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POÈMES

COLLECTION DE POÈMES

COLLECTION DE POÈMES DE LPB

Le philosophe aime les grandes explications. Le poète préfère les petits miracles.

(Guillaume Poutrain)


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Ce poème est assurément un des plus beaux poèmes du XXème siècle. Il figure en première place dans la collections de poèmes de Lpb.



FUGUE DE MORT



Lait noir de l’aube nous le buvons le soir 

le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit

nous buvons et buvons

nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n'est pas serré

un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit

il écrit qu’il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or

écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens

il siffle il fait sortis se juifs et creuser dans la terre une tombe

Il nous commande allons jouer pour qu’on danse


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit

il écrit qu’il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or


Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré 


Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez

il attrape le fer à la ceinture il le brandit ses yeux sont bleus

enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu’on danse


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir

nous buvons et buvons

un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or

tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents


Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d’Allemagne

il cire plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel

vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est pas serré



Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit

te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne

nous te buvons le soir et la matin nous buvons et buvons

la mort est un maître d’Allemagne son oeil est bleu

il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas

un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or

il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel

il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne


tes cheveux d’or Margarete

tes cheveux cendre Sulamith


Paul Celan - Choix de poèmes réunis par l’auteur - Trad. J.-P. Lefebvre - Poésie Gallimard


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Poète noir

Antonin Artaud


Poète noir, un sein de pucelle

te hante,

poète aigri, la vie bout

et la ville brûle,

et le ciel se résorbe en pluie,

ta plume gratte au coeur de la vie.

Forêt, forêt, des yeux fourmillent

sur les pignons multipliés ;

cheveux d’orage, les poètes

enfourchent des chevaux, des chiens.

Les yeux ragent, les langues tournent

le ciel afflue dans les narines

comme un lait nourricier et bleu ;

je suis suspendu à vos bouches

femmes, coeurs de vinaigre durs.


Antonin Artaud, l'ombilic des limbes, 1925




de Jacques Prévert (texte en transprose)



Heureux comme la truite remontant le torrent   heureux le cœur du monde sur son jet d'eau de sang heureux le limonaire hurlant dans la poussière de sa voix de citron un refrain populaire sans rime ni raison   heureux les amoureux sur les montagnes russes    heureuse la fille rousse sur son cheval blanc   heureux le garçon brun qui l'attend en souriant   heureux cet homme en deuil debout dans sa nacelle heureuse la grosse dame avec son cerf-volant   heureux le vieil idiot

qui fracasse la vaisselle   heureux dans son carrosse un tout petit enfant   malheureux les conscrits devant le stand de tir visant le cœur du monde visant leur propre cœur visant le cœur du monde en éclatant de rire.


J.Prévert - Paroles - Folio












GAMINERIES

Paul Verlaine - Recueil "Poèmes érotiques" - Rive Gauche Productions - Transprose



Depuis que ce m’est plus commode de baiser en gamin, j’adore cette manière et l’aime encore plus quand j’applique la méthode qui consiste à mettre mes mains bien fort sur ton bon gros cul frais, chatouille un peu conçue exprès. Pour mieux entrer dans tes chemins. 


Alors ma queue en ribote de ce con, qui, de fait, la baise, et de ce ventre qui lui pèse d’un poids salop - et ça clapote, et les tétons de déborder de la chemise lentement et de danser indolemment, et mes yeux 

comme de bander, tandis que les tiens, d’une vache, tels ceux-là de Junons antiques, leur fichent des regards obliques, profonds comme des coups de hache, si que je suis magnétisé et que mon cabochon d’en bas, non toutefois sans quels combats ? Se rend tout à fait médusé.


Et je jouis et je décharge dans ce vrai cauchemard de viande à la fois friande et gourmande et tour à tour étroite et large, et qui remonte et redescend et rebondit sur mes roustons en sauts où mon vit à tâtons

pris d’un vertige incandescent parmi des foutres et des mouilles meurt, puis revit, puis meurt encore par tout ce foutre, et que de mouille ! 


Cependant que mes doigts, non sans te faire un tas de postillons, légers comme des papillons mais profondément caressants et que mes paumes de tes fesses froides modérément tout juste remontent lento vers le buste tiède sous leurs chaudes caresses.




Complainte du temps et de sa commère l’espace

Jules LAFORGUE. Recueil : "Les Complaintes ». Transprose.


Je tends mes poignets universels dont aucun n’est le droit ou le gauche, et l’espace, dans un va-et-vient giratoire, y détrame les toiles d’azur pleines de cocons à fœtus d’Étoiles. Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux indissolubles nuits aux orgues vaniteux de nos pores 

à soleils, où toute cellule chante: moi ! Moi ! Puis s’éparpille, ridicule !


Elle est l’infini sans fin, je deviens le temps infaillible. C’est pourquoi nous nous perdons tant. Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu s’accomplisse ? Mais l’éternité n’y a pas suffi ! Calice inconscient, où tout coeur crevé se résout, extrais-nous donc alors de ce néant trop tout !

Que tu fisses de nous seulement une flamme, un vrai sanglot mortel, la moindre goutte d’âme !


Mais nous bâillons de toute la force de nos touts, sûrs de la surdité des humains échos. Que ne suis-je indivisible ! Et toi, douce espace, où sont les steppes de tes seins, que j’ y rêvasse ? Quand t’ai-je fécondée à jamais ? Oh ! Ce dut être un spasme intéressant ! Mais quel fut mon but ?

Je t’ai, tu m’as. Mais où ? Partout, toujours. Extase sur laquelle, quand on est le temps, on se blase.


Or, voilà des spleens infinis que je suis en voyage vers ta bouche, et pas plus à présent que toujours, je ne sens la fleur triomphatrice qui flotte, m’as-tu dit, au seuil de ta matrice. Abstraites amours ! Quel infini mitoyen tourne entre nos deux touts ? Sommes-nous deux ? ou bien

(tais-toi si tu ne peux me prouver à outrance, illico, le fondement de la connaissance,


et, par ce chant: Pensée, Objet, Identité ! souffler le doute, songe d’un siècle d’été) suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite, comme le ver solitaire, ô ma sulamite ? Ma complainte n’a pas eu de commencement, que je sache, et n’aura nulle fin ; autrement, je serais l’anachronisme absolu. Pullule donc, azur possédé du mètre et du pendule !


Ô Source du Possible, alimente à jamais des pollens des soleils d’exil, et de l’engrais des chaotiques hécatombes, l’automate universel où pas une loi ne se hâte. Nuls à tout, sauf aux rares mystiques éclairs des élus, nous restons les deux miroirs d’éther réfléchissant, jusqu’à la mort de ces Mystères, leurs Nuits que l’amour jonche de fleurs éphémères.




Il n'y a pas d'amour heureux


Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix et quand il croit serrer son bonheur il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce. Il n'y a pas d'amour heureux.


Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes qu'on avait habillés pour un autre destin. A quoi peut leur servir de ce lever matin eux qu'on retrouve au soir désarmés incertains. Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes. Il n'y a pas d'amour heureux.


Mon bel amour mon cher amour ma déchirure je te porte dans moi comme un oiseau blessé et ceux-là sans savoir nous regardent passer répétant après moi les mots que j'ai tressés et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent. Il n'y a pas d'amour heureux.


Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard. Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson. Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson. Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare. Il n'y a pas d'amour heureux.


Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri et pas plus que de toi l'amour de la patrie. Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs. Il n'y a pas d'amour heureux. Mais c'est notre amour à tous deux.


Louis Aragon



Les Passantes


Je veux dédier ce poème  à toutes les femmes qu'on aime  pendant quelques instants secrets

À celles qu'on connaît à peine  qu'un destin différent entraîne  et qu'on ne retrouve jamais

À celle qu'on voit apparaître  une seconde à sa fenêtre  et qui, preste, s'évanouit

Mais dont la svelte silhouette  est si gracieuse et fluette  qu'on en demeure épanoui

À la compagne de voyage  dont les yeux, charmant paysage  font paraître court le chemin

Qu'on est seul, peut-être, à comprendre  et qu'on laisse pourtant descendre  sans avoir effleuré la main

À celles qui sont déjà prises  et qui, vivant des heures grises  près d'un être trop différent

Vous ont, inutile folie laissé voir la mélancolie  d'un avenir désespérant


Chères images aperçues  espérances d'un jour déçues  vous serez dans l'oubli demain

Pour peu que le bonheur survienne  il est rare qu'on se souvienne  des épisodes du chemin

Mais si l'on a manqué sa vie  on songe avec un peu d’envie  à tous ces bonheurs entrevus

Aux baisers qu'on n'osa pas prendre  aux cœurs qui doivent vous attendre  aux yeux qu'on n'a jamais revus


Alors, aux soirs de lassitude  tout en peuplant sa solitude  des fantômes du souvenir

On pleure les lèvres absentes  de toutes ces belles passantes  que l'on n'a pas su retenir


Georges Brassens


***


Si je n'étais pas 

              poète

j'aurais été 

           compteur d'étoiles.

Au milieu du bruit de la rue

et du mouvement des voitures

je circule

         et note des vers

sur mon petit carnet.

Les autos

         filent 

              dans les rues

sans me renverser.

Elles comprennent,

                 les futées,

que c'est quelqu'un 

                  en extase.

Rempli de visions

                et d'idées

jusqu'au toit.


Maïakovski, 1929

Extrait de Lettre de Paris au camarade Kostrov sur l'essence de l'amour, traduction Claude Frioux




Derviches

(extrait)


Venez nos seigneurs   emportez-nous vers cette terre   où la danse   

si elle ne nourrit pas son homme   le transfigure   lui donne la grâce

des êtres   libérés des besoins immédiats   le rend beau de l’intérieur   troublant de l’extérieur   ressemblant étrangement   à la terre   que voilà   que voici   gagnée sur le chaos   d’un seul geste   sculptée dans le tourbillon   toujours disponible   sachant partager le peu du rare   noblesse des humble oblige

 

Abdellatif Laâbi – L’arbre à poèmes – anthologie personnelle – p 159 - Poésie Gallimard 



Viande 

(Extrait)



Un homme :


Enfants, ne vous laissez pas faire, 

on se fout de nous !

