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POÈMES

TRANSPROSES

Jean de la Ville de Mirmont et autres poètes - La Transprose - (MDRDLPB)

Ici vous trouverez les interventions des chercheurs du MDRSLP (Mouvement De Recherches Sur La Page) qui vont de la plus ancienne (en haut) jusqu'à la plus récente (en bas)

(


Nous sommes plusieurs à Lpb (Matthieu Lorin, moi, Air, Patrick Modolo, Sandrine Maheva, Maheva Hellwig) à aimer la présentation que nous appelons présentation en « Transprose » - le terme a été inventé en juin 2020 par Patrick Modolo .

La transprose est une mise en prose des vers qui respecte les vers originaux mais les dispose en lignes sur la page de façon aérée (ou pas : simple prose) plutôt que de façon traditionnelle en barreaux d'échelle.

Au départ nous pensions que ce procédé nous permettait d’économiser de la place dans la revue Lpb, puis nous nous nous sommes aperçus que c’était surtout beaucoup plus facile de lire des vers en lignes aérées, tandis que la lecture des vers échelonnés freine la lecture et la compréhension et diminue d’autant le plaisir de lire.

Enfin nous nous sommes dit que nous étions en train de découvrir, redécouvrir plutôt (cf le n° LPB 60 d’été à paraître dans quelques jours…)

ce type de disposition moderne et esthétique qui permet de saisir le sens d’un coup.


 textes en transprose = disparition de certaines majuscules de début de vers devenues inutiles / disparition de ponctuations devenues inutiles.


P.L.




3 juin 2020 - Patrick Modolo


Quelques poèmes de Jean de la Ville de Mirmont en transprose

 

I


« Je suis né dans un port »


Je suis né dans un port et depuis mon enfance, j’ai vu passer par là des pays bien divers.

Attentif à la brise et toujours en partance, mon cœur n'a jamais pris le chemin de la mer. Je connais tous les noms des agrès et des mâts, la nostalgie et les jurons des capitaines, le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent et le sort des vaisseaux qui ne reviendront pas. Je présume le temps qu'il fera dès l'aurore, la vitesse du vent et l'orage certain, car mon âme est un peu celle des sémaphores, des balises, leurs sœurs, et des phares éteints. Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes et si mon cœur est faible et las devant l'effort, s'il préfère dormir dans de lointains arômes, mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.


 


V


« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte »


 


Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ; le dernier de vous tous est parti sur la mer. Le couchant emporta tant de voiles ouvertes que ce port et mon cœur sont à jamais déserts. La mer vous a rendus à votre destinée, au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ; il vous faut des lointains que je ne connais pas. Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre. Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi, mais votre appel, au fond des soirs, me désespère, car j'ai de grands départs inassouvis en moi.


 


XIII


« La mer est infinie et mes rêves sont fous »


La mer est infinie et mes rêves sont fous. La mer chante au soleil en battant les falaises

et mes rêves légers ne se sentent plus d’aise de danser sur la mer comme des oiseaux soûls.

Le vaste mouvement des vagues les emporte, la brise les agite et les roule en ses plis ;

jouant dans le sillage, ils feront une escorte aux vaisseaux que mon cœur dans leur fuite a suivis. Ivres d’air et de sel et brûlés par l’écume de la mer qui console et qui lave des pleurs,

ils connaîtront le large et sa bonne amertume ; les goélands perdus les prendront pour des leurs.


 


XIV

 

« Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse »

 

Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse et roule bord sur bord et tangue et se balance. Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ; les vagues souples m’ont appris d’autres cadences plus belles que le rythme las des chants humains. À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ? Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents. Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames. Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée, les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux. Je ne me souviens pas de mes derniers adieux… Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée ? Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles, vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.

Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille, que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ?



