La
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blanche

Le dépôt

Pierre Lamarque, éditeur de la revue LPB

Confidences d'un homme des champs (3)

" L'artisan itinérant, qui va de bourg en bourg offrir ses pauvres services de rempailleur de chaises ou de ramoneur de cheminées, bien que très médiocre consommateur, appartient cependant au monde du marché ; il doit lui demander sa nourriture quotidienne." Fernand Braudel in La dynamique du capitalisme.


La cathédrale de Rouen et celle de Reims sont les premières cathédrales de ma collection virtuelle, j’aime aussi particulièrement l’albigeoise, que je n’ai pas visitée… je n’ai pas visité celle de Rouen non plus, mais j’en ai entendu parler dans un roman, et je l’ai vue en peinture. La cathédrale de Bordeaux n’est pas aussi belle que celles de Reims ou Rouen , une cathédrale gothique se juge - selon mon critère, essentiellement à la façade. Or la Cathédrale de Bordeaux a cette particularité qu’elle n’a pas de véritable façade qui soit digne d'une cathédrale: c’est juste un mur large haut et plat avec une porte des plus ordinaires… à Bordeaux les entrées se font par des entrées sur les côtés et par le fond, mais le fond est sans ornement ni architecture, ni vitrail, ni rien , juste un haut mur avec une porte en bas… pas assez d’imagination ? manque d’argent ?… c’est véritablement une cathédrale anomalique, elle par ailleurs la plus longue de France… Elle n’est belle extérieurement que de côté, sur sa longueur, comme qui dirait une cathédrale égyptienne.


La première année de mes études je vivais en cité universitaire à 15 km du centre de Bordeaux où se trouvait la fac de médecine, place de la Victoire - (les français sont un peuple guerrier)… Cette première année j’allais à la fac en vélo ou peut-être rêvais-je que je roulais en Solex, je ne m'en souviens plus, je crois bien que j’avais réussi en quelque sorte à extorquer un Vélo Solex à mon père, qui, quelques années plus tard va m’offrir une Citröen 2 CV en signe de récompense pour satisfactions rendues; mes frères n’ayant jamais connu ce genre de troc. Les années suivantes je n'avais plus ni vélo ni Vélo Solex, j'habitais en ville, je ne prenais pas le bus, je n’avais pratiquement pas d’argent de poche, plus jeune je n‘avais jamais eu d’argent de poche, j’étais un pauvre garçon insouciant, naturellement heureux de vivre de peu et qui marchait beaucoup.



C’est de l’encre rouge en un sens, mais ce n’en est pas en un autre sens.

Dans quelles circonstances y-a-t-il un sens ? Si cette chose a lieu cela peut assurément avoir lieu.


Je me souviens avec émotion de ma découverte bouleversante - grâce à P. (entre autres), de Chrétien de Troyes. J'ai commencé ma relecture du Grand Cahier d'Agota Kristof.


Je me sens en forme mais on ne sait pas à nos âges si cela durera. Ma mère a bientôt 94 ans, elle est toujours joyeuse même si elle n’a plus toute sa mémoire…



Libération du regard

  

Se doucher dans les infos n’est pas substantiel, ce n’est qu’en baignant dans le flou qu’on sait le réel. Le réel n’est pas se bouffer des mensonges médiatisés, le réel est le va et vient des faits et émotions vraies. Le noir akkadien n’est pas la vérité complète, le blanc sumérien n'est qu’une demi-historiette. Dans la langueur du temps biblique des querelles, ce n’est qu’en baignant dans le flou qu’on sait le réel. Se frotter le corps avec du savon ne lave pas l’esprit, ce n’est qu’en faisant le vide qu’on peut arriver à l’oubli. Les faux-amis et les faux-amours collent à la mémoire, leurs cœurs cassés et leur rancœur sont sortis de l’armoire. Je chauffe l’eau de nos larmes salées pour me faire belle, ce n’est qu’en baignant dans le flou qu’on sait le réel. J’ajoute l’essence de nos joies et disputes, gouttes à gouttes, je mélange les huiles essentielles de nos résistances et luttes, en versant leurs mots jolis et leurs injures, en parfumant le bain avec l’arôme de leur allure. Me submerger dans le raz-de-marée d’absence, ce n’est qu’en libérant le regard que la peau prend le relais, et tout fait sens.

 

  L. Rose



Il n’y a rien de plus ridicule aujourd’hui que la rime, sauf si elle agit comme une assonance dans un texte en prose, mais sinon le coup de téléphone que passe un vers à son bout de fil, non merci, pas pour aujourd'hui.