Qui m’a par exemple 

jeté le cerveau dans le creux de la poitrine ?

Comment respirer avec cela ?

La petite circulation du sang devrait peut-être passer par là ?

J’veux bien c’qu’on veut! Mais y-a des limites !


Un autre :


Et moi alors ? Comment suis-je venu ici ?

Tout frais sorti de l’oeuf et sur mon trente et un - 

et maintenant ?



Gottfried Benn - Poèmes - Ed Gallimard



Noir comme la mer


Tout ce que je ne puis te dire à cause de tant de murs, tout cela qui s’accumule autour de nous dans la nuit, il faudra bien que tu l’entendes lorsqu’il ne restera de moi que moi-même à tes yeux caché. Tout ce que je ne puis te dire et que tu repousses dans l’ombre à force de trop désirer, cet amour noir comme la mer où venaient mourir les étoiles et ce sillage de lumière que je suivais sur ton visage, tout ce qu’autrefois nous taisions mais qui criait dans le silence, tout ce que je n’ai pu te dire le sauras-tu sur l’autre bord quand nous dormirons bouche à bouche dans l’éternité sans paroles ?


Louis Guillaume

(texte transposé en prose)




REJEAN DUCHARME


Un ciel, qui ne voulait pas être pris pour un ciel de lit par les autres ciels leur dit:

- Je suis un ciel, je ne suis pas un ciel de lit.


Je ne suis pas un homme de lettres. Je suis un homme.


Réjean Ducharme, Le nez qui voque


RAYMOND CARVER


Réveillé ce matin avec

une envie terrible de rester au lit toute la journée

et de lire. M’y suis opposé quelques minutes.

Ai regardé la pluie à travers la fenêtre.

Et lâché prise. Me mettant entièrement

à l’abri de ce matin pluvieux.

Serais-je prêt à revivre ma vie ?

Avec les mêmes erreurs impardonnables ?

Oui, si c’était seulement possible. Oui.



GREGORY CORSO


"Mariage"


Ô qu’est-ce que ça serait ?

C’est sûr je lui donnerais pour tétine un Tacite en caoutchouc

En guise de hochet un sac de disques de Bach cassés

Clouerais du Della Francesca tout autour de son berceau

Broderais l’alphabet grec sur son biberon

Et lui bâtirais un Parthénon sans toit pour tout parc

Non, j’en doute, je ne serais pas ce genre de père

ni campagne ni neige ni fenêtre paisible

mais New York chaude puante exiguë

au septième étage, cafards et rats dans les murs

une grosse épouse reichienne épluchant les patates et braillant

Trouve un boulot !

Et cinq mioches morveux amoureux de Batman

Et toutes les voisines édentées aux cheveux secs

telles ces foules de harpies du XVIIIe siècle

cherchant toutes à entrer pour regarder la télé


(traduction Blandine Longre, (Black Herald Press)


****


RENE CHAR


"Quatre fascinants"


              I


        LE TAUREAU


 

Il ne fait jamais nuit quand tu meurs,

Cerné de ténébres qui crient,

Soleil aux deux pointes semblables.

Fauve d’amour, vérité dans l’épée,

Couple qui se poignarde unique parmi tous.



              II


          LA TRUITE


 

Rives qui croulez en parure

Afin d’emplir tout le miroir

Gravier où balbutie la barque

Que le courant presse et retrousse,

Herbe, herbe toujours étirée,

Herbe, herbe jamais en répit,

Que devient votre créature

Dans les orages transparents

Où son cœur la précipita ?


 

              III


 


          LE SERPENT


 

Prince des contresens, exerce mon amour

A tourner son Seigneur que je hais de n’avoir

Que trouble répression ou fastueux espoir.

Revanche à tes couleurs, débonnaire serpent,

Sous le couvert du boie et en toute maison.

Par le lien qui unit la lumière à la peur,

Tu fais semblant de fuir, ô serpent marginal !

 


               IV


            L’ALOUETTE


 Extrême braise du ciel et première ardeur du jour,

Elle reste sertie dans l’aurore et chante la terre agitée,

Carillon maître de son haleine et libre de sa route.

Fascinante, on la tue en l’émerveillant.


*****


EUGENE GUILLEVIC


Je ne peux vivre

Je ne peux me supporter

Que lorsque je suis au centre.

Ne me demandez pas

Ce qu’est le centre.

De cela je ne sais rien,

Je sais seulement le retrouver

Grâce à la poésie,

Grâce à la mendicité du poème.


Alors poème et centre coïncident.


*****


GEORGES BACOVIA


 NOTES D’AUTOMNE


L’automne accorde son violon dans le jardin.

La route est déserte…

La ville regorge de greniers…

Du pain nouveau crépite le moulin.


Une feuille est tombée sur une main tendue…


La ville vide…

Lointaine cité;

Le feuillage sur le sol 

Par les fils électriques foudroyé,

Tel un signe,

Telle une tristesse de plus, dans la ville s’effondre un oiseau.


Et le soir descend… et le silence éperdu…


Et la pensée, rameur égaré, engloutie 

Dans le cours des saisons - 

Et l’affliction de ne plus pouvoir faire un vers…


Je suis le plus triste de cette ville.


       NOIR


Des fleurs carbonisées, dans un océan de noir…

Des cercueils noirs et brûlés, de plomb,

Des vêtements sombres de charbon,

Noir profond, un océan de noir;


Des étincelles tremblaient… un océan de noir;

Carbonisé, l’amour exhalait

Un parfum de plumes brûlées - il pleuvait…

Noir, un immense océan de noir…


       PÂLE


Je suis le solitaire des places désertes

Aux tristes réverbères à la lumière pâle - 

Quand le bronze résonne dans une nuit totale,

Je suis le solitaire des places désertes.


J’ai pour compagnons le rire hideux et l’ombre

Qui affolent les chiens errants dans les caniveaux;

Sous les tristes réverbères, aux pâles anneaux,

J’ai pour compagnons le rire hideux et l’ombre.


Je suis le solitaire des places désertes

Aux ombres dansantes, infusant la folie;

Pâlissant dans le silence et la paralysie - 

Je suis le solitaire des places désertes… 



Poèmes extraits de « Plomb » de Georges Bacovia (1881-1957)

Edituro Paralela 45

Traduction du roumain par Odile Serre                



NOSTALGIE



C’est l’aurore, il fait un froid automnal,

Aussi loin que voient les yeux 

Des nuages de fumée s’entortillent,

Et les vergers sont brumeux.


Des voix, si tristement, se font écho

A travers les champs sans vie - 

Et on entend là-haut, dans les vignobles,

Un coup de fouet, un cri.


Avec un cerf-volant, les enfants courent,

Tu te vois, enfant, comme eux;

Tu pleures… il fait un froid automnal…

Et les vergers sont brumeux. 



George Bacovia - traduit du roumain par Odile Serre

Editura Paralela 45


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WILLIAM ERNEST HENLEY


"Invictus"


Invictus est un court poème qui fut cité à de très nombreuses reprises dans la culture populaire anglophone - ce qui contribua à le rendre populaire. C’était le poème préféré de Nanson Mandela. Il est notamment repris dans le film Invictus de Clint Eastwood.


 

Dans les ténèbres qui m’enserrent , / Noires comme un puits où l’on se noie, / Je rends grâces à Dieu quelqu’il soit, / Pour mon âme invincible et fière. /


Dans de cruelles circonstances /Je n’ai gémi ni pleuré / Sous les coups du hasard, / Ma tête saigne mais reste droite. /


En ce lieu de colère et de pleurs, se profile l’ombre de la mort, / Et bien que les années menacent, / Je suis et resterai sans peur. /


Aussi étroit soit le chemin, / Nombreux les châtiments infâmes, / je suis le maître de mon destin, le capitaine de mon âme.


 Source Wikipédia


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E. E CUMINGS


"Thanksgiving" (1956)


une monstrueuse horreur engloutit

tout ce nonmonde moi après toi

quand le dieu des pères de nos pères s’incline

devant un quoi prenant l’allure d’un soi

mais jour après nuit la démocratie

déclare un-sourire-dans-la-voix

« vous tous pauv’petits peuples qui rêvez d’être libres

faites donc confiance aux u s a »

tout à coup la hongrie se souleva

et elle lança un cri terrible

« aucune inexistence d’esclave ne me tuera

car je veux mourir libre »

 elle cria si fort que les thermopyles

l’entendirent et marathon

et tout le préhumain historique

jusqu’aux INouïes nations


« reste tranquille petite hongrie

et à ce qu’on te dit acquiesce

une bonne grosse oursse s’en est haigrie

nous craignons la monnaie d’la pièce »


 

l’oncle sam hausse ses jolies

épaules roses vous voyez comment

et il titille une libérale tétine

susurrant « suis occupé pour l’instant »


 alors pour la démocratie hourra

rendons tous grâce au diable

et enterrons la statue d’la liberté

(car elle commence à puer)


95 poèmes

Traduit par Jacques Demarcq

Éditions Points

 

*


C’qui l’a Eu c’était Rien


& rien c’est exAct

ement ce que n’importe

quel Vivant( ou quel

qu’un de Mort

tel

qu’un Poète même pourrait

exprimer ce que

je Veux dire est

c’qui l’a fichu en l’air n’Était pas

(par exemple) de Savoir toute

Sa ( oui sacré

bondieu de) vie être un Bide ou même

de

Sentir combien

Toute chose( rêvée

& attendue &

implorée pendant des

mois & semaines & jours & années

& nuits &

à jamais )est Moins Que

Rien( ce qui aurait déjà été

Quelque chose )c’qui l’a eu c’était rien



95 poèmes

Trad. Jacques Demarcq

Éditions Points


*****

ZBIGNIEW HERBERT


ZBIGNIEW HERBERT (1924-1998), poète polonais, à l'ironie douce, un timbre de voix parfois douloureux, acéré, saisissant le plus proche, l'extérieur familier, rendu à l'étrangeté de sa présence, et l'intérieur, mémoire des lieux, des êtres, mémoire des mythes, de l'histoire.