ÉPITAPHE


Un peu plus tôt, un peu plus tard, lorsque viendra mon tour, un soir, Amis, au moment du départ, en chœur agitez vos mouchoirs ! Un peu plus tard, un peu plus tôt, puisqu’il faut en passer par là, vous mettrez sur mon écriteau : « Encore un fou qui s’en alla ! »



Ce fou, appelons-le Jean de La Ville de Mirmont

 

 

 

     Rue « De La Ville de Mirmont ». Tout bordelais passant par la rue Fondaudège a déjà vu, lu ce nom. Ce nom de rue. Ce nom de ville, trompeur. Ce nom à rallonge. Sans prénom. Qui, du père, Henri, éminent professeur de littérature latine à l'Université de Bordeaux et conseiller municipal, ou du fils, Jean, se cache sous le patronyme de cette rue ? Le père, bien entendu.

     Mais depuis quelques années, le fils s'est fait un prénom à Bordeaux. Avec cette médiathèque du quartier Saint Augustin qui lui rend hommage. Ces rues de la Métropole qui ne manquent pas de préciser « Jean », comme celle de Lormont. Ou encore grâce à ces stèles, plantées sur la rive droite des quais, en regard de la place de la Bourse où Jean, adolescent, aimait tant flâner ! Des stèles inaugurées en présence de Michel Suffran lui-même, l'expert français de cet auteur, son âme sœur littéraire en quelque sorte.

 

     « Jean de La Ville de Mirmont » : ce nom sonne comme un octosyllabe. Voici donc sa vie littéraire et poétique en huit temps.

 

1/ Jean et Bordeaux : « Je suis né dans un port, et depuis mon, enfance / J'ai vu passer par là des pays bien divers ».

 

     Le petit Jean naît donc dans ce Bordeaux maritime le 2 décembre 1886. Le Parc bordelais n'existe pas encore et ne sera inauguré que deux ans après. Nul doute que Sophie Malan, son écrivaine de mère, l'y ait amené s'y promener. Après tout, ils habitaient non loin, semble-t-il, même si aucune plaque commémorative n'orne la maison familiale au 15 de la rue de Caudéran. Et il y a fort à parier que sa mère, auteure de contes, notamment de Contes pour Noël, le berça de mots autour des mares aux canards.

 

     A l'opposé de la ville, ce sont les quais, qui respirent les Outre-Mers, et où les bateaux battent le flanc de ce port négrier qui s'est tellement enrichi par ce commerce depuis le XVIIIème siècle. Jean, adolescent, les arpente inlassablement. Il voyage en voyant les navires mouillant à quais et autres « steamers à l'ancre », partant « plus loin que les Antilles », ou revenant de « lointains arômes », qui répondent à ses « départs inassouvis en [lui] ».  Il voyage sans quitter ces quais, ses quais. Voyage immobile donc. Mais voyage mu par la force de son imagination.

     Mort au chemin des dames, dans l'Aisne, son corps ne fut rapatrié dans le caveau familial du cimetière protestant rue Judaïque, à quelques centaines de mètres de sa maison natale, que bien des années plus tard. Mais depuis son épitaphe ne se lit plus sur la pierre tombale de sa dernière demeure, bordelaise.

 

2/ Jean et les Etudes : homme de lettres, homme de loi...

 

     Il fait des études « classiques » pour l'époque, mais en double cursus : à Bordeaux, il étudie les lettres, et soutient son mémoire sur Les Essais de Montaigne. Toute son humanité, et sa sympathie pour les ouvriers qu'il fréquentera plus tard dans son restaurant parisien préféré, s'explique peut-être par l'étude approfondie de l'Humanisme du philosophe bordelais. C'est « sur les bancs » de cette même Université de lettres, alors dans le vieux Bordeaux, qu'il fréquente Mauriac, de loin. En parallèle, il entame un cursus en droit, qu'il complétera à Paris.

 

3/ « J'ai refait connaissance, ces derniers temps, avec Mauriac » : Jean de La Ville à Paris, avec Mauriac.

 

     La Ville de Mirmont « monte à Paris » en 1903 à 17 ans à peine, pour finir ses études de droit et s'y installer. Mais il ne fait vraiment la connaissance de Mauriac que par hasard, en 1909, grâce à une rencontre fortuite sur le boulevard Saint-Michel. 

