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blanche

Le dépôt

Poètes du monde de LPB

Collection de poèmes

SOIR 


Noir jaune devant moi dans la neige luit un chemin qui se perd sous les arbres. C’est le soir, et sourd est l’air imbibé de couleurs. Les arbres sous lesquels je marche ont des branches comme des mains d’enfants ; elles implorent sans fin, si douces que je suspends mon pas. Jardins et haies au loin brûlent dans un obscur fouillis, et le ciel embrasé voit, figé de peur, les mains d’enfants qui supplient.


Robert Walser

Au bureau - poèmes de 1909

Editions Zoé 



Il y a une heure de ça, dans le jardin de derrière chez moi, s’est produite la plus petite tempête de neige jamais recensée. Elle a dû faire dans les deux flocons. Moi, j’ai attendu qu’il en tombe d’autres mais ça n’a pas été plus loin. Deux flocons : voilà tout ce qu’a été ma tempête.

Ils sont tombés du ciel avec tout le poignant dérisoire d’un film de Laurel et Hardy : même qu’à y songer, ils leur ressemblaient bien. Que tout s’est passé comme si nos deux compères s’étaient transformés en flocons de neige pour jouer à la plus petite tempête de neige jamais recensée dans l’histoire du monde.

Avec leur tarte à la crème sur la gueule, mes deux flocons ont paru mettre un temps fou à tomber du ciel. Ils ont fait des efforts désespérément comiques pour tenter de garder leur dignité dans un monde qui voulait la leur enlever parce que lui, ce monde, il avait l’habitude de tempêtes beaucoup plus vastes – genre soixante centimètres par terre et plus -, et que deux flocons, y a de quoi froncer le sourcil.

Et puis ils ont fait un joli atterrissage : sur des restes de tempêtes précédentes – cet hiver, nous en avons déjà eu une douzaine. Et après ça, il y a eu un moment d’attente – dont j’ai profité pour lever les yeux au ciel, histoire de voir si ça allait continuer. Avant d’enfin comprendre que mes deux flocons, c’était côté tempête aussi complet qu’un Laurel et Hardy.

Alors je suis sorti et j’ai essayé de les retrouver : le courage qu’ils avaient mis à rester eux-mêmes en dépit de tout, j’admirais. Et tout en les cherchant, je m’inventais des manières de les installer dans le congélateur : afin qu’ils se sentent bien ; qu’on puisse leur accorder toute l’attention, toute l’admiration, qu’on puisse leur donner les accolades qu’ils mettaient tant de grâce à mériter.

Sauf que vous, vous avez déjà essayer de retrouver deux flocons dans un paysage d’hiver que la neige recouvre depuis des mois ?

Je me suis propulsé dans la direction de leur point de chute. Et voilà : moi, j’étais là, à chercher deux flocons de neige dans un univers où il y en avait des milliards. Sans parler de la crainte de leur marcher dessus : ça n’aurait pas été une bonne idée.

J’ai mis assez peu de temps avant de comprendre tout ce que ma tentative avait de désespéré. De constater que la plus petite tempête de neige jamais recensée était perdue à jamais. Qu’il n’y avait aucun moyen de la distinguer de tout le reste.

Il me plaît néanmoins de songer qu’unique en son genre, le courage de cette tempête à deux flocons survit, Dieu sait comment, dans un monde où semblable qualité n’est pas toujours appréciée.

Je suis rentré à la maison. Derrière moi, j’ai laissé Laurel et Hardy, se perdre dans la neige."



Richard Brautigan

 Tokyo-Montana Express, chez Christian Bourgeois Editeur

Traduction de Robert Pépin






Sa tête s'abritait craintivement sous l'abat-jour de la lampe. Il est vert et ses yeux sont rouges. Il y a un musicien qui ne bouge pas. Il dort; ses mains coupées jouent du violon pour lui faire oublier sa misère.

Un escalier qui ne conduit nulle part grimpe autour de la maison. Il n'y a, d'ailleurs, ni portes ni fenêtres. On voit sur le toit s'agiter des ombres qui se précipitent dans le vide.

Elles tombent une à une et ne se tuent pas. Vite par l'escalier elles remontent et recommencent, éternellement charmées par le musicien qui joue toujours du violon avec ses mains qui ne l'écoutent pas.