"Monsieur Cogito songe au retour dans sa ville natale"

(extrait de Monsieur Cogito, œuvres poétiques complètes II)


"Si je retournais là-bas

je ne retrouverais sûrement pas

ni l'ombre de ma maison

ni les arbres de mon enfance

ni la croix avec une plaque en fer

le banc où je murmurais des incantations

les châtaignes et le sang

ni aucune autre chose qui soit nôtre


tout ce qui a subsisté

c'est une dalle de pierre

avec un cercle de craie

je suis au milieu

à cloche-pied

un instant avant de sauter


je ne peux pas grandir

bien que les années passent

et que grondent dans les hauteurs

les planètes et les guerres


je suis au milieu

figé comme une statue

à cloche-pied

avant de sauter dans l'irrémédiable


le cercle de craie rouille

comme du sang ancien

tout autour des monticules

de cendres

m'arrivent aux épaules

à la bouche"


*


"Trois poèmes de mémoire, III."

(extrait de Corde de lumière, œuvres poétiques complètes I)


"les femmes de notre rue

étaient gentilles et ordinaires

elles apportaient patiemment des marchés

des bouquets nourrissants de légumes


les enfants de notre rue

fléau des chats


les pigeons -

gris doux


dans le parc il y avait une statue du Poète

les enfants poussaient des cerceaux

et des cris de couleur

les oiseaux perchaient sur ses épaules

lisaient son silence


les soirs d'été les épouses

attendaient patiemment les lèvres

sentant le tabac familier


les femmes ne pouvaient dire

aux enfants s'il reviendrait


quand la ville s'embrasa

elles éteignaient le feu de leurs mains

plaquées sur les yeux


les enfants de notre rue

eurent une mort très pénible


les pigeons tombaient avec légèreté

comme l'air transpercé


maintenant la bouche du Poète

est un horizon vide

les oiseaux les enfants et les épouses ne peuvent loger

dans les coquilles funèbres de la ville

dans le duvet froid des cendres


la ville au bord du fleuve

lisse comme la mémoire d'un miroir

se reflète dans l'eau par le fond


et file haut vers une étoile

où l'odeur de l'incendie est lointaine

comme une page de l'Iliade"


*


"La guêpe"

(extrait de Hermès, le chien et l'étoile, œuvres poétiques complètes I)


"Quand d'un seul mouvement on moissonna de la table la nappe fleurie, le miel et les fruits, elle s'envola précipitamment. Prise dans la fumée étouffante du rideau, elle bourdonna longtemps. Elle atteignit enfin la fenêtre. Son corps faiblissant heurta plusieurs fois l'air froid solidifié de la vitre. Son dernier frémissement d'ailes avait la même foi intacte dans le pouvoir de l'inquiétude des corps à faire naître un vent qui nous emportera vers les mondes désirés.

Vous, qui avez attendu sous les fenêtres de l'aimée, vous, qui avez vu votre bonheur dans une vitrine - êtes vous capable de retirer l'aiguillon de cette mort ?"


*


"Le caillou"

(extrait de Étude de l'objet, œuvres poétiques complètes I)


"le caillou est une créature

parfaite


égal à lui même

protégeant ses limites


empli exactement

d'un sens de pierre


dont l'odeur ne rappelle rien

n'effraie pas ne suscite pas de désir


son ardeur et sa froideur

sont justes et pleines de dignité


je suis pétri de remords

quand je le tiens dans ma paume

et que son noble corps

est empreint d'une fausse chaleur


- Les cailloux ne se laissent pas apprivoiser

ils nous regarderont jusqu'à la fin

d'un œil calme très clair"


*


"Hermès, le chien et l'étoile"


"Hermès va de par le monde. Il rencontre un chien.

- Je suis un dieu, dit poliment Hermès.

Le chien lui renifle les jambes.

- Je me sens seul. Les hommes trahissent les dieux. Des animaux mortels et inconscients, voilà ce que nous recherchons. Le soir après une journée de vagabondage nous nous assiérons sous le chêne. Je te dirai alors que je me sens vieux et que je veux mourir. Ce sera un mensonge nécessaire, pour que tu me lèches les mains.

- Bien sûr, réponds le chien négligemment, je te lècherai les mains. Elles sont froides et ont une drôle d'odeur.

Ils vont et vont. Ils rencontrent une étoile.

- Je suis Hermès, dit le dieu, et il montra l'un de ses plus beaux visages. Tu ne veux pas venir avec nous au bout du monde ? Je ferai en sorte que ce soit effrayant là-bas

et que tu sois obligée d'appuyer ta tête contre mon épaule.

- D'accord, dit l'étoile d'une voix cristalline. Peu m'importe où je vais. Mais le bout du monde c'est de la naïveté. Le bout du monde cela n'existe pas, malheureusement.

Ils vont et vont. Le chien, Hermès et l'étoile. Ils se tiennent par la main. Hermès se dit que s'il partait en quête d'amis une deuxième fois, il ne serait pas si sincère."


FEDERICO GARCIA LLORCA


"Lune de fête"


La lune

on ne la voit dans les fêtes.

Il y a trop de lunes

sur la pelouse !

Tout veut jouer à être lune.

La même fête

C’est une lune blessée

qui est tombée sur la ville.

Des lunes microscopiques

dansent sur les vitres

Et certaines restent

Sur les gros nuages

De la fanfare.

La lune de l’azur

on ne la voit pas dans les fêtes

Elle se voile et soupire :

 » J’ai mal aux yeux ! »


Federico Garcia Lorca, Poemas de la Feria

Traduction de Winston Perez


*****


P.P PASOLINI


Je suis une force du Passé

Tout mon amour va à la tradition

Je viens des ruines, des églises,

des retables d’autel, des villages

oubliés des Apennins et des Préalpes

où mes frères ont vécu.

J’erre sur la Tuscolana comme un fou,

sur l’Appia comme un chien sans maître.

Ou je regarde les crépuscules, les matins

sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,

comme les premiers actes de la Posthistoire,

auxquels j’assiste par privilège d’état civil,

du bord extrême de quelque époque

ensevelie. Il est monstrueux celui

qui est né des entrailles d’une femme morte.

Et moi je rôde, fœtus adulte,

plus moderne que n’importe quel moderne

pour chercher des frères qui ne sont plus.


P. P. Pasolini, traduit de l’italien par Olivier Favier.

Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.


   *****


ANGELE VANNIER

 

"J’adhère"

  

J'adhère au chant du berger solitaire qui use du bois de son propre corps pour alimenter le feu créateur


J'adhère au voyou à l'œil louche qui jette son mégot contre une meule de paille pour griller l'antre du métayer


J'adhère à la jeune fille qui se noie dans les eaux inférieures pour un simple chagrin d'amour



J'adhère à la chute des eaux supérieures qui lavent notre crasse et faitsées


J'adhère aux crucifiés de tous les siècles pour cause de guerre de religion


J'adhère aux filles de joie qui se promènent dans les chansons à boire assassinées par les rouliers dans les soupentes


J'adhère au feu à l'eau quelles que soient leurs sources et leurs embouchures


J'adhère à l'élément trouvé pour faire la soudure dans les mines de la nature.


  

Angèle Vannier


Avec la permission de Dieu – Ed. Seghers


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 RENE CHAR 


"L’une et l’autre"


Qu’as-tu à te balancer sans fin, rosier, par longue pluie, avec ta double rose ?

Comme deux guêpes mûres elles restent sans vol.

Je les vois de mon coeur car mes yeux sont fermés.

Mon amour au-dessus des fleurs n’a laissé que vent et nuages.


 Commune Présence – Poésie Gallimard


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WILLIAM BLAKE


…« Chaque grain de Sable,

Chaque Pierre du Rivage,

Chaque roc & colline,

Chaque source & ruisseau,

Chaque herbe & chaque arbre,

Mont, colline, terre & mer,

Nuée ; Météore & Étoile,

Est un Homme vu de Loin. »

 

William Blake, dans la lettre à Thomas Butts du 2 octobre 1800.


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HUGH MAC DIARMID


"La mort et la fermière"


Abandonne-moi à l'aigle

Abandonne-moi au harle

Mais aie pitié de moi pour toutes les poules

dont j'ai tordu le cou.


Abandonne-moi au soleil blanc

Abandonne-moi à la lune

Mais aie pitié de mes deux yeux

qui ont fait leur boulot de voir


("Annales des cinq sens & autres poèmes", traduction Patrick Reumaux, ed. Sous le Sceau du Tabellion, 2021)


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VLADA UROSEVIC


Qui plante une pluie acide récoltera une boue amère

Qui coupe des arbres fruitiers mangera de vieux souliers

Qui prie la déesse-automobile

nagera au paradis dans des lacs de pétrole

Qui brûle les livres

vivra dans des forêts de cendre

Qui nourrit les pommiers de pesticides

sera rongé d’insectes métalliques

Qui ne croit point au besoin d’air

voyage avec des valises pleines de brume

Qui écrit des poèmes

apprend aux volcans à cultiver des fleurs


Une autre ville, Le Temps des Cerises ,2015


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RAYMOND CARVER

 

Avant tout romancier et auteur de nouvelles, Raymond Carver est né le 25 mai 1938 à Clatskanie (Oregon) et est mort le 2 août 1988 à Port Angeles (Washington). En Californie, où il fait ses études à l’université de Chico puis de Humboldt, il suit des cours de création littéraire avec le romancier John Gardner. Il publie à trente ans son premier recueil de poèmes, Near Klamath (1968). Ses principaux recueils de nouvelles, publiés à partir de la fin des années 1970, sont Tais-toi, je t’en prie (1976), Les Vitamines du bonheur (1983), Les Trois Roses jaune (1988). Raymond Carver est notamment publié en France aux éditions de l’Olivier.


"Le poème que je n’ai pas écrit"

 

Voilà le poème que j’allais écrire

un peu plus tôt, mais que je n‘ai pas écrit

parce que je t’ai entendue remuer.