     Jean de La Ville, et François Mauriac. « Parce que c'était lui, parce que c'était moi », écrivit en son temps le Montaigne tutélaire du jeune étudiant en lettres, évoquant ainsi son amitié infaillible avec Etienne de La Boétie. Mais Mauriac n'est pas Montaigne, et Mirmont loin d'être La Boétie. S'ils se sont rencontrés à Bordeaux, et notamment sur les bancs de la Faculté qu'ils fréquentaient tous deux, ils ne se connaissaient pas encore. L'un, Jean, était aussi protestant que l'autre, François, était catholique. Et leurs idées politiques ne siégeaient pas vraiment du même côté.

     Arrivé donc à Paris en 1903, il ne le recroise, au sens propre du terme, qu'en 1909. De là, naît une forte amitié, littéraire aussi. Promenades parisiennes, échanges littéraires et épistolaires, vacances landaises rythment leur jeunesse commune. De l'aveu même du futur Prix Nobel de Littérature, c'est Mirmont qui souffle à un Mauriac en panne d'inspiration le titre de son recueil de poésie : Les mains jointes. Peu à peu, il s'éloignera de Mauriac, surtout lorsqu'il s'installera sur l'île Saint-Louis, une île au cœur de Paris, une île qui répond tant à ses désirs de voyages immobiles, impossibles..

 

4/ La Ville de Mirmont : un homme « de vers... »

 

      L'Horizon chimérique est un recueil très baudelairien, paru à titre posthume grâce à la force d'une mère qui veut redonner vie à son fils. Son unique recueil poétique est écrit alors que son métier de fonctionnaire parisien, rédacteur à la Préfecture de la Seine, le lui en laisse le temps. Il fait paraître néanmoins certains poèmes divers dans quelques revues, mais aucun poème ne trouve d'éditeur. D'une écriture poétique très exigeante, travaillée et retravaillée toujours et encore, il ne cède jamais à la facilité. Mais notre poète revendique ses influences : pour preuve, le poème X peut être lu comme une référence directe à L'Albatros du génial poète des Fleurs du mal :

 

« Mon désir a suivi la route des steamers […]

Longtemps il s'attarda, compagnon des voiliers

Indolents et déchus, qu'un souffle d'aventure

Ranime par instants en faisant osciller

Le fragile appareil de la haute mâture. »

 

     Exact contemporain d'Apollinaire, au destin similaire, il vit et écrit dans le dix-neuvième siècle romantique et dans le sillage de la modernité d'un Baudelaire ou d'un Verlaine, dans le passé de la Poésie, alors qu'Apollinaire la propulse dans l'avenir et le modernisme avec Alcools et ses vers libres publiés en 1913. Le dernier aura plus de lumière que le premier, à en juger par la postérité.

 

     Mais Mirmont est le poète du rythme : rythme binaire, ternaire, qui « berce » ce recueil. Poète du rythme du voyage impossible, poète qui « tourne en boucle » sur les quais de sa ville pour ne partir qu'avec la force de sa poésie. Poète qui érige la boucle, le « cycle », comme principe d'écriture : le recueil se structure en cinq parties distinctes, dont la première, L'horizon chimérique, donne le nom et l'impulsion à tout le recueil. Impulsion confortée par le poème liminaire qui se ferme sur lui-même en s'ouvrant sur le recueil, par cette reprise du premier hémistiche « Je suis né dans un port » transformé en dernier hémistiche du même texte.

Avec l'ultime poème, qui clôt tout le recueil, et dont le titre  ‒ et rares sont les poèmes de cet ouvrage qui en ont un ‒ est Epitaphe, le poète semble boucler la boucle ouverte par la naissance poétique du « je ». Et qui est donc mis à mort. Et enterré. Mais dont les mots, et la poésie donc, reste le seul témoignage. Le seul héritage. Ce « je » ne trouve de répercussion, de mouvement, et de projection, au sens le plus étymologique possible, que dans le dernier vers : « Encore un fou qui s'en alla ! ». Mais ce ton très ironique que le poète s'applique n'est pas sans rappeler celui qu'il adopte dans son unique roman...