Pierre Reverdy



Epitaphe


De taille moyenne,

La voix ni mince ni grosse,

Fils ainé d'un instituteur

Et d'une couturière d'arrière-boutique;

Maigre de naissance

Et pourtant dévot de la bonne table;

Les joues creuses

Et les oreilles plutôt abondantes;

Un visage carré

Où les yeux s'ouvrent à peine

Où un nez de boxeur mulâtre

Surmonte une bouche d'idole aztèque

- Tout cela est baigné

D'une lumière entre ironique et perfide -

Ni très malin ni complètement idiot

Je fus ce que je fus : un mélange

De vinaigre et d'huile de table,

Une charcutaille d'ange et de bête!


Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes, traduction de Bernard Pautrat, Points poésies




Je ne peux vivre

Je ne peux me supporter

Que lorsque je suis au centre.


Ne me demandez pas

Ce qu’est le centre.


De cela je ne sais rien,

Je sais seulement le retrouver

Grâce à la poésie,


Grâce 

À la mendicité du poème.


Alors 

Poème et centre coïncident.



Guillevic 

10-03-95

Quotidiennes

Ed. Gallimard




Dans la solitude

Diurne ou nocturne

Imbibée de silence,


Le bonheur enfin 

D’oser se dire : 

Je me possède.



Guillevic 

02-04-95

Quotidiennes

Ed. Gallimard







COCKTAIL PARTIE


Une jeune femme contre le ventre de laquelle jamais ne me suis endormi contrairement à d’autres. 

Aujourd’hui rencontrée lors d’un cocktail. Nullement ivre sinon d’amour, dédaigneuse envers tous. 

Nos regards se croisèrent, nos yeux à l’écoute de ce qui pouvait être dit. Souffle coupé, aveugles à tout le reste.


William Carlos Williams

Asphodèle suivi de Tableaux d’après Bruegel

Trad. Alain Pailler – Éditions Points






LA ROSE ET LE RESEDA


Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

L'un court et l'autre a des ailes

De Bretagne ou du Jura

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera

Dites flûte ou violoncelle

Le double amour qui brûla

L'alouette et l'hirondelle

La rose et le réséda.


Louis Aragon




CHUNG, MON VIEUX


Chung, mon vieux, ‘tention ma ville, n’abats pas mes saules. Les arbres ce n’est rien mais que dira mon père, ma mère ! Sois gentil, Chung, c’est affreux. Chung, mon vieux, saute pas mon mur, n’effeuille pas mes branches de mûriers. Les branches ce n’est rien mais mes frères feront un foin ! Sois gentil, Chung, c’est affreux. Chung, mon vieux, c’est mon mur de jardin, descends pas l’arbre du bois pour ressemeler. L’arbre ce n’est rien, mais tout ce que j’entendrai ! Sois gentil, Chung, c’est affreux.


Ezra Pound (The Confucian Odes)

Traduction de Serge Fauchereau

Lecture de la poésie américaine

Les éditions de Minuit




CANCÍON DE BELISA


Amor, amor. Entre mis muslos cerrados

nada comme un pez el sol.

Agua tibia entre los juncos, amor.

¡ Gallo que se va la noche !

¡ Que no se vaya, no !



Frederico Garcia Lorca



CHANSON DE BELISA


Amour, amour. Entre mes cuisses fermées

Rien de tel qu’un poisson au soleil.

De l’eau chaude entre les roseaux, amour.

Coq qui s’en va la nuit !

Ne le laissez pas s’en aller, non !


Traduction Gilles&John



MORIR AL SOL 


Yace el soldado. El bosque baja a llorar por él cada mañana.

Yace el soldado. Vino a preguntar por él un arroyuelo.

Morir al sol, morir, viéndolo arriba, cortado

El resplandor en los cristales rotos de una 

Ventana sola, temeroso su marco de 

Encuadrar una frente abatida, unos ojos espantados, un grito …

Morir, morir, bello morir cayendo el cuerpo en tierra, 

Como un durazno ya dulce, maduro, necesario…

Yace el soldado. Un perro solo ladra por él furiosamenta.


Rafael Alberti



MOURIR AU SOLEIL


Le soldat gît. La forêt descend pour le pleurer chaque matin.

Le soldat gît. Un ruisseau est venu le chercher.

Mourir au soleil, mourir, le voir là-haut, trouble

Éblouissement dans le cristal brisé d’une

Seule fenêtre, cadre redoutable

Encadrement d’un front abattu, des yeux effrayés, d’un cri ...

Mourir, mourir, beau mourir en tombant, corps par terre

Comme une pêche déjà douce, mûre, nécessaire...

Le soldat gît. Un chien aboie furieusement pour lui. 