J’étais en train de repenser

à ce premier matin à Zurich.

Quand on s’était réveillés avant le lever du soleil.

Désorientés l’espace d’une minute. Mais sortant

sur le balcon qui dominait

La rivière, et la partie ancienne de la ville.

Et nous contentant d’y rester, sans un mot.

Nus. Considérant le ciel qui s’éclairait.

Débordant de joie et de bonheur. Comme si

On nous avait mis là

à cet instant même.


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FERNANDO RENDON


Poème traduit par Stéphane Chaumet et publié dans La Question radiante (anthologie poétique -1982 – 2005), Le Temps des Cerises éditeur, 2007 (Titre original : La Cuestión radiante, 2006).

Fernandó Rendon est né en 1951 à Medellín, Colombie. Il a publié, depuis 1986, Contrehistoire (1986), Sous d’autres soleils (1989), Chanson dans les champs de Mars (1992), Les Motifs du saumon (1998), La Question radiante (2006). Il est également éditeur et journaliste. Il a fondé la revue Prometeo en 1982 et est l’initiateur, en 1991, du Festival International de poésie de Medellín. Il est coordinateur du Mouvement Mondial des Poètes (WPM). 


"Histoire"


J’ai décrit le soleil à un aveugle. Et il m’a parlé de sa terre inconnue.

J’ai vu un potier obscur modeler et briser à sa guise la masse obéissante.

Je m’occupe impatient à disloquer la cohérence tortueuse des jours.

Et je ne resterai pas dans votre carnage (vos guides, qu’est-ce qui les guide ?) Je n’aime pas votre mer de sang qui veut l’éternité.

Pour les sourds je chante : savoir partir, là réside le secret de l’impulsion.


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VLADIMIR MAIKOVSKI


Il est allé chez le coiffeur, a dit - calmement:

"Veuillez me brosser les oreilles."

Le coiffeur élégant est immédiatement devenu conifère

le visage allongé comme une poire.

"Fou!

Roux! " -

les mots ont sauté.

Les jurons passèrent de grincement à grincement.

Et do-o-o-o-lgo

La tête de quelqu'un a gloussé

Sortir de la foule comme un vieux radis


traduction Gilles&John



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BERNARD NOEL


La terre s'affaisse dans mon corps. Je suis la terre et l'affaissement de la terre. L'œsophage est le centre immobile de ce glissement. Il n'y a plus ni squelette ni nerfs. Je vois sans voir. La souffrance gîte dans les lézardes qui traversent ce lent éboulement, mais elle ne fait pas mal.


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RACHIDA MADANI



Le soleil était à portée de main

du temps où j'avais un ciel

mais je marchais à l'ombre

et mon enfance avait la fraicheur

d'une vitre cassée

harponnant des après-midi de peste

depuis je demeure

poète des mauvais jours

et mauvais poète


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SARAH KANE


Scène 1


Hippolyte, assis dans une chambre plongée dans la pénombre regarde la télévision. Il est vautré sur un canapé au milieu de jouets électroniques coûteux, de paquets vides de chips et de bonbons, et de chaussettes et sous-vêtements sales éparpillés ça et là. Il mange un hamburger, les yeux rivés sur la lumière frémissante d’un film hollywoodien. Il renifle. Il sent venir un éternuement et se frotte le nez pour le prévenir. L’irritation persiste. Il promène son regard autour de la chambre et ramasse une chaussette. Il inspecte la chaussette avec soin puis se mouche dedans. Il balance la chaussette par terre et continue à manger son hamburger. Le film devient particulièrement violent. Hippolyte regarde, impassible. Il ramasse une autre chaussette l’inspecte et la rejette. Il en ramasse une autre, l’inspecte et décrète que c’est la bonne. Il enfile son pénis dans la chaussette et se masturbe jusqu’à ce qu’il éjacule sans le moindre frémissement de plaisir. Il retire la chaussette et la balance par terre. Il entame un nouvel hamburger.


Sarah Kane - Amour de Phèdre , extrait - Éditions l’Arche


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LINDA MARIA BAROS



Chaque soir, je descends dans la rue

et la rue s’enroule autour de moi

comme le bandage sur la plaie.


Je passe le fleuve. Ses chiens infidèles

me lèchent la main.

Par-dessous les ponts,

coule la chair de mes ennemis,

en grands quartiers, bleuâtres.


C’est ainsi que je marche à travers la ville,

comme un dieu paresseux et cruel.

Les rues s’enroulent, poisseuses,

l’une après l’autre, autour de moi,

et cet enroulement, c’est la ville même,

sous les hardes militaires du matin.


Toujours plus mince, toujours plus lucide.

C’est ainsi que je marche à travers la ville.

Comme un doigt qui tourne dans la plaie,

qui l’élargit.


Linda-Maria Baros, "la nageuse désossée", Castor Astral

 

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CEDRIC DEMANGEOT


1


La révolte / est-ce qui n’a pas lieu / - est de qui est à perdre / et ce qui est perdu – / comme un long silence en feu / comme l’enfance et l’amour à mort.


13

 

La révolte / est cette offrande / et l’instant de ce rapt.



Cédric Demangeot

&Ferrailleurs - Éditions Grèges


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SAMUEL BECKETT


" Là-bas"


 

là bas / surprenant / pour un être  / si petit / jolis narcisses / armée de mars / alors en marche / puis là / puis là / puis de là / narcisses encore / mars alors  / en marche encore / surprenant / encore / pour un être / si petit



Samuel Beckett

Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, traduit de l’anglais par Edith Fournier - Les éditions de Minuit


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Petit vide grande lumière cube tout blancheur faces sans trace aucun souvenir. Infini sans relief petit corps seul debout même gris partout terre ciel corps ruines. Ruines répandues confondues avec le sable gris cendre vrai refuge. Cube vrai refuge enfin quatre pans sans bruit à la renverse. Jamais ne fut que cet inchangeant rêve l’heure qui passe. Jamais ne fut qu’air gris sans temps chimère lumière qui passe.


Samuel Beckett 

Têtes mortes 

Les Éditions de Minuit 


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 ILARIE VORONCA


"Ulysse dans la cité"


 

Tu rôdes autour de toi comme autour d’une maison / dont tu aurais oublié le numéro/ Tu sonnes tu cries tu appelles le propriétaire tu lui demandes si c’est toi qui habites en toi


 Ilarie Voronca

Ulysse dans la cité (extrait), traduction du roumain par Roger Vaillland , Éditions Non Lieu



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GIUSEPPE UNGARETTI


"Terre"



Il se pourrait qu’il y ait une lueur

Sur la faux, et que revienne la rumeur

Des grottes par degrés, qu'elle se perde, 

Il se pourrait que le vent rougisse

Les yeux d’un autre sel…


Il se pourrait qu’au large tu entendes

La carène sombrée se disloquer,

Un goéland acharné à becqueter 

Sa proie échappée, le miroir…


Tu as montré tes mains comblées

Du blé des nuits et des jours,

Tu as vu les dauphins peints 

Aux murs secrets, immatériels

Des anciens tyrrhéniens 

Puis qui volaient vivants derrière les navires,

Terre, tu es aussi les cendres

D’infatigables découvreurs. 


Avec prudence il se pourrait

Qu’un soudain bruissement réveille

Dans les oliviers des papillons somnolents,

Tu resterais ces hautes veilles des défunts,

Ces intrusions insomnieuses des absents,

Cette force des cendres : ombres

Dans l’oscillation brève des argents.


Que le vent continue à retentir,

Que son fracas des palmiers aux sapins

Désole pour toujours,

Le silence emporte le cri des morts.



Giuseppe Ungaretti 

Vie d’un homme

Trad. Gilles&John


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GASTON MIRON


L'oeuvre poétique d'une vie, réunie en un recueil qui, à partir de la moitié du livre, devient d'une intense splendeur . 



NATURE VIVANTE


Le vent rend l'âme dans un amas d'ombres 

les étoiles bourdonnent dans leur feu d'abeilles 

et l'air est doux d'un passage d'écureuil 

tu déjoues le monde qui assiège nos lieux secrets

tu es belle et belle comme des ruses de renard 


Par le vieux silence animal de la plaine 

lorsque fraîche et buvant les rosées d'envol 

comme un ciel défaillant tu viens t'allonger 

mes paumés te portent comme la mer

en un tourbillon du cœur dans le corps entier


Gaston Miron

L'homme rapaillé 

Poésie Gallimard 


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RACHIDA MADANI


Rachida Madani est née en 1951 au Maroc. Elle est une grande militante politique et résiste par "ses mots". Elle a publié plusieurs recueils de poésie, dont « Blessures au vent », » Ce qui aurait pu demeurer silence » et « contes d'une tête tranchée » dont est tiré ce poème.

Elle s'est barricadée car elle sait combien le désert est traître.


Elle en fait un sablier et fixe son cou à la chute du dernier grain de cristal.

En attendant elle place une mine dans chaque poème qu'elle lance sans savoir quel front il ira ruiner avant que dans sa bouche la parole lui soit reprise.


Rachida Madani, poème X, Les Editions Al-Forkane


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ALLEN GINSBERG


Le poème Psaume III est extrait de Howl and other poems d’Allen Ginsberg. C’est dans ce même recueil que se trouve un long texte, sans doute le plus enthousiasmant d’Allan Ginsberg, America, sans doute aussi un des textes les plus beaux de la littérature.


PSAUME III


    A Dieu : pour illuminer tous les hommes. Commençant par Skid Road.

    Que l’Occidental et Washington soient transformés en un plus haut lieu, la plaza de l’éternité.

    Illuminez les soudeurs dans les chantiers navals du brillant de leurs torches.

    Que le conducteur de grue lève ses bras de joie.

    Que les ascenceurs grincent et parlent, ascendant et descendant dans le respect.

    Que la miséricorde du chemin de la fleur fasse signe à l’œil. 

    Que la fleur droite annonce son but dans la droiture – chercher la lumière.

    Que la fleur tordue annonce son but dans la difformité – chercher la lumière.

