ajoutons la perte de la santé et de la beauté, l’ophtalmie et même la cécité, la pauvreté, les envieux, la privation de tout plaisir, la précoce vieillesse, la mort prématurée et beaucoup d’autres misères. Par cette continuité de sacrifices, notre savant ne croit pas acheter trop cher l’approbation que lui marchande tel ou tel cacochyme.

Et voici que mon écrivain, à moi, jouit d’un heureux délire, et sans fatigue laisse couler de sa plume tout ce qui lui passe par la tête, transcrit à mesure ses rêves, n’y dépensant que son papier, sachant d’ailleurs que plus seront futiles ses futilités, plus il récoltera d’applaudissements, ceux de l’unanimité des fous et des ignorants. Que lui importent ces trois docteurs qui pourraient les lire et qui en feraient fi ? que pèserait l’opinion d’un si petit nombre devant la multitude des contradicteurs ?

Mieux avisés encore ceux qui savent s’attribuer des ouvrages d’autrui. La gloire qui reviendrait à un autre pour son grand travail, ils se l’adjugent, certains que l’accusation de plagiat ne les empêchera pas d’en avoir eu pour un temps le bénéfice. Voyez-les plastronner sous les éloges et montrés du doigt par la foule : « Le voilà, cet homme fameux ! » Les libraires les exposent en belle place ; au titre de leurs ouvrages, se lisent trois noms le plus souvent étrangers et cabalistiques. Que signifient donc ces mots, Dieux immortels ! et qu’il y a peu de gens dans le vaste univers à pouvoir en comprendre le sens, moins encore à les approuver, puisque même les ignorants ont leurs préférences ! Ces mots, en réalité, sont d’ordinaire forgés ou tirés des livres des anciens. Il plaît à l’un de se nommer Télémaque, à un autre Stélénus ou Laërte, ou encore Polycrate ou Thrasimaque ; ils pourraient aussi bien donner à leurs livres le titre de Caméléon ou de Citrouille, ou y inscrire comme les philosophes Alpha ou Bêta.

Le fin du fin est de s’accabler d’éloges réciproques en épîtres et pièces de vers. C’est la glorification du fou par le fou, de l’ignorant par l’ignorant. Le suffrage de l’un proclame l’autre Alcée et celui-ci le salue Callimaque. Celui qui vous dit supérieur à Cicéron, vous le déclarez plus savant que Platon. On se cherche parfois un adversaire pour grandir sa réputation par une bataille. « Deux partis contraires se forment dans le public » ; les deux chefs combattent à merveille, sont tous deux vainqueurs et célèbrent leur victoire. Les sages se moquent à bon droit de cette extrême folie. Je ne la nie point ; mais, en attendant, j’ai fait des heureux qui ne changeraient pas leur triomphe pour ceux des Scipion.

Mais ces Savants aussi, qui prennent tant de plaisir à rire de ces énormités et à jouir de la folie des autres, ne sont pas moins mes débiteurs et ne pourraient le contester sans être les plus ingrats des hommes.



Érasme de Rotterdam - Éloge de la Folie - Traduction par Pierre de Nolhac. - Garnier-Flammarion, 1964 (p. 59-60).



4) Dostoïevski (R.)


(Alexeï Karamazov vient d'assister à l'enterrement du jeune Ilioucha, en compagnie de jeunes écoliers venus accompagner leur ami mort d'une maladie)




Il regarda d’un air sérieux tous ces gentils visages d’écoliers, et leur dit :


« Mes amis, je voudrais vous dire un mot, ici même. »


Les enfants l’entourèrent et fixèrent sur lui des regards d’attente.