Tr. Gilles&John




                  V

   


    Balance instable de la vie 

toujours tremblante, rarement

un poids assez adroit se risque

       à interpeller vis-à-vis

 la charge toujours différente.


        En face, la balance,

      tranquille, de la mort.

      Sur les deux plateaux 

  jumeaux, charge d’espace.

     Même charge. À côté,

            sans emploi,

   les poids de l’équanimité,

         alignés, brillent.



Rainer Maria Rielke

Traduction Philippe Jacottet


D’une lyre à cinq cordes

Traductions de Philippe Jacottet

Éditions Gallimard





Poème 4 : poème d’amour


Coucher

avec elle

est comme

coucher

avec

un balai `

de sorcière.


Ses yeux

ont

l'émotion

Du papier de verre.


Quand je l’embrasse,

c'est comme

embrasser un piège

à souris qui

vient 

de se refermer.


(Je n’arrive toujours pas

à comprendre 

pourquoi je l’aime

plus que tout.)


Richard Brautigan


Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Poésie Points




Tableau


Sous les nuages blancs, la neige tombe.

On ne voit ni les nuages blancs ni la neige.

Ni la froideur et l’éclat blanc du sol.

Un homme seul, à skis, glisse.

La neige tombe.


Yasmina Reza 

Art

Ed. Magnard




28


La lumière

Des pages fermées, compactes, étroitement serrées

Dévoile un jour nouveau,


La lumière inquiétante, étroite

Précédant le lever du soleil.



George Oppen

Poésie complète

Ed. José Corti






Roberto Bolano

Les détectives sauvages - Poème graphique

Folio/Gallimard


 "Instructions pour remonter sa montre", Julio Cortazar





"Là-bas au fond il y a la mort, mais n'ayez pas peur. Tenez la montre d'une main, prenez le remontoir entre deux doigts, tournez-le doucement. Alors s'ouvre un nouveau sursis, les arbres déplient leurs feuilles, les voiliers courent des régates, le temps comme un éventail s'emplit de lui-même et il en jaillit l'air, les brises de la terre, l'ombre d'une femme, le parfum du pain.


Que voulez-vous de plus ? Attachez-la vite à votre poignet, laissez-la battre en liberté, imitez-la avec ardeur. La peur rouille l'ancre, toute chose qui eût pu s'accomplir et fut oubliée ronge les veines de la montre, gangrène le sang glacé de ses rubis. Et là-bas dans le fond, il y a la mort si nous ne courons pas et n'arrivons avant et ne comprenons pas que cela n'a plus d'importance."





Je raisonne, Terre est courte —

Et Angoisse — Absolue —

Et maintes choses blessent —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne, nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne surpasse la Caducité,

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne qu’au Ciel —

En quelque sorte, cela sera égal —

Quelque nouvelle Équation, donnée —

Mais, qu’est-ce que tout cela 


Emily Dickinson





Nos gueules sont au mieux des portraits d’Otto Dix

Nos corps des atlas de troubles musculo-squelettiques

Nos joies des petits rien

Des bouts d’insignifiance qui prennent sens et beauté dans le grand tout

Le grand rien de l’usine



Je vois un boucher hasarder sa tête derrière ce

rideau de théâtre et regarder le reste du frigo 

Nos yeux se sont rencontrés

Je lui ai souri fraternellement et j’espère bien

fort que c’est lui qui a gagné pour sa curiosité

et ce brin d’humanité

Cette petite joie



Joseph Ponthus

Extraits d’À la ligne – Feuillets d’usine

Éditions de la table ronde






Le cerveau – est plus spacieux que le ciel –

Car - mettez-les côte à côte –

L’un contiendra l’autre sans peine –

Et vous – de surcroit – 

 

Le Cerveau est plus profond que la mer – 

Car – tenez-les – bleu contre bleu –

L’un absorbera l’autre –

Comme les éponges – les seaux – 

 

Le cerveau a le poids exact de Dieu –

Car- pesez-les – once pour once – 

Ils diffèrent – s’ils diffèrent – 

Comme syllabe et son.

 

Emily Dickinson



De l’être pur et simple



Le palmier au bout de l’esprit,

Au-delà de la dernière pensée, monte

Dans la distance de bronze,

 

Un oiseau aux plumes d’or

Chante dans le palmier, sans humaine signification,

Sans humaine émotion, un chant étranger.

 

Tu le sais alors, ce n’est pas la raison

Qui nous fait heureux ou malheureux.

L’oiseau chante. Ses plumes brillent.

 

Le palmier se dresse au bord de l’espace.