    Que la difformité et la droiture annoncent la lumière.

    Que Puget Sound soit un éclat de lumière.

    Je me nourris de votre Nom comme un cafard d’une miette – ce cafard est sacré.

Seattle 1956


Allen Ginsberg 

Howl – Traduction de l’américain par Robert Cordier et Jean-Jacques Lebel – Christian Bourgeois éditeur

      

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JIM HARRISON


        A sept ans dans les bois


Suis-je aussi vieux que je le suis?

Peut-être pas. Le temps est un mystère

qui peut nous renverser les quatre fers en l'air.

Hier, j'avais sept ans dans les bois,

un bandage sur l'oeil aveugle,

un sac de couchage fabriqué par ma mère

pour que je puisse dormir en forêt

loin des gens. Une couleuvre a glissé

sans me remarquer. Une mésange 

s'est posée sur mon orteil nu, si légère

que je n'y ai pas cru. La nuit 

avait été longue, la cime des arbres

piquetée d'un millier d'étoiles. Qui

étais-je, borgne sur le sol de la forêt,,

qui étais-je à sept ans? Soixante-huit ans

plus tard je peux toujours habiter le corps

de ce garçon sans penser au temps écoulé depuis.

Le fardeau de la vie, c'est d'avoir maints âges

sans voir la fin des temps.


Jim Harrison, La position du mort flottant, éditions Héros-Limite


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YVES BONNEFOY


UNE PIERRE


   Nous nous étions fait don de l’innocence,

Elle a brûlé longtemps de rien que nos deux corps,

Et nos pas allaient nus dans l’herbe sans mémoire,

   Nous étions l’illusion qu’on nomme souvenir.


   Le feu naissant de soi, pourquoi vouloir

    En rassembler les cendres désunies.

Au jour dit nous avons rendu ce que nous fûmes

    À la flamme plus vaste du ciel du soir.


Yves Bonnefoy - Les planches courbes - Poésie/Gallimard


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THIERRY METZ


18 juin - L'absence va durer. Sortir la terre est la première chose. L'évacuer. Mes gestes n'en désignent pas plus. Ne désignent que la terre. Et plus haut l'habitable. Ce qu'indique le manoeuvre est inscrit dans ce qu'il montre. Besognes, dit-on. Sale boulot. Sans doute mais ici, dans l'à-peu-près, nous avons plus à faire avec les outils qu'on nous donne qu'avec les mots qu'on nous impose"


Thierry Metz, Journal d'un manoeuvre, Folio

"L'homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. Il y a les bruits, que fait quelqu'un dans mon oreille. Et quelque chose qu'on a laissé tomber."


Thierry Metz, L'homme qui penche, Editions Unes


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WILLIAM CARLOS WILLIAMS


" Il est risqué de garder tel quel ce qui est mal écrit. Un mot jeté au hasard sur le papier peut détruire l'univers. Fais attention et corrige ton texte tant qu'il t'appartient encore, me dis-je souvent, car tout ce que tu as écrit, une fois que tu l'auras livré, creusera son chemin dans des milliers d'esprits, le bon grain noircira, au risque de ronger, d'embraser, de raser toutes les bibliothèques.


Une seule solution : écris sans t'en soucier - seul ce qui est nouveau survivra."


William Carlos Williams, Paterson, livre III, ed José Corti


*


COCKTAIL PARTIE


Une jeune femme contre le ventre de laquelle jamais ne me suis endormi contrairement à d’autres. 

Aujourd’hui rencontrée lors d’un cocktail. Nullement ivre sinon d’amour, dédaigneuse envers tous. 

Nos regards se croisèrent, nos yeux à l’écoute de ce qui pouvait être dit. Souffle coupé, aveugles à tout le reste.


William Carlos Williams

Asphodèle suivi de Tableaux d’après Bruegel

Trad. Alain Pailler – Éditions Points


LOUIS-RENE DES FORETS


 Vêtu d’une vareuse en toile à rayures blanches et noires dont le col pavillonne au-dessus de sa chevelure ourlée de soleil, les mollets dans la flaque où vibrent les crevettes, le sel du large lui soufflant sa poudre au visage qu’il pigmente et rosit comme un brugnon.

   Sur la déchirure du couchant, par-delà les brise-lames battues d’écume, les nuages, le glorieux feu de leur duvet.


Louis-René Des Forêts

Ostinato extrait - L'Imaginaire Gallimard


BRION GYSIN


VIII


Pour faire un poème dadaïste

Prenez un journal

Prenez des ciseaux.

Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.

Découpez l'article.

Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.

Agitez doucement.

Sortez ensuite chaque coupure l'une après l'autre.

Copiez consciencieusement dans l'ordre où elles ont quitté le sac.

Le poème vous ressemblera.

Et vous voilà un écrivain infiniment original et d'une sensibilité charmante, encore qu'incomprise du vulgaire.


Brion Gysin

Dada manifeste sur l'amour faible et l'amour amer

La vie des lettres n°4, 1921 (Wikipédia)


JEAN MALRIEU


LA VALLÉE DES MIS


Puisque nous sommes mortels,

Puisqu'en nous, déjà, cheminent

Les ombres et que le temps montant

Comme un gravier s'éboule,

Puisque s'élancent à la course

D'autres soleils,

En nous, pour publier l'instant accompli.

Avec les mots et les choses qui les portent

Dans la plus grande attention, la nudité

De l'âme quand elle s'éveille avant le jour.

Nous choisissons le témoignage.

Car nous sommes responsables.

Non de ce que nous avons fait.

Mais des promesses non tenues.

Ce n'est point de ne point avoir fait le mal.

Les mains quittes ne sont jamais pures.

Il faut les avoir noires de terre,

Saisies en leur travail, armées.

Il fallait toujours parfaire.

L'ordre du monde le demande.

C'est par les rêves tenus

Que se fait notre alliance.

Je n'ai pas assez aimé.

Sur le seuil avec beaucoup d'ombre dans le dos

Je n'en finis pas de regarder une rose.

C'est la dernière de l'été.

Ma mère aimait cette chanson.

Il est resté quelque chose d'elle dans l'automne

Comme «Soyez heureux» ou «Amitié d'un convive absent».

Je n'en finis pas de poser comme sur une photographie

Avec un chien à mes pieds.

On reconnaît le pied de vigne, le géranium.

L'entaille au cœur qui marque la saison

Comme autrefois lorsque nous grandissions

Ces dates et ces traits cernant nos tailles juvéniles.

Je n'en finis pas de poser pour retrouver un jour d'hiver

Ce qui fait vivre éternellement ce qui dure peu :

Le pas du voisin sur la route, le chant de l'électrophone

Qui part du cœur de l'été blessé

Et dans les marges de ce soir blanc s'approchent

Les phalènes, les champs lunaires indivis,

La paix descendue du haut des peupleraies,

Brusque présence

Qui fait taire pour un instant

Toutes les bêtes de la nuit


Jean Malrieu

La vallée des rois - PJO poche


ROBERT WALSER


SOIR 


Noir jaune devant moi dans la neige luit un chemin qui se perd sous les arbres. C’est le soir, et sourd est l’air imbibé de couleurs. Les arbres sous lesquels je marche ont des branches comme des mains d’enfants ; elles implorent sans fin, si douces que je suspends mon pas. Jardins et haies au loin brûlent dans un obscur fouillis, et le ciel embrasé voit, figé de peur, les mains d’enfants qui supplient.


Robert Walser

Au bureau - poèmes de 1909

Editions Zoé 


RICHARD BRAUTIGAN


Coucher

avec elle

est comme

coucher

avec

un balai `

de sorcière.


Ses yeux

ont

l'émotion

Du papier de verre.


Quand je l’embrasse,

c'est comme

embrasser un piège

à souris qui

vient 

de se refermer.


(Je n’arrive toujours pas

à comprendre 

pourquoi je l’aime

plus que tout.)


Richard Brautigan


Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Poésie Points


*


Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s’est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j’ai attendu qu’il en tombe d’autres mais ça n’a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu’a été ma tempête.

Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d’un film de Laurel et Hardy : même qu’à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s’est passé comme si nos deux compères s’étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l’histoire du monde.

Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérément comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait la leur enlever parce que lui, ce monde, il avait l’habitude de tempêtes beaucoup plus vastes – genre soixante centimètres par terre et plus -, et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.

Et puis ils ont fait un joli atterrissage : sur des restes de tempêtes précédentes – cet hiver, nous en avons déjà eu une douzaine. Et après ça, il y a eu un moment d’attente – dont j’ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer. Avant d’enfin comprendre que mes deux flocons, c’était côté tempête aussi complet qu’un Laurel et Hardy.

Alors je suis sorti et j’ai essayé de les retrouver : le courage qu’ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j’admirais. Et tout en les cherchant, je m’inventais des manières de les installer dans le congélateur : afin qu’ils se sentent bien ; qu’on puisse leur accorder toute l’attention, toute l’admiration, qu’on puisse leur donner les accolades qu’ils mettaient tant de grâce à mériter.

Sauf que vous, vous avez déjà essayer de retrouver deux flocons dans un paysage d’hiver que la neige recouvre depuis des mois ?

Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà : moi, j’étais là, à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus : ça n’aurait pas été une bonne idée.

J’ai mis assez peu de temps avant de comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu’il n’y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.

Il me plaît néanmoins de songer qu’unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde où semblable qualité n’est pas toujours appréciée.

Je suis rentré à la maison. Derrière moi, j’ai laissé Laurel et Hardy, se perdre dans la neige."


Richard Brautigan

 Tokyo-Montana Express, chez Christian Bourgeois Editeur

Traduction de Robert Pépin



PIERRE REVERDY


Sa tête s'abritait craintivement sous l'abat-jour de la lampe. Il est vert et ses yeux sont rouges. Il y a un musicien qui ne bouge pas. Il dort; ses mains coupées jouent du violon pour lui faire oublier sa misère.

Un escalier qui ne conduit nulle part grimpe autour de la maison. Il n'y a, d'ailleurs, ni portes ni fenêtres. On voit sur le toit s'agiter des ombres qui se précipitent dans le vide.