« Mes amis, nous allons nous séparer. Je resterai encore quelque temps avec mes deux frères, dont l’un va être déporté et l’autre se meurt. Mais je quitterai bientôt la ville, peut-être pour très longtemps. Nous allons donc nous séparer. Convenons ici, devant la pierre d’Ilioucha, de ne jamais l’oublier et de nous souvenir les uns des autres. Et, quoi qu’il nous arrive plus tard dans la vie, quand même nous resterions vingt ans sans nous voir, nous nous rappellerons comment nous avons enterré le pauvre enfant, auquel on jetait des pierres près de la passerelle et qui fut ensuite aimé de tous. C’était un gentil garçon, bon et brave, qui avait le sentiment de l’honneur et se révolta courageusement contre l’affront subi par son père. Aussi nous souviendrons-nous de lui toute notre vie. Et même si nous nous adonnons à des affaires de la plus haute importance et que nous soyons parvenus aux honneurs ou tombés dans l’infortune, même alors n’oublions jamais combien il nous fut doux, ici, de communier une fois dans un bon sentiment, qui nous a rendus, tandis que nous aimions le pauvre enfant, meilleurs peut-être que nous ne sommes en réalité. Mes colombes, laissez-moi vous appeler ainsi, car vous ressemblez tous à ces charmants oiseaux — tandis que je regarde vos gentils visages, mes chers enfants, peut-être ne comprendrez-vous pas ce que je vais vous dire, car je ne suis pas toujours clair, mais vous vous le rappellerez et, plus tard, vous me donnerez raison. Sachez qu’il n’y a rien de plus noble, de plus fort, de plus sain et de plus utile dans la vie qu’un bon souvenir, surtout quand il provient du jeune âge, de la maison paternelle. On vous parle beaucoup de votre éducation ; or un souvenir saint, conservé depuis l’enfance, est peut-être la meilleure des éducations : si l’on fait provision de tels souvenirs pour la vie, on est sauvé définitivement. Et même si nous ne gardons au cœur qu’un bon souvenir, cela peut servir un jour à nous sauver. Peut-être deviendrons-nous même méchants par la suite, incapables de nous abstenir d’une mauvaise action ; nous rirons des larmes de nos semblables, de ceux qui disent, comme Kolia tout à l’heure : « Je veux souffrir pour tous » ; peut-être les raillerons-nous méchamment. Mais si méchants que nous devenions, ce dont Dieu nous préserve, lorsque nous nous rappellerons comment nous avons enterré Ilioucha, comment nous l’avons aimé dans ses derniers jours, et les propos tenus amicalement autour de cette pierre, le plus dur et le plus moqueur d’entre nous n’osera railler, dans son for intérieur, les bons sentiments qu’il éprouve maintenant ! Bien plus, peut-être que précisément ce souvenir seul l’empêchera de mal agir ; il fera un retour sur lui-même et dira : « Oui, j’étais alors bon, hardi, honnête. » Qu’il rie même à part lui, peu importe, on se moque souvent de ce qui est bien et beau ; c’est seulement par étourderie ; mais je vous assure qu’aussitôt après avoir ri, il se dira dans son cœur : « J’ai eu tort, car on ne doit pas rire de ces choses ! »


5)G. Deleuze- F. Gattari (S.C.)



Ce texte est extrait de « Rhizome », titre de l’introduction du livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari Mille Plateaux, Capitalisme et schizophrénie 2, paru aux Éditions de Minuit en 1980.

Il figure pages 30 et 31.


Résumons les caractères principaux d’un rhizome : à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes.

Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple.

Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc.

Il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un, ni auquel l’Un s’ajouterait (n + 1).

Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes.

Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde.

Il constitue des multiplicités linéaires à n dimensions, sans sujet ni objet, étalables sur un plan de consistance, et dont l’Un est toujours soustrait (n - 1).

Une telle multiplicité ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-même et se métamorphoser.

À l’opposé d’une structure qui se définit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature.

On ne confondra pas de telles lignes, ou linéaments, avec les lignées de type arborescent, qui sont seulement des liaisons localisables entre points et positions.

À l’opposé de l’arbre, le rhizome n’est pas objet de reproduction : ni reproduction externe comme l’arbre-image, ni reproduction interne comme la structure-arbre.

Le rhizome est une antigénéalogie.

C’est une mémoire courte, ou une antimémoire.

Le rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre.

À l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, le rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite.

Ce sont les calques qu’il faut reporter sur les cartes et non l’inverse.

Contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états.

Ce qui est en question dans le rhizome, c’est un rapport avec la sexualité, mais aussi avec l’animal, avec le végétal, avec le monde, avec la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de l’artifice, tout différent du rapport arborescent : toutes sortes de « devenirs ».