Pour moi les mouvement littéraires, artistiques, sont des illusions perdues balzaciennes. L’Oulipo pour moi c’est du passé, comme le surréalisme est du passé, comme tous les mouvements littéraires du passé sont du passé, comme toute avant-garde littéraire fut invitée à passer. Je ne me base sur aucune ratiocination pour parler ainsi, je me base sur une intime conviction. Les écrivains ont toujours trouvé de quoi s’acoquiner avec les mots…l’Oulipo n’a rien inventé, même pas la contrainte, même pas la rime. Pour moi ce qui compte ce n’est ni le fond ni la forme, pour moi ce qui compte c’est l’usage de la parole… et l’usage de la poésie parole... dont on ne sait jamais dire ce que c’est, dont tout ce qu’on peut dire c’est qu’elle existe alors que Dieu, lui, ou elle, on n’en sait rien. D'ailleurs comment une telle chose appelée Dieu pourrait-elle exister, ce n’est tout simplement pas possible. Si Dieu existait, il ou elle se ficherait des humains.




Aimé : Les Editions de Minuit n'ont plus cette patte qui les caractérisait et chaque auteur vagabonde d'une maison à une autre. Le corporatisme n'existe plus. Il y avait aussi les écrivains issus de la bourgeoisie qui, malgré eux peut-être, formaient un ensemble cohérent. Et des satellites, comme Céline qui a fait tout valdinguer. Ceci étant dit, je ne parle ici que de littérature française.


Aujourd'hui la critique est moins importante, je pense, parce qu'il n'y a pas de véritable mouvement littéraire qui se détache, comme pouvait l'être le surréalisme ou le Nouveau Roman. Les écrivains se regroupaient par écoles; maintenant cela donne davantage l'impression que chaque auteur crée son propre sillon. 


J’apprécie, j’approuve, mais alors en-ti-ère-ment ce que dit Aimé.


Par rapport à mon travail de médecin, qui a duré 35 ans : je me suis donné du mieux que j’ai pu dans ce boulot et je ne regrette vraiment pas ma vie passée, j’ai eu de la chance de pouvoir faire ce métier à cheval sur la psychologie et la biologie du corps humain…ce que je préférais dans cette matière intellectuelle qu’est la médecine c’était la séméiologie…la clinique… je ne pouvais pas devenir seulement psychiatre, je n’étais pas fait pour ça…j’étais vraiment fait pour la médecine générale. Pourtant j’ai étudié la psychiatrie avec un réel et grand intérêt… mais le contact humain n’est pas l’apanage du médecin et sur ce plan tous les métiers se valent. J’aurais aimé être enseignant. Mes quatre grands-parents étaient instituteurs, l’un est devenu professeur d’histoire puis député socialiste SFIO des landes, il se faisait appeler Lamarque Cando… c’est lui le personnage qui descend avec mon père de la voiture à la portière noire… c’est lui qui est en partie responsable de la maladie de mon père. Il n’aimait pas son fils et n’aimait que sa fille. Il n’aimait pas la femme de son fils. Il n’aimait pas ses petits enfants du côté de son fils… Vers la fin de sa carrière politique il se voulait socialiste humaniste. Pour un homme hémiplégique en amour, c’était un beau projet.


Ma deuxième vie de travail, l’actuelle, est celle de quelqu’un qui se délecte dans ce qu’il fait le mieux, la lecture, et dans ce qu’il a pris l’habitude de faire, l’écriture. Si je ne me délectais pas dans la lecture et l’écriture je ferais autre chose. Je ne veux plus m’obliger comme je l’ai fait avec un travail sérieux depuis mes études de médecine jusqu’à la fin de ma première vie qui a duré 35 ans. Mon premier travail comme gagne pain, même si le métier de médecin était de ma part une vocation et même un sacerdoce laïque.


Cette idée de faire une anthologie de la poésie américaine du XXème s

et de la traduire en français, cette idée que j’ai eue ne résiste pas à l’épreuve de la réflexion. C'est une idée lourde, sacerdotale, qui n’est pas pour moi. Il n’empêche qu’au fil du temps je ferai pour LPB des traductions de poètes américains connus ou moins connus et qui ne sont pas traduits en français, mais des traductions pour me délecter et surtout pas pour me lester d’un énorme poids, je préfère m’attacher aux surprises que réserve la vie plutôt que de me concentrer sur un travail de cantonnier.