Le vent bouge lentement dans les branches.

Les plumes frangées de feu de l’oiseau oscillent.



Wallace Stevens




Miroir


Je suis argenté et rigoureux. Je n’ai pas de préjugés.

Quoi que je voie, je l’engloutis immédiatement

Juste comme cela est, sans que le voile amour ou dégoût.

Je ne suis pas cruel, seulement fidèle —

L’œil d’un petit dieu, à quatre coins.

La plupart du temps je médite sur le mur opposé.

Il est rose, avec des mouchetures. Je le regarde depuis si longtemps

Que je le prends pour une partie de mon cœur. Mais il vacille.

Les visages et l’obscurité à l’infini nous séparent.

 

A présent je suis un lac. Une femme se penche sur moi,

Scrutant mon étendue pour savoir ce qu’elle-même est vraiment.

Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles ou la lune.

Je vois son dos, et le reflète fidèlement.

Elle me récompense par des larmes et un mouvement de mains agitées.

Je suis important pour elle. Elle va et vient.

Chaque matin c’est son visage qui remplace l’obscurité.

En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une vieille femme

S’élève vers elle jour après jour, comme un terrible poisson.


Sylvia Plath




Passage d’une lettre



Des livres je n’en lirai pas un.

 

Je me souviens

des troncs tressés de paille,

des tuiles pas cuites sur les étagères.

La douleur reste et les images s’en vont.

 

Ma vieillesse je veux dans le crépuscule vert

du vin la passer,

sans conversation. Les assiettes d’étain crépitent.

 

Penche-toi sur la table ! Dans l’ombre

jaunit la carte du Portugal.


Günte Eich




RESTES D’OUÏ, RESTES DE VU, dans

le dortoir mille et un,

 

de jour en nuit

la polka des ours :

 

ils te rééduquent,

 

tu seras de nouveau

lui.



Paul Celan




Je raisonne, Terre est courte —

Et Angoisse — Absolue —

Et maintes choses blessent —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne, nous pourrions mourir —

La plus grande Vitalité

Ne surpasse la Caducité,

Mais, qu’est-ce que tout cela ?

 

Je raisonne qu’au Ciel —

En quelque sorte, cela sera égal —

Quelque nouvelle Équation, donnée —

Mais, qu’est-ce que tout cela ?


Emily Dickinson





Joan 20. v. 19-20 - Ostendit eis Manus et Latus. Aux cinq Playes de Jesus-Christ ressussité


Aziles de retraite, arceneaux de deffence,

Minières des trésors qui nous coulent des Cieux,

De l’Epouse de Dieu les joyaux precieux,

Bouches d’or qui plaidez nostre cause en silence.

 

Estoiles qui versez une heureuse influence,

Sources de nostre bien, canaux delicieux,

Trous où bornent leur vol les vrays Ambicieux,

Gages de nostre accord, seaux de nostre esperance.

 

Rubis qui broderés dedans l’Eternité

Le Vestement humain de la Divinité,

Fenestres du beau jour de la Gloire celeste.

 

Refuge des Pecheurs que l’Amour leur a fait ;

Jesus donne sa Paix, puis il vous manifeste :

C’est faire voir la Cause en ayant dit l’Effet.



Zacharie de Vitré




J’entendis bourdonner une Mouche — à ma mort —

Le Silence dans la Pièce

Était pareil au Silence de l’Air —

Entre les Râles de la Tempête —

 

Les Yeux à la ronde — s’étaient taris —

Les Souffles rassemblaient leurs forces

Pour l’ultime Assaut — quand le Roi

Ferait son entrée — dans la Chambre —

 

Je léguai mes Souvenirs — d’une Signature

Cédai la part de moi

Transmissible — et c’est alors

Qu’une Mouche s’interposa —

 

Un incertain, trébuchant — Bleu Bourdonnement —

Entre la lumière — et moi —

Alors les Vitres se dérobèrent — alors

La vue me manqua pour voir —



Emily Dickinson




Aimable image

Quel chatoiement là-bas relie

Pour moi le ciel à la colline ?

Une brume matinale éblouit

La vue perçante de mon regard.

 

Sont-ce des tentes du vizir

Qu’il fit dresser pour ses bien-aimées ?

Sont-ce des tapis de fête

Parce qu’il s’unit à la préférée ?

Rouge et blanc, mêlés, mouchetés,

Je ne saurais voir plus belle image ;

Mais comment, Hafis, ton Chiraz parvient-il

Jusque dans les grises contrées du Nord ?