Elles tombent une à une et ne se tuent pas. Vite par l'escalier elles remontent et recommencent, éternellement charmées par le musicien qui joue toujours du violon avec ses mains qui ne l'écoutent pas.


Pierre Reverdy


NICANOR PARRA


Epitaphe


De taille moyenne,

La voix ni mince ni grosse,

Fils ainé d'un instituteur

Et d'une couturière d'arrière-boutique;

Maigre de naissance

Et pourtant dévot de la bonne table;

Les joues creuses

Et les oreilles plutôt abondantes;

Un visage carré

Où les yeux s'ouvrent à peine

Où un nez de boxeur mulâtre

Surmonte une bouche d'idole aztèque

- Tout cela est baigné

D'une lumière entre ironique et perfide -

Ni très malin ni complètement idiot

Je fus ce que je fus : un mélange

De vinaigre et d'huile de table,

Une charcutaille d'ange et de bête!


Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes, traduction de Bernard Pautrat, Points poésies


EUGENE GUILLEVIC


Je ne peux vivre

Je ne peux me supporter

Que lorsque je suis au centre.


Ne me demandez pas

Ce qu’est le centre.


De cela je ne sais rien,

Je sais seulement le retrouver

Grâce à la poésie,


Grâce 

À la mendicité du poème.


Alors 

Poème et centre coïncident.



Guillevic 

10-03-95

Quotidiennes

Ed. Gallimard


*


Dans la solitude

Diurne ou nocturne

Imbibée de silence,


Le bonheur enfin 

D’oser se dire : 

Je me possède.


Guillevic 

02-04-95

Quotidiennes

Ed. Gallimard


LOUIS ARAGON


LA ROSE ET LE RESEDA


Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

L'un court et l'autre a des ailes

De Bretagne ou du Jura

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera

Dites flûte ou violoncelle

Le double amour qui brûla

L'alouette et l'hirondelle

La rose et le réséda.


Louis Aragon


EZRA POUND


CHUNG, MON VIEUX


Chung, mon vieux, ‘tention ma ville, n’abats pas mes saules. Les arbres ce n’est rien mais que dira mon père, ma mère ! Sois gentil, Chung, c’est affreux. Chung, mon vieux, saute pas mon mur, n’effeuille pas mes branches de mûriers. Les branches ce n’est rien mais mes frères feront un foin ! Sois gentil, Chung, c’est affreux. Chung, mon vieux, c’est mon mur de jardin, descends pas l’arbre du bois pour ressemeler. L’arbre ce n’est rien, mais tout ce que j’entendrai ! Sois gentil, Chung, c’est affreux.


Ezra Pound (The Confucian Odes)

Traduction de Serge Fauchereau

Lecture de la poésie américaine

Les éditions de Minuit


FEDERICO GARCIA LORCA


CANCÍON DE BELISA


Amor, amor. Entre mis muslos cerrados

nada comme un pez el sol.

Agua tibia entre los juncos, amor.

¡ Gallo que se va la noche !

¡ Que no se vaya, no !


Frederico Garcia Lorca


CHANSON DE BELISA


Amour, amour. Entre mes cuisses fermées

Rien de tel qu’un poisson au soleil.

De l’eau chaude entre les roseaux, amour.

Coq qui s’en va la nuit !

Ne le laissez pas s’en aller, non !


Traduction Gilles&John


RAFAEL ALBERTI


MORIR AL SOL 


Yace el soldado. El bosque baja a llorar por él cada mañana.

Yace el soldado. Vino a preguntar por él un arroyuelo.

Morir al sol, morir, viéndolo arriba, cortado

El resplandor en los cristales rotos de una 

Ventana sola, temeroso su marco de 

Encuadrar una frente abatida, unos ojos espantados, un grito …

Morir, morir, bello morir cayendo el cuerpo en tierra, 

Como un durazno ya dulce, maduro, necesario…

Yace el soldado. Un perro solo ladra por él furiosamenta.


Rafael Alberti


MOURIR AU SOLEIL


Le soldat gît. La forêt descend pour le pleurer chaque matin.

Le soldat gît. Un ruisseau est venu le chercher.

Mourir au soleil, mourir, le voir là-haut, trouble

Éblouissement dans le cristal brisé d’une

Seule fenêtre, cadre redoutable

Encadrement d’un front abattu, des yeux effrayés, d’un cri ...

Mourir, mourir, beau mourir en tombant, corps par terre

Comme une pêche déjà douce, mûre, nécessaire...

Le soldat gît. Un chien aboie furieusement pour lui. 


Tr. Gilles&John


RAINER MARIA RILKE


                  V

   

    Balance instable de la vie 

toujours tremblante, rarement

un poids assez adroit se risque

       à interpeller vis-à-vis

 la charge toujours différente.


        En face, la balance,

      tranquille, de la mort.

      Sur les deux plateaux 

  jumeaux, charge d’espace.

     Même charge. À côté,

            sans emploi,

   les poids de l’équanimité,

         alignés, brillent.


Rainer Maria Rilke

Traduction Philippe Jacottet

d’une lyre à cinq cordes

Éditions Gallimard


YASMINA REZA


Tableau


Sous les nuages blancs, la neige tombe.

On ne voit ni les nuages blancs ni la neige.

Ni la froideur et l’éclat blanc du sol.

Un homme seul, à skis, glisse.

La neige tombe.


Yasmina Reza 

Art

Ed. Magnard


GEORGES OPPEN


28


La lumière

Des pages fermées, compactes, étroitement serrées

Dévoile un jour nouveau,


La lumière inquiétante, étroite

Précédant le lever du soleil.


George Oppen

Poésie complète

Ed. José Corti


JULIO CORTAZAR


 "Instructions pour remonter sa montre", Julio Cortazar



"Là-bas au fond il y a la mort, mais n'ayez pas peur. Tenez la montre d'une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s'ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s'emplit de lui-même et il en jaillit l'air, les brises de la terre, l'ombre d'une femme, le parfum du pain.


Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l'ancre, toute chose qui eût pu s'accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n'arrivons avant et ne comprenons pas que cela n'a plus d'importance."


EMILY DICKINSON


Je raisonne, Terre est courte —

Et Angoisse — Absolue —

Et maintes choses blessent —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne, nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne surpasse la Caducité,

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne qu’au Ciel —

En quelque sorte, cela sera égal —

Quelque nouvelle Équation, donnée —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?


***


Le cerveau – est plus spacieux que le ciel –

Car - mettez-les côte à côte –

L’un contiendra l’autre sans peine –

Et vous – de surcroit – 

 

Le Cerveau est plus profond que la mer – 

Car – tenez-les – bleu contre bleu –

L’un absorbera l’autre –

Comme les éponges – les seaux – 

 

Le cerveau a le poids exact de Dieu –

Car- pesez-les – once pour once – 

Ils diffèrent – s’ils diffèrent – 

Comme syllabe et son.


***


Je raisonne, Terre est courte —

Et Angoisse — Absolue —

Et maintes choses blessent —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne, nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne surpasse la Caducité,

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne qu’au Ciel —

En quelque sorte, cela sera égal —

Quelque nouvelle Équation, donnée —

Mais, qu’est-ce que tout cela 


JOSEPH PONTHUS


Nos gueules sont au mieux des portraits d’Otto Dix

Nos corps des atlas de troubles musculo-squelettiques

Nos joies des petits rien

Des bouts d’insignifiance qui prennent sens et beauté dans le grand tout

Le grand rien de l’usine



Je vois un boucher hasarder sa tête derrière ce

rideau de théâtre et regarder le reste du frigo 

Nos yeux se sont rencontrés

Je lui ai souri fraternellement et j’espère bien

fort que c’est lui qui a gagné pour sa curiosité

et ce brin d’humanité

Cette petite joie



Joseph Ponthus

Extraits d’À la ligne – Feuillets d’usine

Éditions de la table ronde


WALLACE STEVENS


De l’être pur et simple


Le palmier au bout de l’esprit,

Au-delà de la dernière pensée, monte

Dans la distance de bronze,

 

Un oiseau aux plumes d’or

Chante dans le palmier, sans humaine signification,

Sans humaine émotion, un chant étranger.

 

Tu le sais alors, ce n’est pas la raison

Qui nous fait heureux ou malheureux.

L’oiseau chante. Ses plumes brillent.

 

Le palmier se dresse au bord de l’espace.

Le vent bouge lentement dans les branches.

Les plumes frangées de feu de l’oiseau oscillent.


Wallace Stevens


SYLVIA PLATH


Miroir


Je suis argenté et rigoureux. Je n’ai pas de préjugés.

Quoi que je voie, je l’engloutis immédiatement

Juste comme cela est, sans que le voile amour ou dégoût.

Je ne suis pas cruel, seulement fidèle —

L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.

La plupart du temps je médite sur le mur opposé.

Il est rose, avec des mouchetures. Je le regarde depuis si longtemps

Que je le prends pour une partie de mon cœur. Mais il vacille.

Les visages et l’obscurité à l’infini nous séparent.

 

A présent je suis un lac. Une femme se penche sur moi,

Scrutant mon étendue pour savoir ce qu’elle-même est vraiment.

Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.

Je vois son dos, et le reflète fidèlement.

Elle me récompense par des larmes et un mouvement de mains agitées.

Je suis important pour elle. Elle va et vient.

Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.

En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme

S’élève vers elle jour après jour, comme un terrible poisson.


Sylvia Plath


GUNTER EICH


Passage d’une lettre


Des livres je n’en lirai pas un.

 Je me souviens

des troncs tressés de paille,

des tuiles pas cuites sur les étagères.

La douleur reste et les images s’en vont.

 

Ma vieillesse je veux dans le crépuscule vert

du vin la passer,

sans conversation. Les assiettes d’étain crépitent.

 

Penche-toi sur la table ! Dans l’ombre

jaunit la carte du Portugal.