 

5/ Les dimanches de Jean Dézert : Jean Dézert de La Ville de Mirmont ? Mirmont : un homme « ...de prose[1] » qui rate sa vie comme il rate sa mort ?

 

     A sa mère, il confie dans une de ses lettres: « J'ai imaginé un petit roman qui m'amuserait beaucoup. Le héros de l'histoire serait absurde et tout-à-fait dans mes goûts. »[2] Ce sera sa seule publication à compte d'éditeur, éditeur qui sera le libraire Jean Bergues. En 1914 paraissent donc à peine plus de trois cents exemplaires de ce court roman, ou de cette longue nouvelle. Trois cents exemplaires à peine de ce que les plus intimes appellent « Jean Dézert »... Ce qui est peu. Mais assez pour cet écrivain qui ne cherche ni la gloire ni la célébrité, refusant même d'être mis en lumière par le petit cercle des poètes bordelais, lors d'un de ces retours dans la capitale girondine. Mais ce sera pour lui de rencontrer bien des poètes parisiens, comme Carco ou Piéchaud.

 

6/ Autres écrits/récits[3] : contes, nouvelles et poèmes...

 

     City of Benares restera comme le premier écrit achevé, et publié, de notre jeune auteur. Un « conte », comme il aime à les appeler, mais un conte dans la mouvance de ceux, presque philosiphiques, de la Bécasse ou du jour et de la nuit d'un Maupassant qui verse dans le fantastique jusqu'à finir par écrire Le Horla. Ce City of Benares, navire fantôme, sera le porte-étendard du Mirmont nouvelliste. Entretien avec le diable, ou encore Les matelots de « La Belle-Julie » convaincront les plus curieux.

     Par ailleurs, d'autres poèmes, écrits avant et après L'Horizon chimérique, ne trouveront pas de place dans un second recueil, et resteront méconnus, malgré certains d'excellente facture, comme La soif de vivre ou encore Puisque tout s'étrique.

 

7/ L'homme de guerre si peu aguerri, mort sans coup férir.

 

     Lorsqu'éclate la guerre, en août 1914, Mirmont croit peut-être venue l'heure, Le grand voyage , comme en atteste ce tout dernier poème écrit par l'auteur, et trouvé sur sa table de travail après sa mort. 

     Une mort au combat. Sans n'avoir jamais tiré une seule fois, ni même affronté l'ennemi. Malingre, de constitution fragile, et atteint d'une extrême myopie, il voulut par deux fois être incorporé. Par deux fois il fut réformé. Mais après avoir aguerri son corps pour le faire gagner en robustesse, à grand renfort de pâtes (sic!) et d'exercices physiques, il réussit à intégrer le 57ème régiment d'infanterie de Libourne, ville non loin de Bordeaux. Le Sergent de La Ville de Mirmont est envoyé au front après une courte instruction. Mais son « grand voyage » s'immobilise dans les tranchées de la deuxième phase de cette « Der des ders », où l'ennui devient le plus terrible ennemi. Plus terrible encore que l'ennemi, celui d'en face, avec qui il sympathisa à plusieurs reprises, à la manière d'un Joyeux Noël, comme il en témoigne dans ses « lettres de guerre » et dans son abondante correspondance avec sa famille restée à l'arrière.

     Quand Mirmont a la plume à la main, la Poésie n'est jamais très loin. Elle constitue même ses derniers mots écrits. Ecrits dans la lettre à sa mère le 24 novembre 1914, quatre jours à peine avant de mourir, lettre qu'il termine sur une citation prémonitoire de La Ballade du pendu de François Villon : «En cette foy je veux vivre et mourir ». Mourir...

     Il meurt le 28 novembre 1914. Alors qu'il ne voulait pas suivre l'ordre de rompre de son capitaine. Préférant attendre encore et encore cette relève qui n'en finissait pas d'être en retard. Toujours cette même histoire de départ qui ne se fait pas... Il se fait ensevelir par un obus qui éclate tout près de lui et de ses deux hommes, et qui déverse sur son corps robuste tant de terre, jusqu'à en rompre ses cervicales et l'enterrer vivant. Encore en vie, lorsqu'il fut déterré, et dans un dernier souffle, il murmure et répète ce mot, qui sera pour lui son tout dernier : « Maman, Maman ».

