La
page
blanche

Le dépôt

Pierre Lamarque, éditeur de la revue LPB

Poèmes

Terre indigo


TERRE INDIGO






FOU


Il serre comme un fou dans sa main la poussière du soleil couchant, demain comment savoir si le ciel pâle est bleu ou gris.



PAPILLON


Quand le monde qui t’aime te rappelle à l’ordre en ton vol, c’est qu’il veut que tu te poses sur une fleur tel un bibi.



À L’HORIZON


Pour toi qui regardes à l’horizon longtemps s’en va la goélette, pour toi qui vois à côté s’envole une mouette.



PIE


Page cage noire ta porte ne ferme plus toujours ouverte par où s’envole oiseau de mélancolie une pie perdant dans l’air affolé la plume avec laquelle j’écris pour être heureux aussi si dans le ciel gris elle crie.



À DEMAIN


À demain chemise usée vieille veste de velours ruines rondes de jour en jour sur mon dos leur humble musée, doucement valsent au sol dur pour des semelles fatiguées une sans bons soins prodigués pas délacée puis deux chaussures, quand du gouffre du temps que creuse – ô vis infinie – la trotteuse en spirale au tic taciturne, se colle à mon œil nocturne la paupière du bon Morphée clignée pour m’apostropher.




ITINÉRAIRE PIROUETTE


Ne rien emporter ni nom ni âge ni certitude, prendre un chemin de nuages fidèle à la terre et à la mer jusqu’au dernier soupir imaginé poussé dans une flute de Pan.




LUEURS


Un soir nos souvenirs humeurs légères iront au ciel d’hiver neige légère ils monteront où des chevaux tournoient légers manèges et font s’éparpiller des cendres d’or pâle.



BERCEUSE POUR GUILLAUME ET ANNELAURE


En voyage pour la nuit fermez les paupières chut chut en voyage pour la nuit fermez les paupières chut chut quand le train s’arrêtera chut chut chut chut chut chut chut le voyage commencera tralala.



CHÈRE MARJOLAINE


Aujourd’hui je suis retombé en enfance, je sens que c’est plus amusant qu’autrefois mais tu ne le crois pas. Les gens n’ont pas vraiment changé, grandes villes et petits villages poussent toujours à la même place, bon, à bientôt pour d’autres nouvelles d’ici et je t’embrasse en attendant.



ÂME


Et si déjà le hasard fermait à clef la porte de ton logis, laisse encore tomber un dé de ton chapeau – par le judas.



SCULPTURES


Feuille fanée lettre d’amour désemparée sculptées par le givre au frimas d’automne vont perdues au vent et surprises s’étonnent que larmes comme sève aux rameaux déparés coulent encore. Lors aux larmes envolées se joignent feuille morte et lettre froissée afin mélancoliquement entrelacées de garder le secret d’un lit sous l’arbre dans le blé.



REQUIEM 


Quand elle est restée pour toujours de marbre trois personnages l’ont suivie vieillards vêtus de larmes. D’abord l’Amour pleure l’enfance puis la Pensée pleure l’absence non loin la Parole qui pleure en silence. Achevé, son enterrement dans un lieux de paix nommé le château de l’air près de la forêt bleue vit renaître le vent dans un lac de nuages, puis la famille s’est dispersée retournant aux corvées quotidiennes rythmées par l’éphémère tam tam étourdissant du cœur.



COMPTE BON


Un peu d’encre sur le papier, en comptant bien cela fait six mots huit syllabes huit voyelles et onze consonnes, six plus huit plus huit plus onze, voyons, voyons – 41 – quarante et une secondes que le singe lèche un peu d’encre sur le papier.





À LA MANSARDE


S’aimer ou bien croire en nous qu’importe si de la fenêtre ouverte à la mansarde s’invite comme pluie qui goutte un doute et si le vent pénètre froid un soir et s’attarde puis nous emporte à jamais par de-là le toit.




DOMAINE DE FOUILLECIEL


Alias domaine d’oiseau, dans ce domaine sans voix un chant, pas de passé sauf août à la mi-journée-aquarelle-bleue-dorée, seulement de vagues silences, sinon la lumière au moins sa caresse, non pas un pays mais le passage du nord au sud d’un vol d’oiseau sans la chaleur ni la froidure à mille pas d’altitude.




PETIT MATIN


Bonjour bonne nuit bonjour frais encore chaud comme un croissant du boulanger doux comme une odeur de café paisible comme un matin d’été bonne nuit bonjour tendre bonjour tendre comme ton doigt aux lèvres du neuf souvenir.



PEUT-ÊTRE


Apprendre à être heureux peut-être est-ce le progrès d’une conscience sentir cela parmi le feu de la vie quotidienne et le sentir aussi grâce à toi par le mouvement comme d’un fluide où la conscience flotte de l’un à l’autre peut-être est-ce le temps d’aimer.



BLUETTE


L’été s’est drapé de froidure moments clairs bateau blanc en vrai les illusions ne durent qu’un instant seulement, nos souvenirs s’embrument nous rêvions dans l’eau et le vent, à l’automne qui enrhume rien n’est plus comme avant, nous allions libres parfois nus, finie la saison ingénue autant en emporte le vent.




SOIR DE PRINTEMPS


Une hirondelle au vol pressé percutant jadis un nuage de lait le fit ainsi s’évaporer dans le bleu des yeux étonnés d’une Vénus sur son étoile qui buvant ce jour-là du thé le renversa et vice versa dedans son chapeau sans fond l’espace hélas trop vite passé d’un miracle à l’heure du thé.


 


CODA


Au bout des rues au bout des lèvres pourpres ruelles il y a ta voix un peu comme une passerelle.




RÉVÉRENCE


Et maintenant je livre au ruisseau, touchant le sol de mon front bas, mon nez enfoncé dans le sable et mon âme fait de mon nez un pied.







juillet 1992