Bertille : D'un premier jet de réflexion, je partage beaucoup de tes idées, peut-être pas à un niveau également abouti, car ma vieillesse en puissance seulement me rend moins affirmative. Néanmoins j'approuve qu'il faille dépasser les formes et des codes, qu'une pensée me semble belle, avant tout pour l'intention qui la guide. De même, la prosodie pour le langage est essentielle et détermine mon appréhension de l'esthétique d'un poëme.



Lettre à Aimé : Bonjour Aimé, ça a mis du temps mais c’est arrivé à bon port. Avec ce petit livre sur Wittgenstein , Conférences sur l'éthique, que je trouve très bien fait j’aurai répondu à votre question de savoir qui est Wittgenstein… déjà le petit texte de lui dans ce livre vous introduira dans ses pensées. Lui et Walter Benjamin sont à découvrir, si W. Benjamin pour vous ce n’est déjà fait. C. m’avait passé ces auteurs… Côté passeur des simple lettrés, des artisans modestes, des humbles médecins, des poètes.


J’ai installé dans le dépôt vos textes comme selon moi ils le méritent, c’est à dire dans une manière sobre à l’image du site LPB qui se veut sobre. Ils sont à leur place sur le site de LPB la sobre, ils vivent leur vie sobre parce que la prose est sobre.

Vos textes sont surprenants, ce qui est normal pour de la bonne poésie, les trois recueils de vous installés en ligne révèlent les méandres géométriques de votre personnalité : vous en avez beaucoup des méandres et de la personnalité. C’est le genre de textes qu’on a envie de relire dès qu’on a fini de les lire.


Oh oui, il faut se sentir libre dans la vie, et penser à avoir toujours recours au poème pour se sentir très libre. Et ce sentiment de liberté règne dans votre poésie. Le premier texte que votre femme trouve un peu convenu, je l’ai mis en second, mais il a sa place bien entendu dans cet ensemble…et j’ai modifié le titre de votre ensemble, ah oui j’ai osé ! Mais je suis sûr que vous serez d’accord avec mon goût de la sobriété.


J’ai écrit pour moi seul dès l’âge de sept ans, l’âge de raison… je tapais à la machine un journal d’informations avec des jeux de mots dans les titres comme dans le journal du Canard enchaîné… (mais des jeux de mots stupides quant à moi)… Je ne montrai pas mon journal. J’écrivis pour moi, pour le plaisir d’écrire, pour jouer, d’ailleurs selon moi la meilleure définition de la poésie c’est que la poésie est un jouet, que la parole est un jouet (ce jeu qui est le retour du différent comme le souligne Roland Barthes, ce jeu qui est un autre). Mais mon souvenir le plus marquant c’est quelque temps auparavant quand je m'aperçus que je savais lire; j’étais précoce et le fait d’avoir un an de moins en classe a contribué à mettre des distances entre ma jeune personne et le monde environnant. Je préférais jouer avec mes voisines plutôt que jouer avec mes voisins, j’avais mes frères et ça me suffisait comme compagnie masculine. Je plantai un carré de zinnias dans le jardin et je fus heureux car il en faut peu aux enfants pour être heureux. Je lisais dos à dos avec Dany près d’un cyprès dans la campagne en allant au Fresquel qui coulait plus bas où déjà je coupai une liane pour apprendre à fumer.


Oui l’Oulipo c’est un groupe formé autour d’une même compréhension de la poésie et de gens de lettres de qualité qui se ressemblent et s’aiment les uns les autres, à la différence des surréalistes…


J’ai fait deux ou trois corrections dans vos textes maintenant présentés en prose et je ne suis pas sûr que vous vous en apercevrez… j’ai installé une légère mais utile ponctuation selon mon interprétation de la prosodie de "Proses géométriques et arabesques arithmétiques."


Il me semble que vous exprimez une certaine douleur de regarder en face la poésie, mais pas de douleur dans l’écriture, au contraire vous exprimez votre bien être face à votre difficulté d'être (difficulté d’être, comme disait Jean Cocteau qui savait de quoi il parlait).