 

 

 

8/ Une œuvre majoritairement posthume, mais qui accède à la postérité.

 

     On a parlé de la volonté de sa mère de faire ressusciter son fils en exhumant ses écrits. Pour lui redonner vie. Comme pour mieux l'immortaliser. Et son entreprise ne fut pas vaine. Gabriel Fauré s'empara de L'Horizon chimérique en musique. Bien plus tard, c'est le Julien Clerc attiré par les îles qui fixera  le poème XIV du recueil, « Je me suis embarqué sur un bateau qui danse » dans un rythme à la fois lancinant et presque lascif. Sans parler de Jérôme Garcin, qui transforme sa biographie en roman avec Bleus horizons, paru en 2013. Enfin, pour le centenaire de la Grande Guerre, des stèles poétiques ancrent sa vie et son œuvre, poétique et romantique, sur les quais de la rive droite bordelaise. Une manière de lui rendre un peu cette épitaphe que le temps soustrait à sa tombe !

 

 

Annexe I : Quelques poèmes 

 

I


« Je suis né dans un port »


Je suis né dans un port et depuis mon enfance

J'ai vu passer par là des pays bien divers.

Attentif à la brise et toujours en partance,

Mon cœur n'a jamais pris le chemin de la mer.


Je connais tous les noms des agrès et des mâts,

La nostalgie et les jurons des capitaines,

Le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent

Et le sort des vaisseaux qui ne reviendront pas.


Je présume le temps qu'il fera dès l'aurore,

La vitesse du vent et l'orage certain,

Car mon âme est un peu celle des sémaphores,

Des balises, leurs sœurs, et des phares éteints.


Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes

Et si mon cœur est faible et las devant l'effort,

S'il préfère dormir dans de lointains arômes,

Mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.


 


V


« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte »


 


Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;

Le dernier de vous tous est parti sur la mer.

Le couchant emporta tant de voiles ouvertes

Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.


 


La mer vous a rendus à votre destinée,

Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;

Il vous faut des lointains que je ne connais pas.


Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.

Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi,

Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,

Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.


 


XIII


« La mer est infinie et mes rêves sont fous »


La mer est infinie et mes rêves sont fous.

La mer chante au soleil en battant les falaises

Et mes rêves légers ne se sentent plus d’aise

De danser sur la mer comme des oiseaux soûls.


Le vaste mouvement des vagues les emporte,

La brise les agite et les roule en ses plis ;

Jouant dans le sillage, ils feront une escorte

Aux vaisseaux que mon cœur dans leur fuite a suivis.


Ivres d’air et de sel et brûlés par l’écume

De la mer qui console et qui lave des pleurs,

Ils connaîtront le large et sa bonne amertume ;

Les goélands perdus les prendront pour des leurs.


 


XIV

 

« Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse »

Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse

Et roule bord sur bord et tangue et se balance.

Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;

Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences

Plus belles que le rythme las des chants humains.


À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?

Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.

Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent

Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.



 


Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée,

Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux.

Je ne me souviens pas de mes derniers adieux…

Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée ?



Voilà ! Je suis parti plus loin que les Antilles,

Vers des pays nouveaux, lumineux et subtils.

Je n’emporte avec moi, pour toute pacotille,

Que mon cœur… Mais les sauvages, en voudront-ils ?



ÉPITAPHE


Un peu plus tôt, un peu plus tard,

Lorsque viendra mon tour, un soir,

Amis, au moment du départ,

En chœur agitez vos mouchoirs !


Un peu plus tard, un peu plus tôt,

Puisqu’il faut en passer par là,

Vous mettrez sur mon écriteau :

« Encore un fou qui s’en alla ! »


 


Annexe II : Bibliographie et sitographie succinctes par ordre d'intérêt

 

 

•                                                                                Michel Suffran : Jean de La Ville de Mirmont, Oeuvres complètes, éditions Champ Vallon, 1992Le jeune homme éternel », article de Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur du 26 juin 2008, p. 94

 

•                                                                               Jérôme Garcin, Bleus horizons, Gallimard, 2013. Roman évoquant à travers les souvenirs d'un imaginaire compagnon d'armes, la vie et le destin brisés de Jean de La Ville de Mirmont.

