La
page
blanche

Le dépôt

Pierre Lamarque, éditeur de la revue LPB

Confidences d'un homme des champs (2)


Nous deux, elle et moi, en voiture vers Bordeaux. Elle m’a tenu un petit discours, pas très long, bien construit, en y mettant des formes d'ultime tendresse, pour me ménager, car elle m’annonçait qu’elle ne m’aimait plus, qu’elle voulait se séparer de moi. "Au bout de sept années"... "Le divorce et ses conséquences pour notre famille"... Tout ce qu’elle disait était mûrement réfléchi. La voiture roulait lentement.



L’avenir, l'ère moderne, pour moi, comme pour Jourdin, c’est la prose ! Du moins, je pense qu’il faut faire le plus de place possible à l’écriture en prose. Pour moi l’écriture en prose est plus « sérieuse » que l’écriture en vers; mon idée, c’est qu’il y a quelque chose d’artificiel convenu compassé dans l’écriture en vers; le vers peut couper la respiration; le vers est parfois une suffocation; il y a danger avec le vers ! Je suis contre le vers, même si j’écris moi aussi des poèmes en vers, je suis pour un retour à la musicalité fluide de l'eau qui coule propre à chaque langue, propre à la phrase parlée et non chantée en vers; pour moi la poésie doit se contenter de suggérer une musique, un rythme; pour moi la poésie c’est en soi la musique de la pensée; et la pensée ce n’est qu'une suite de respirations naturelles qui n’a pas besoin d’un ordonnancement particulier pour en quelque sorte prévenir le lecteur que voilà de la poésie. La chanson a toujours mis de côté la parole parlée, sauf quelques astucieuses exceptions; pour moi la poésie écrite n’est pas un chant plus ou moins lyrique mais une parole, et pour moi la parole est une expression sérieuse de la pensée - pas la seule expression de la pensée, mais la plus sérieuse, pour moi plus sérieuse et aussi plus comique que les autres expressions… artistiques, comme le chant…sérieux et comique de la vie brève... Pardon de mes emballements fantastiques contre le vers, mais sincères.


M. - Vous pourriez ajouter ce paragraphe à votre journal car il parle de vous, de la littérature, du rapport entre vous et la poésie. Il est très exact car je pense également que le lecteur n'a pas besoin qu'on lui montre visuellement qu'il s'agit de poésie pour qu'il s'en aperçoive. Un bon lecteur marque naturellement les pauses, trouve le rythme du texte et l'accorde au sien propre. 

Je pense (en tout cas, c'est mon cas) que ce retour à la ligne est plus utile à l'auteur qu'au lecteur : pour moi, le retour à la ligne sert à avancer, rend la phrase plus facile à construire. C'est une facilité et, comme toute facilité, la bannir serait positif. Je n'en suis pas encore là, je me sers du retour à la ligne comme d'une béquille. Pour le lecteur, il ne sert pas à grand chose.

La poésie comme parole et expression de la pensée, c'est vrai.

De façon générale, je trouve que les rimes, la forme contrainte du sonnet... sont obsolètes, à quelques exceptions près. Peu d'auteurs arrivent maintenant par ces contraintes à faire jaillir des choses intéressantes, pas même les membres de l'Oulipo. 



J’aimerais écrire des proses calmes et élégantes comme celle de Rêver à la Suisse d’Henri Calet que je viens de lire… Dans ce petit livre au léger humour Henri Calet raconte ce qu’il a vécu en Suisse pendant un mois

de vacances…Ce qu’il a vu et retenu de la Suisse...

C’est un livre de voyage bien écrit, bien pensé, c’est très intéressant, inattendu, d’autant plus que j’avais, tout petit, vers les 7 ans d'existence, rêvé à la Suisse (en allant voir avec mon école un film sur la Suisse) et qu’il s’agit pour moi d'un unique et même rêve de la Suisse… pourquoi rêver à ce pays spécialement, tous les pays ont quelque chose à eux...ce pays de montagnes m’attirait, était tout nouveau pour moi… Je ne pourrais pas écrire un livre de voyage sur Beautiran, le village où j’habite, traversé par l’ancienne route nationale 113 Bordeaux Toulouse… en effet, comment écrire sur le village de Beautiran qui n’a aucun charme particulier, excepté la Garonne, fleuve imposant, fleuve sauvage, au bord duquel il est bâti depuis mille ans ou plus, avec son église romane du 12ème siècle…

On se trouve pas loin loin de la demeure Malagar de François Mauriac, surveillant les vignes et les landes de l’autre côté de la Garonne, et pas loin de La Brède où trône le château de Montesquieu, nettement plus inspirant que la mairie de Beautiran...