Günte Eich


PAUL CELAN


RESTES D’OUÏ, RESTES DE VU, dans

le dortoir mille et un,

 

de jour en nuit

la polka des ours :

 

ils te rééduquent,

 

tu seras de nouveau

lui.



Paul Celan



ZACHARIE DE VITRE


Joan 20. v. 19-20 - Ostendit eis Manus et Latus. Aux cinq Playes de Jesus-Christ ressussité


Aziles de retraite, arceneaux de deffence,

Minières des trésors qui nous coulent des Cieux,

De l’Epouse de Dieu les joyaux precieux,

Bouches d’or qui plaidez nostre cause en silence.

 

Estoiles qui versez une heureuse influence,

Sources de nostre bien, canaux delicieux,

Trous où bornent leur vol les vrays Ambicieux,

Gages de nostre accord, seaux de nostre esperance.

 

Rubis qui broderés dedans l’Eternité

Le Vestement humain de la Divinité,

Fenestres du beau jour de la Gloire celeste.

 

Refuge des Pecheurs que l’Amour leur a fait ;

Jesus donne sa Paix, puis il vous manifeste :

C’est faire voir la Cause en ayant dit l’Effet.



Zacharie de Vitré



EMILY DICKINSON


J’entendis bourdonner une Mouche — à ma mort —

Le Silence dans la Pièce

Était pareil au Silence de l’Air —

Entre les Râles de la Tempête —

 

Les Yeux à la ronde — s’étaient taris —

Les Souffles rassemblaient leurs forces

Pour l’ultime Assaut — quand le Roi

Ferait son entrée — dans la Chambre —

 

Je léguai mes Souvenirs — d’une Signature

Cédai la part de moi

Transmissible — et c’est alors

Qu’une Mouche s’interposa —

 

Un incertain, trébuchant — Bleu Bourdonnement —

Entre la lumière — et moi —

Alors les Vitres se dérobèrent — alors

La vue me manqua pour voir —



Emily Dickinson


GOETHE


Aimable image

Quel chatoiement là-bas relie

Pour moi le ciel à la colline ?

Une brume matinale éblouit

La vue perçante de mon regard.

 

Sont-ce des tentes du vizir

Qu’il fit dresser pour ses bien-aimées ?

Sont-ce des tapis de fête

Parce qu’il s’unit à la préférée ?

Rouge et blanc, mêlés, mouchetés,

Je ne saurais voir plus belle image ;

Mais comment, Hafis, ton Chiraz parvient-il

Jusque dans les grises contrées du Nord ?

 

Oui, ce sont les coquelicots chatoyants

Qui se pressent côte à côte

Et, défiant le dieu de la guerre,

Couvrent les champs de leurs gracieuses rayures.

 

Veuille toujours ainsi l’homme sagace

Se soucier avec profit de telles parures florales

Et un rayon de soleil, comme maintenant,

Les éclairer sur mon chemin !


Johann Wolfang von Goethe



STANISLAS BARANCZAC


Oui, cela a tenu à peu de chose

A Adam Michnick

 

Oui, cela a tenu à peu de chose : j’aurais pu

tout simplement comme les autres lever le bras pour le vote

tout simplement comme les autres le laisser retomber —

pour qu’en même temps le coude lourd

s’enracine dans les tapis verts des tables des præsidiums,

et dans les cuirs couvrant les sièges où l’on s’enfonce

des limousines noires, dans les pupitres

vernis des tribunes, dans la blancheur des nappes

de banquets ;

j’aurais pu lever le bras. Mais non.

Esprit critique trop développé ? Manque de souplesse ?

A franchement parler, un simple moment de doute :

une peur panique à l’idée que peut-être je ne pourrais

plus du tout laisser retomber le bras, que

la main levée sera transpercée par des crochets

de boucherie de ce ciel que nous aimons imaginer

avec une triste ironie comme

un magasin de viandes vide, où parfois seulement

la marchandise apparaît sous la forme

de carcasses d’âmes.


Stanislas Baranczac


MARIA LUISA SPAZIANI


Un vers



Un vers est un roi qui avec la politesse

des rois arrive à l’heure aux rendez-vous.

Il n’éclôt jamais avant la conjonction

prévue depuis un temps très long.

 

Toutes les planètes, sinon, déraperaient.

 

Un vers est un dieu qui se présente, tremble

à ta fenêtre, frileux, ne souffle mot.

Et meurt parfois, d’une crainte

blanche à ne pas naître.


Maria Luisa Spaziani



PIERO BIGONGIARI


Le silence du mouvement

O mémoire, toi libre tu rappelles

l’avenir qu’a vécu mon cœur,

le ciel perdu dans les espaces sourds

tu le conduis dans le crépuscule amoureux

sur tes pas ; je t’attends : sur le blanc

parapet, dans les yeux de celle qui

se reflète en l’étale

paix de lune le temps d’un éternel

printemps mourant comme la plume.


Piero Bigongiari


WILLIAM CARLOS WILLIAMS


La rue déserte

Finie l’école. Il fait trop chaud

pour être à l’aise. Elles vont

à l’aise jupe légère dans la rue

où elles passent leur temps.

Elles ont grandi. Elles tiennent

des flammes roses dans la main droite.

En blanc de pied en cap

le regard de côté, coulissant —

en jaune, en tissus amples,

ceintures noires, bas noirs —

effleurent d’une bouche avide

un sucre rose sur un bâton —

on dirait d’un œillet à leur main —

elles montent la rue déserte, solitaire.


William Carlos Williams


ROLF DIETER BRINCKMANN


Neige

Neige : qui

pourrait penser

ce mot jusqu’au bout

là où

il se dissout

et redevient l’eau

 

qui détrempe les chemins

et reflète dans

une flaque

 

noire luisante

le ciel comme s’il

était d’acier inoxydable

 

et demeurait

inchangé bleu.



Rolf Dieter Brinckmann


ROBERT GRAVES


Ambiance


La nymphe forestière, en l’honneur de qui, uniquement,

Les oiseaux s’enjouent, ne pourvoit qu’à l’ambiance

Et jamais ne conduit le chœur : même à l’aube

Quand nous éveille leur sifflet, flûte, trille,

Étonnés que chacun puisse ainsi improviser

Sa propre partie, comme au hasard

Chacun en sa propre mesure, et pourtant éviter

Discordance ou domination, fût-il virtuose

Le volontaire d’amour ou de long souffle.

Les rares silences semblent eux-mêmes son

Plutôt que pause pour se reprendre ou méditer…

Et nul morceau n’est jamais répété.


**


Danse de mots


Il faudrait de l’éclair les émouvoir,

Ne pas devancer le rythme ; compter sur la chance,

Ou ce qu’on nomme ainsi, pour sa vive émergence

Quand l’éclair pénètre la danse.

 

Leur accorder leurs pas traditionnels, leurs postures,

Mais voir à ce qu’ils les dansent jusqu’au bout,

Jusqu’à ce que l’éclair soit seul à rendre clair

Et simple le thème comme la chorégraphie.


Robert Graves


EMILY DICKINSON


Deux — furent deux fois immortels —

Privilège de peu —

Éternité — acquise — dans le Temps —

Divinité contraire —

 

Superlatif de Paradis

Dont la qualité par nos Yeux

Ignobles est conçue —

Grâce au Relatif.


***


Plus beau de s’Abolir — le Jour

Quand dans la Ténèbre il plonge —

Son Teint, de Soleil pour moitié —

S’obstine — Obsède — Se corrompt —

 

Reprend son Éclat, comme un Ami mourant —

D’un étincelant Répit nous nargue —

Mais seulement pour aggraver la Nuit

D’un masque — parfait — d’agonie —


Émilie Dickinson


GUY LE FEVRE DE LA BODERIE


Au mesme champ où le choc fut donné

Des que le Ciel est voilé des nuits sombres

On void encor’ combatre en l’air les ombres

Des morts choquans d’un fier cours randonné.

 

Hommes, chevaux, en rang bien ordonné

Semblent en l’air se donner mains encombres

Et rallier de leurs troupes les nombres

Lors qu’elles ont le camp abandonné.

 

Qui fait cela ? ont les morts telle rage

Et telle haine empreinte en leur courage ?

Ou si ce sont des Démons curieux

 

Apparaissant auprès de ceste ville

Comme jadis près le tombeau d’Achille,

Et s’ebbatant à nous tromper les yeux ?


Guy Le Fèvre de la Boderie


BOGOMIL DJUZEL


Ah les lieux qui se souviennent de moi !

Voilà la Grande Mémoire !

Mais ils ne se souviennent pas que de moi

mais de tous ceux qui y ont mis le pied

 

Ils savent aussi mépriser l’histoire

pour l’amour de l’instant éphémère

pour la belle qui ne passera qu’une fois

avec le soleil entre les jambes


Bogomil Djuzel


LINDA ORR


Jour d’hiver, pas de lettre, cinéma

Une femme à la fenêtre étreignait

la fatigue de son corps, réclamant

ce qu’elle sentait lui appartenir

par-delà toute reconnaissance.

L’homme qu’elle avait choisi

ne pouvait pas, l’auraient-ils voulu l’un et l’autre,

répondre à sa

frénétique réconciliation

avec soi.

Debout, seul,

un arbre dans la cour

lâchait ses feuilles qui tombaient

une à une, fines-gaufrées,

citron pâle, sur le sol.

On reproduit en dialogues,

dans l’esprit, ad nauseam,

ce qu’il faut, quand tout a été dit

et fait, chasser

et laisser tel que ça n’est pas.


Linda Orr


VASQUIN FILIEUL


Ravissant fleuve, et de pierreuse veine,

Qui de ronger les rives ton nom prens,

Bien descendons par désirs differens

Ou amour moy, et toy nature meine.

 

Or va premier, et ton cours ne refreine :

Va je t’en prie, et à la mer ne rens

Si tost son droict : mais un peu te reprens

Quand tu seras vers celle part sereine :

 

Ou pourra veoir ce beau soleil luisant,

Qui reverdit ton bort gauche, et peut estre,

Que mon tarder luy est bien desplaisant.