 

•                                                                               « Les départs inassouvis de Jean de la Ville de Mirmont (1886-1914) », article de Jean-Noël Cordier, revue de l'AMOPA, n° 207, janvier, février, mars 2015, p. 5-8

 

•                                                                                François Mauriac : préface à la première édition de L'Horizon chimérique, aux éditions de la Table Ronde, collection La Petite Vermillon

 

•                                                                                L'horizon chimérique, de Jean de La Ville de Mirmont, éditions Jean Curutchet/ éditeur HARRIET : préface de Jacques Sargos

 

•                                                                                Jean de La Ville de Mirmont — Wikipédia (wikipedia.org)  (Biographie succincte)

 

•                                                                                L’Horizon chimérique (recueil)/Confidences - Wikisource  (texte intégral du recueil)

 

•                                                                                A paraître : Les dimanches de Jean Dézert, en version illustrée, aux éditions Finitude ( dernier trimestre 2022)

 


[1]Voir l'article de Jean-Noël Cordier, ancien vice-président de la Société des Poètes Français, Les départs inassouvis de Jean de La Ville de Mirmont, à l'occasion de la Commémoration de la Première Guerre mondiale et du centième anniversaire de sa mort. C'est lui qui  qualifie cet écrivain d' « homme de vers et de prose ».

[2]Michel Suffran : Jean de La Ville de Mirmont, Oeuvres complètes, éditions Champ Vallon, 1992, p.213

[3]J'emprunte ce titre, Ecrits/récits, aux œuvres intégrales de Pierre Fanlac, rassemblées sous ce titre, aux éditions du même nom.



28 juin 2022 - Pierre Lamarque



Je suis convaincu que la prose facilite la lecture, parce que la lecture se fait en suivant les lignes des phrases, c’est pour cela que je suggère de prendre l’habitude de faire passer certains textes par l’opération transprose qui consiste à faire circuler les mots librement dans une phrase et au besoin à les aérer par des espacements. La phrase est à la base et au sommet de la poésie… on doit respecter et réhabiliter la phrase en poésie.


Pierre Lamarque


Les oiseaux de passage


Ô vie heureuse des bourgeois ! Qu'avril bourgeonne ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents

Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ça lui suffit, il sait que l'amour n'a qu'un temps

Ce dindon a toujours béni sa destinée et quand vient le moment de mourir, il faut voir

Cette jeune oie en pleurs: "c'est là que je suis née je meurs près de ma mère et j'ai fait mon devoir."


Elle a fait son devoir, c'est-à-dire que oncques elle n'eut de souhait impossible, elle n'eut

Aucun rêve de lune, aucun désir de joncque l'emportant sans rameur sur un fleuve inconnu.

Et tous sont ainsi faits, vivre la même vie toujours pour ces gens-là, cela n'est point hideux.

Ce canard n'a qu'un bec et n'eut jamais envie ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux.

Ils n'ont aucun besoin de baiser sur les lèvres et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,

Possèdent pour tout coeur un viscère sans fièvre, un coucou régulier et garanti dix ans.


Ô les gens bienheureux ! Tout à coup dans l’espace si haut qu'ils semblent aller lentement, un grand vol

En forme de triangle arrive, plane et passe. Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Regardez les passer, eux, ce sont les sauvages ils vont où leur désir le veut: par dessus monts

Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages l'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons.


Regardez-les ! Avant d'atteindre sa chimère, plus d'un, l'aile rompue et du sang plein les yeux,

Mourra ! Ces pauvres gens ont aussi femme et mère et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère, ils pouvaient devenir volailles comme vous

Mais ils sont avant tout des fils de la chimère, des assoiffés d'azur, des poètes, des fous.


Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante ! Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu'eux.

Et le peu qui viendra d'eux à vous c'est leur fiente. Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.