Je garde le souvenir de quelques images du film sur la Suisse de mon enfance…c’était pour moi le pays du bonheur…un rêve… 



*


Bonjour ...,


(Beau prénom beau nom)

J’ai installé votre poésie dans le Dépôt de LPB… vous êtes parmi les heureux élu(e)s… vous apportez dans votre poésie, dans vos larges poèmes - c’est là que vous réussissez, un style bien à vous

très plaisant, c’est ça que je recherche pour le Dépôt du site LPB… un style bien à soi très plaisant…


Bonjour ...,


je ne sais pourquoi, je vous imaginais capitaine de péniche pour touristes parisiens ! Apparemment je me suis trompé...


J’espère vous lire dans un de vos poèmes un de ces jours…


Bonjour ...,


C’est très sympa de m’écrire ! Tout va bien, j'espère quelque texte de vous un de ces jours…




*


La mamelle amputée - Pièce de théâtre



Aube. Forêt. Rocher. Arbres blancs. Hercule. Bertille


Hercule

_ Oui madame, vous êtes une princesse ! Oui je suis votre frère.


Bertille

_ Comment ça une princesse ? Ah Hercule, passe-moi la bouteille car j'ai des vapeurs. Une princesse de gala ?


Hercule

_ Aussi vrai que je suis français, vous êtes une princesse.


Bertille

_ Je comprends très bien qu'après avoir écouté ce qu'on vient d'écouter

on puisse se retrouver les quatre jambes en l'air en ce demandant ce qui se passe, qui on est, et pourquoi pas nous ! Je comprends, je veux dire je comprends! C'est pas tous les jours qu'on apprend que votre mère qu'on croyait morte est reine comme Elisabeth II et qu'on a un frère français qui s'appelle Hercule !


Hercule

_ Oui je suis bien votre frère. Hercule est un prénom français, de souche française. Les étrangers qui ignorent notre langue ne peuvent imaginer qu'Hercule est un prénom bien de chez nous.



*




Terminé hier le livre La femme des sables d'Abe Kobo, et c’est vrai qu’à partir de la moitié du livre, j’ai tourné plus rondement les pages, pris et marqué par le texte.  Les digressions sont un pivot dans l’architecture du roman et maintenant que je l’ai lu en entier j’aime ce roman aussi pour cela, ses précieuses digressions. Mais l’histoire est très belle…très humaniste .  C’est une littérature humaniste. Humanisme politique vs communisme vs capitalisme, humanisme dans un sens métaphysique surtout, qu’est-ce donc être humain ?…être humain c’est être humain comme des personnages de fable !... C’est ce genre de roman dont on pourrait parler pendant des heures tellement ils vous marquent. Je crois que ce qui plait au lecteur c’est le talent : talent quand la lecture devient plaisir… Dans le sable de ce roman les sources de plaisir propres à provoquer un régal, une découverte, propre à désaltérer l'esprit ne manquent pas du début à la fin, j’adore la fin.


Je deviens un meilleur lecteur, plus patient, plus confiant, surtout plus patient, et me voilà récompensé car ainsi je peux saisir les qualités de l'autre. On se concentre en matière de critique littéraire sur les qualités de l’Écriture et on n’étudie pas assez les qualités de la Lecture… l’écriture est un travail mais la lecture en est un autre et il s’agit du même travail de l'esprit… du même travail… La littérature nous aide à vivre, auteurs et lecteurs. 


La modestie, une question de contact avec autrui et non une question de sentiment intérieur - où dans ce cas le mot humilité convient mieux.


Je n’ai travaillé qu’un jour, quand j’étais étudiant, comme docker, à trier des cageots…c’était « pour voir », pas pour gagner de l’argent, jeune étudiant je n’avais pas besoin d’argent, je n’en demandais pas à mes parents, je me contentais de mes tickets de resto U et de payer ma chambres d’étudiant avec le peu que je leur demandais (à l’époque ma mère était libraire et mon père imprimeur à Mont-de-Marsan, ils avaient assez, mais je voulais me détacher d’eux, ne leur demander qu’un strict minimum). Jusqu’à mes quatorze quinze ans j’avais vécu d’abord à Alet-les bains jusqu’à 6 ans, puis à Carcassonne. Mon père avait eu un premier grave accès psychotique quand j’avais onze ans, qui l’avait empêché de continuer son travail de direction d’une société de construction, Les Castors - Les Castors, mouvement social d’après guerre où les gens travaillaient eux-mêmes à la construction de leur maison.


Mon père pensait que si j’avais eu de l’argent je l’aurais dépensé. Il pensait que ce n’était pas me rendre service que de m'en donner. C’est aussi un réflexe d’éducateurs spartiate (et radin) d ‘« apprentissage de la réalité de l'existence pénible".


Nous avons tous tendance à voir la face obscure de l’existence pénible, Joseph Ponthus, comme Thierry Metz, a vu la face lumineuse de l’existence pénible.


On se sent tout petit et on est admiratif. C’est parce qu’on se sent petit par rapport à la grandeur qu’on est admiratif. Que vous vous sentiez grand par rapport à la grandeur, alors vous seriez indifférent à tout.