 

Ses piedz luy baise et sa blanche main dextre,

En luy disant : baiser soit pour parolle,

L’esprit est prompt, mais la chair foible et molle.


Vasquin Filieul


ROBERTO JUARROZ


S’effacer,

s’abstenir,

sous n’importe quel climat.

 

Prendre les nuits comme des remèdes

et rester en marge, sans même le dire.

 

Dévier légèrement l’éternité

et se tenir là en suspens,

comme un insecte dans une fissure.

 

Ce n’est qu’ainsi,

abandonnant parfois temporairement la vie,

qu’on peut continuer de vivre.


Roberto Juarroz


MACEDONIO FERNANDEZ


Je croyais

N’atteint pas tout Amour puisqu’il ne peut

casser la branche de la Mort qui touche.

Mais Mort à peine peut

si en cœur d’Amour sa peur meurt.

Mais Mort à peine peut, puisqu’elle ne peut

en poitrine d’Amour entrer sa peur.

Car Mort gouverne Vie ; Amour, Mort.


Macedonio Fernandez


FRIEDRICH HOLDERLIN


L’été

Le champ à moissonner apparaît, sur les hauts reluit

Le faste des nuages clairs, pendant qu’au vaste ciel

Dans la nuit silencieuse nombre d’étoiles scintillent,

Il est vaste et grand des nuages le fourmillement.

 

Les sentiers s’en vont s’éloignant plus loin, la vie des hommes,

Elle se montre sur les mers sans se dissimuler,

Le jour du soleil se révèle pour l’essor des hommes

Une haute image, et comme l’or brille le matin.

 

De nouvelles couleurs parent l’étendue des jardins,

L’homme s’émerveille de voir menée à bien sa peine,

Ce qu’il fait avec vertu et accomplit hautement

Prend place dans la suite fastueuse du passé.


***


Le printemps

Quand dans les champs germe un nouveau ravissement

    Et que la vue à nouveau s’embellit et que

        Sur les versants des monts où les arbres verdissent,

            Des souffles d’air plus clairs, des nuages se montrent,

 

Oh ! quelle joie ressentent les hommes ! joyeux

    Le long des rives vont les solitaires, calme,

        Et délice et plaisir de la santé fleurissent,

            Le sourire amical lui aussi n’est pas loin.


Friedrich Hölderlin


GUY GOFFETTE



Collines

A quoi bon fuir l’été venu vers une mer

bien à l’ancre dans son lit

quand rester immobile au creux du chemin semble

une manière de navigation et que déjà réunir

tes doigts sous le front te sacre capitaine

quand il suffit de peu un coup de vent plus sec

gonflant ton paletot et de trouver comme autrefois

la force de siffler en baissant les paupières

pour voir sortir du port le village à tes pieds

tous ces gens sans histoire sous le linge qui vole

debout et saluant sur le pont dérisoire

ce pays qui te tient comme un regard d’ami


Guy Goffette


ANDRE FRENAUD


Les grands arbres, l’hiver

Les grands arbres dépouillés presque,

                                            somnolents, venteux,

le fourmillement y perdure, ô musique,

par rafales au travers du chemin.

Chacun est roi qui se dresse parmi les autres

pour y mêler son peuple de ramures,

                                              c’est le même,

l’énergie tremblante d’où s’éparpilleraient,

impatience, émoi d’être, mal à l’aise,

les oiseaux, le serpent, nous tous.


André Frénaud


HANS CORNELIS TEN BERGE


Tout ce qu’on exprime

           ou avale

a passé la nuit chez le sens photophobe

qui entre chien et loup

derrière les dents fausses ou fermes

           vit sa vie charnue

 

après avoir appris

à parler

il se retranche peu à peu dans sa parole

 

la bouche accorde aux mots

           une couleur trompeuse de simplicité

qui à son tour

           pour ainsi dire

façonne la poésie


Hans Cornelis ten Berge



***


Je me sers à proprement parler

de la bouche

tout en oubliant l’esclave

qui nourrit mes pensées

 

pour la vie forcée

à servir les lèvres

elle devient la maîtresse asservie

de ma bouche

 

quand je parle quand je mange

elle sent comment s’aiment

dans son bouge la mie et le mot

 

languissante elle farfouille

entre les deux —

petite cochonne, à loisir

se vautrant dans la bouillie

 

Mais aucune langue ne peut dévorer longtemps l’amour

 

quand la phrase est prête et le pain

dénudé, elle crache la motte

des mots et engloutit le reste


Hans Cornelis ten Berge


SYLVIA PLATH


Réveil en hiver


Je puis goûter au fer-blanc du ciel — au fer-blanc authentique.

L’aube hivernale est couleur de métal,

Les arbres se raidissent par endroit comme des nerfs brûlés.

Toute la nuit j’ai rêvé de destruction, d’anéantissement —

Une chaîne de gorges coupées, et toi et moi

Nous éloignant peu à peu dans la Chevrolet grise, buvant le poison

Vert des pelouses apaisées, les petites pierres tombales en planches,

Silencieuses, sur des roues de caoutchouc, en route pour la plage.

 

Comme les balcons retentissaient ! Comme le soleil allumait

Les crânes, les os dégrafés face au panorama !

Espace ! Espace ! Les draps de lit tombaient totalement en lambeaux.

Des pieds de berceaux se fondaient en de terribles attitudes, et les infirmières —

 

Chaque infirmière rapiéçait une plaie avec son âme et disparaissait.

Les invités funestes n’avaient pas été satisfaits

Des chambres, ni des sourires, ni des magnifiques gommiers,

Ni de la mer, faisant taire leurs sens pelés comme la Vieille Mère Morphée.


Sylvia Plath


PETR KRAL


Matière des fleurs


Les nuages poussent hors du cercle leur poids de nuages,

c’est l’aube, le fer retrempe rouge et glacial dans les cendres,

les dieux claquent des dents, nous naissons encore,

muets.

 

Crissement de graviers, mâchoires, sous le vert

des robes. Le vide pousse dans les branches. A l’étal du monde

l’albâtre du muscle infâme, prospère.

Allons et venons, lents rois, notre buste reluit vif dans les tournants, une vraie

planète ; enfin la foudre immobile nous pend dans les feuilles brûlées.

 

Nos mères, douce armée ; dès maintenant l’éloignement des jupes

dans la tiède agitation des fanions. Au loin, pourtant,

la moiteur moelleuse du miel est baume, lumière. Aux pleurants répondre que

     le paysage reste dur, comme l’aboiement des motos

sortant du canon increvable des forêts. La pierre des frontons, non vaincue,

maintient l’inepte sourire par-delà le crépi des clartés.


Petr Král


GENEVIEVE DESROSIERS


Nous


Nous aurons des douches neuves remplies d’alluvions et d’odeurs atroces.

Nos corps pleureront des gouttelettes de suie brune.

Tu verras comme nous serons heureux.

Tous les jours, nous encenserons nos quinze ans.

Nos fauteuils de velours râpé atteindront la cime des cieux, nous aurons même la foi.

Les devins s’arrêteront à notre porte fermée pour quérir un verre de lait.

Nos enfants ne diront jamais rien.

Les matins seront chauds, les soirs froids.

Nos yeux ne se quitteront que pour aller cueillir des pommes vertes que nous laisserons paresseusement choir dans un grand panier d’osier aux éclats ternes.

Tu verras comme nous serons heureux.

Nous donnerons des perles aux cochons, des sous aux pauvres, de l’alcool aux alcooliques, des baisers aux amoureux, de la viande aux chiens, des poissons aux oiseaux et du blé aux assassins.

Nos amis ne nous quitteront plus.

Nous mettrons nos mères et nos pères au champ d’honneur.

Les alchimistes gérontologues feront le pied de grue devant des fenêtres que nous aurons nombreuses et propres.

La musique adoucira nos mœurs terribles et dégradantes.

Nous parlerons français avec un accent salvadorien afin de se rappeler notre défunt Chico mort à la guerre comme une carpe.

Nous aurons des oiseaux de proie blottis au creux des armoires, des coqs en pâte et des poules au pot.

Nombreux seront nos ennemis.

Tu verras comme nous serons heureux.



Geneviève Desrosiers, Nombreux seront nos ennemis, L'Oie de Cravan éditions


MALCOLM LOWRY


Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Dans la plaine aux cactus sauvages

Que je L’ai entendu qui pleurait là-bas

À me voir m’aventurer

Où le péon avait été assassiné

Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Dans la pollution de l’air

Entre midi et la pluie

Je L’ai entendu qui pleurait là-bas

J’ai senti son angoisse

Chercher refuge déchirant dans ma tête

Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Qu’il puisse chercher repaire

Dans un être si petit et si vain

Là-bas je L’ai entendu qui pleurait.

Tellement plus vaste que notre sort

Que les déserts de la Nouvelle-Espagne

Tellement lourd est le désespoir de Dieu

Oui je L’ai entendu qui pleurait.»


Malcolm Lowry, Poèmes du Mexique, VI, Mort d’un habitant de Oaxaca, in Dollarton (1940-1954), Le phare appelle à lui la tempête (traduction et préface de Jacques Darras, Denoël, 2005, Points Poésie, 2009), p. 128.


ERNESTO SABATO


1° Dieu n'existe pas.

2° Dieu existe et est une canaille.

3° Dieu existe, mais il dort parfois ; ses cauchemars sont notre existence.

4° Dieu existe, mais connait des crises de folie ; ces crises sont notre existence.

5° Dieu n'est pas omniprésent, il ne peut pas être partout à la fois. Il s'absente parfois. Dans d'autres mondes ? Dans quel but ?

6° Dieu est un pauvre type qui doit affronter un problème trop compliqué qui le dépasse. Il lutte avec la matière comme un artiste avec son oeuvre. Il peut être un Goya, mais le plus souvent c'est un barbouilleur.

7° Dieu a été vaincu, bien avant l'Histoire, par le Prince des Ténèbres. Vaincu, transformé en un pauvre Diable, il a doublement perdu son prestige puisqu'on lui a attribué cet univers calamiteux.


Ernesto Sabato, Héros et tombes