Georges Brassens (Tranprose)


Il n'y a pas d'amour heureux


Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix et quand il croit serrer son bonheur il le broie. Sa vie est un étrange et douloureux divorce. Il n'y a pas d'amour heureux.


Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes qu'on avait habillés pour un autre destin. A quoi peut leur servir de ce lever matin eux qu'on retrouve au soir désarmés incertains. Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes. Il n'y a pas d'amour heureux.


Mon bel amour mon cher amour ma déchirure je te porte dans moi comme un oiseau blessé et ceux-là sans savoir nous regardent passer répétant après moi les mots que j'ai tressés et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent. Il n'y a pas d'amour heureux.


Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard. Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson. Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson. Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare. Il n'y a pas d'amour heureux.


Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri. Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri et pas plus que de toi l'amour de la patrie. Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs. Il n'y a pas d'amour heureux. Mais c'est notre amour à tous deux.


Louis Aragon (Transprose)



25 juillet 2022 - AIR


Interlude


ce visage endormi que tes yeux éclaboussent

de ce bleu si profond où la nuit   je ramasse ce qu’il faut de trajet de tes lèvres à ma bouche   pour pouvoir le matin s’arrêter  se suspendre au bord   du temps qui passe  comme deux grands oiseaux   alourdis par la pluie   font sécher au soleil   leurs plumes d’oreillers


Cécile Coulon, les ronces

Transposé 




Interlude 


ce visage endormi que tes yeux éclaboussent

de ce bleu si profond où la nuit

je ramasse 

ce qu’il faut de trajet de tes lèvres à ma bouche 

pour pouvoir le matin s’arrêter 

se suspendre au bord 

du temps qui passe 

comme deux grands oiseaux 

alourdis par la pluie 

font sécher au soleil

leurs plumes d’oreillers


Cécile Coulon, les ronces



Air.

(N.B : plus que #metoo je pense que Cécile Coulon incarne la poésie émergente des réseaux sociaux, celle hors des livres et qui se traduit aujourd'hui par la collection papier Iconopop qu'elle co-dirige. Une poésie rajeunie en quelque sorte, en un sens plus accessible , peut-être moins exigeante: la poésie 2.0!

Mais elle est déjà rattrapée par la poésie 3.0 (qu'en raccourci j'appellerais "crypto-poésie " et qui permet de se passer des plateformes centralisées type facebook/ insta /tweeter pour créer et diffuser ses créations poétiques) et si la course aux points zéro ne m'intéresse guère, les contenus de qualité dans ces différents medias méritent qu'on s'y arrête , d'ailleurs il me semble que c'était le sens de l'édito de Pierre du tout premier numéro de Lpb qui avait préssenti ce mouvement dématérialisé). 



Pierre Lamarque - 28 juillet 20022




SÉQUENCE


espacement séquençage espacement séquence détachement po


Une strophe est une strophe qu’elle soit dans un texte en transprose ou en prose ou en vers… en revanche le « détachement » qui désigne l’espace entre deux strophes me parait être un mot utile dans notre lexique même s’il n’est pas propre à la transprose… pour nous je pense, la meilleure invention de nom après l’invention du mot transprose, et du mot détachement c’est le mot « séquence » . effectivement comme dit Air une séquence n’est pas bâtie n’importe comment…on reconnait en poésie moderne une séquence pas seulement parce qu’elle est entourée d’espacements mais aussi parce qu’elle fait partie d’une strophe mais aussi et surtout parce qu’elle est une unité signifiante… (unité signifiante désignée aussi plus brièvement par le neutre et invariable mot : po)


J’observe - par le petit bout de the Lpb lorgnette, la poésie en train de se faire depuis 22 ans et je note que le vers est dépassé, que le vers s’essouffle, que le vers meurt d’épuisement comme un spam qui choit dans une boite. 

Pour ma part, je considère que le vers est devenu po c’est à dire élément sonore de langage parlé considéré comme unité.

Le po n’a apparemment pas de rapport avec la transprose cependant je ferai remarquer que mon recueil Résidu est écrit presque entièrement en transprose à partir de po des du po du do po dou po, de doux po.