J’ai tendance à aimer ce qui est provocateur en poésie… pour moi la poésie de Bertille correspond à ce critère . C’est une amie qui doit avoir un peu plus de trente ans, que j’ai connue grâce à Mickaël qui fit sa rencontre dans un train Bordeaux-Paris. Nous l’appelons la Princesse de Madagascar. Elle est réellement princesse de Madagascar, sa mère qui est sous tutelle est la reine actuelle de Madagascar. Comme sa mère est à la fois reine actuelle et sous tutelle, ça doit poser des problèmes aux intellectuels malgaches. Imaginer Elisabeth II sous tutelle à cause de problèmes familiaux…


Quand j’étudiais la psychiatrie j’avais entendu dire par mon maître (qui était un gars psychanalysé par Lacan, un psychiatre bordelais réputé au regard bienveillant et perçant), un péremptoire « il faut trois génération pour faire un psychotique » . Dans le cas de ma famille je crois que le père de mon grand père était un paysan dont la légende dit qu'il faisait plusieurs jobs à côté dont boulanger, aubergiste, forgeron, maréchal ferrant … huit bouches à nourrir… Un jour enfant j’ai même visité sa ferme à Onard et baisé la fatalité du menton poilu de sa veille femme en noir…mais j'ignore tout du père de mon arrière grand-père… un paysan sans doute… Par contre je sais qu’un de mes ancêtres était un général, fait général par Napoléon Bonaparte à 24 ans, connu pour ses exploits guerriers et dont le nom figure dans les dictionnaires et dans 93 de Victor Hugo… et pas seulement … il avait aussi traduit dans sa jeunesse les poèmes d’Ossian...


Quand j’étais jeune médecin installé alors à Trans en Provence j’avais connu un jeune patient d’une dizaine d’années qui voulait être camionneur… je souhaite pour lui que l’école , sinon moi, lui ait permis changer de vocation…Vous avez fait, Aimé, des études et un métier en ligne droite, moi aussi. J’ai juste connu trois installations successives, à Saint Denis d'Oléron, Trans en Provence et Mérignac. J’avais pensé que le bon air de la Provence près de Cavalaire sur mer serait le secret de l’avenir mais au bout de trois ans j’ai décidé de revenir à Bordeaux pour entreprendre des études de psychiatrie… j’avais fait une psychanalyse pendant 4 ans à la fin de mes études avant de passer ma thèse et comme j’étais jeune je m’étais installé un an à St Denis d’Oléron, où nous nous étions mariés Françoise et moi, en attendant le service militaire alors encore obligatoire, puis ce fut Trans en Provence. Évidemment Françoise tenait deux enfants en bas âge dans ses bras et était soudain obligée de quitter ce beau pays berceau de nos enfants , et obligée de travailler sans qu’il n' y eût de véritable débat entre nous, tellement elle sentait que j’avais besoin de faire ces études, Françoise dont la personnalité profonde avait besoin d’être rassurée, et dont la Zette sa mère de mauvais conseil était une personne matérialiste, bref entre Françoise et moi ce fut fini, ainsi va la vie qui nous réserve épreuves et surprises !


Oui bien sûr Aimé vous avez raison pour la question de l’angle obtus de Guillevic. Un poème de Léopold Sédar Senghor a été présenté dans un numéro ancien de LPB dans la rubrique ’simple poème’. À propos de trottoirs chauves (chauves = hygiéniques ?) je ne sais pas si vous connaissez un court poème d’Antonin Artaud qui commence par « la rue sexuelle s’anime » …j’adore ce court poème…


LA RUE


La rue sexuelle s’anime

le long des faces mal venues,

les cafés pépiant de crimes

déracinent les avenues.


Des mains de sexe brûlent les poches

et les ventrent bouent par dessous ;

toutes les pensées s’entrechoquent,

et les têtes moins que les trous.



Il était monté sur le toit de l’imprimerie, on pouvait l’apercevoir par la verrière, gendarmes et pompiers étaient venus le chercher pour l’emmener à l’hôpital Saint Anne - Il m’a donné une gifle, je lui faisais une piqûre d’halopéridol. La seule gifle que j’ai reçue de mon père.


La nuit qui a suivi le retour de mon père à la maison (avec sa belle voiture blanche à la portière avant-droite noire), (sa voiture déesse, une voiture fuselée, emblème d'un siècle de la Vitesse), cette nuit-là fut insoutenable à cause de l'insoutenable légèreté des accusations de mon père envers ma mère : il criait dans la chambre qu’elle le trompait avec un autre homme, elle protestait, elle gémissait, elle pleurait. Cela me parut durer ainsi toute la nuit. C’était le premier accès de folie de mon père, il y eut encore dix épisodes semblables dans sa vie. Ce père, ce héros de la Résistance admiré tant pour son verbe, que pour son dynamisme, sa créativité, son élégance. Un choc.