Et passeriez à côté de la beauté sans la remarquer. Tant pis pour vous.


Le mouvement de la Pléiade fut d'une importance considérable pour l'avancée de la poésie en langue française car ils se confrontaient et voulaient dépasser le modèle des anciens grecs et latins. Ils ont permis la naissance de la langue française alors qu'elle n'était que glaise. L'ordonnance de Villers-Cotterets est de la même époque. Tout ça c'est noté sur mon carnet de bord.


Je me suis procuré La place, d'Annie Ernaux, un roman familial, une étude du familier, chez un bouquiniste en ligne grâce au service d’Amazon (en moyenne moins d’un euro pour le prix d'un livre en choisissant un bouquiniste comme Momox ou Recyclivre ou Le livre au trésor sur le site Amazon et 2,99 euro pour la poste… Mes amies libraires de Cognac font la grimace quand je leur parle d’Amazon : elles ne peuvent pas lutter à armes égales contre la vente en ligne sans frais de port; je ne vois pas pourquoi on favorise politiquement la vente en ligne des livres mais il doit y voir des raisons. Tout ça m’arrange, moi qui suis relativement loin de tout étant donné que je ne me déplace pas à Bordeaux, ville que par ailleurs je n’ai jamais beaucoup aimée - j’aurais dû préférer Toulouse quand j’étais étudiant… ma vraie patrie c’est le pays du vent, Toulouse, Carcassonne, c’est un pays de vent, le vent m’a marqué dans mon enfance, j’aime la sensation physique du vent … il me semblait quand j’étais petit que le vent m’animait et que ma fusion avec la nature en était rendue d’autant plus étroite…le vent, le soleil, les cyprès, étaient dans ce beau pays indissociables.



Je m'efforce aux plus étroites lois du bien dire, attendant plus d'excuse de la bénignité des bons et sincères esprits ( devant lesquels seulement je désire mes labeurs se rencontrer).


Avance lecteur, reçois de moi les humbles révérences avec lesquelles je suis coutumier de t'honorer, récompense de l' honnête accueil duquel tu te fais libre de m'honorer. Reçois aussi ma fureur.


Écrire, dis-je, écrire, je dois plutôt nommer cela fureur, qui vexe, et agite mon esprit, plutôt que maladie, qui distempère, ou débilite ma personne.

Fureur, poursuivis-je, me semble être autre chose qu'une aliénation d'entendement procédant d'un vice de cerveau, que vulgairement on appelle folie.



Je veux parler de tout ce qui ne s’oublie pas, je veux parler des événement brutaux, soudains, qui bousculent notre équilibre, je veux parler des évènement traumatiques de la vie.

Cela peut être tel ou tel évènement, par exemple le co-vide, ce vide qui s’ouvre soudain à côté de nous. À cause de ces évènements pour toujours vous serez marqué-e. 

Je veux parler aussi des accidents de la vie privée, la maladie, le décès, la folie, tous ces événements laissent des traces indélébiles sur la (blanche) feuille (de l’oubli naturel). La folie de mon père, j’y fus confronté pour la première fois vers l’âge de dix onze ans. La folie de mon père débarque dans mon livre, la folie de mon père c’est quand quelque chose ne tourne pas rond dans la tête de mon père. Il arrive de Paris dans sa nouvelle "ID 19" Citroen, il descend de la voiture, la portière avant droite s’ouvre aussi, quelqu’un l'accompagne, cette portière est de couleur noire alors que le reste de la voiture est de couleur blanche.

Mon admirable père s’est payé à Paris une voiture neuve, une confortable, une bonne "ID" bien confortable aux lignes futuristes, autrement dit une "DS" - déesse des automobiles. Pourquoi la portière avant-droite est-elle noire ? Parce qu’elle a été changée dans un garage à la suite d’un accident de la circulation. Pourquoi cet accident ? Parce que mon père a vu sur le bas côté de la route sa maman vivante, pourtant morte d’un cancer quand il avait 19 ans. Mon père entre dans son bureau, il ne se maîtrise plus, il semble hors de lui, les paroles prononcées sont étranges et échevelées, il est excité. Il est dans un état de crise, un état d’excitation pathologique, un état maniaque de la maladie maniaco-dépressive, une excitation qui masque une grande détresse. Une excitation qui le fait délirer, son cerveau est hors de contrôle et il en souffre. Mon père est dans un état de détresse. J’en souffre, nous en souffrons. 


Quand il est bousculé, même l'esprit le plus nonchalant se réveille, nous appelons cela conscience aiguë.


"Selon qu'il est d'un côté ou de l'autre du marché élémentaire, l'individu, l'agent, est ou n'est pas inclus dans l'échange, dans ce que j'ai appelé la vie économique pour l'opposer à la vie matérielle ; pour le distinguer aussi - mais cette discussion sera pour plus tard - du capitalisme."

Fernand Braudel in La dynamique du capitalisme.










(à suivre)