 

Oui, ce sont les coquelicots chatoyants

Qui se pressent côte à côte

Et, défiant le dieu de la guerre,

Couvrent les champs de leurs gracieuses rayures.

 

Veuille toujours ainsi l’homme sagace

Se soucier avec profit de telles parures florales

Et un rayon de soleil, comme maintenant,

Les éclairer sur mon chemin !


Johann Wolfang von Goethe





Oui, cela a tenu à peu de chose

A Adam Michnick

 

Oui, cela a tenu à peu de chose : j’aurais pu

tout simplement comme les autres lever le bras pour le vote

tout simplement comme les autres le laisser retomber —

pour qu’en même temps le coude lourd

s’enracine dans les tapis verts des tables des præsidiums,

et dans les cuirs couvrant les sièges où l’on s’enfonce

des limousines noires, dans les pupitres

vernis des tribunes, dans la blancheur des nappes

de banquets ;

j’aurais pu lever le bras. Mais non.

Esprit critique trop développé ? Manque de souplesse ?

A franchement parler, un simple moment de doute :

une peur panique à l’idée que peut-être je ne pourrais

plus du tout laisser retomber le bras, que

la main levée sera transpercée par des crochets

de boucherie de ce ciel que nous aimons imaginer

avec une triste ironie comme

un magasin de viandes vide, où parfois seulement

la marchandise apparaît sous la forme

de carcasses d’âmes.


Stanislas Baranczac




Un vers



Un vers est un roi qui avec la politesse

des rois arrive à l’heure aux rendez-vous.

Il n’éclôt jamais avant la conjonction

prévue depuis un temps très long.

 

Toutes les planètes, sinon, déraperaient.

 

Un vers est un dieu qui se présente, tremble

à ta fenêtre, frileux, ne souffle mot.

Et meurt parfois, d’une crainte

blanche à ne pas naître.


Maria Luisa Spaziani




Le silence du mouvement

O mémoire, toi libre tu rappelles

l’avenir qu’a vécu mon cœur,

le ciel perdu dans les espaces sourds

tu le conduis dans le crépuscule amoureux

sur tes pas ; je t’attends : sur le blanc

parapet, dans les yeux de celle qui

se reflète en l’étale

paix de lune le temps d’un éternel

printemps mourant comme la plume.


Piero Bigongiari



La rue déserte

Finie l’école. Il fait trop chaud

pour être à l’aise. Elles vont

à l’aise jupe légère dans la rue

où elles passent leur temps.

Elles ont grandi. Elles tiennent

des flammes roses dans la main droite.

En blanc de pied en cap

le regard de côté, coulissant —

en jaune, en tissus amples,

ceintures noires, bas noirs —

effleurent d’une bouche avide

un sucre rose sur un bâton —

on dirait d’un œillet à leur main —

elles montent la rue déserte, solitaire.


William Carlos Williams



Neige

Neige : qui

pourrait penser

ce mot jusqu’au bout

là où

il se dissout

et redevient l’eau

 

qui détrempe les chemins

et reflète dans

une flaque

 

noire luisante

le ciel comme s’il

était d’acier inoxydable

 

et demeurait

inchangé bleu.



Rolf Dieter Brinckmann



Ambiance


La nymphe forestière, en l’honneur de qui, uniquement,

Les oiseaux s’enjouent, ne pourvoit qu’à l’ambiance

Et jamais ne conduit le chœur : même à l’aube

Quand nous éveille leur sifflet, flûte, trille,

Étonnés que chacun puisse ainsi improviser

Sa propre partie, comme au hasard

Chacun en sa propre mesure, et pourtant éviter

Discordance ou domination, fût-il virtuose

Le volontaire d’amour ou de long souffle.

Les rares silences semblent eux-mêmes son

Plutôt que pause pour se reprendre ou méditer…

Et nul morceau n’est jamais répété.


Robert Graves



Danse de mots


Il faudrait de l’éclair les émouvoir,

Ne pas devancer le rythme ; compter sur la chance,

Ou ce qu’on nomme ainsi, pour sa vive émergence

Quand l’éclair pénètre la danse.

 

Leur accorder leurs pas traditionnels, leurs postures,

Mais voir à ce qu’ils les dansent jusqu’au bout,

Jusqu’à ce que l’éclair soit seul à rendre clair

Et simple le thème comme la chorégraphie.


Robert Graves




Plus beau de s’Abolir — le Jour

Quand dans la Ténèbre il plonge —

Son Teint, de Soleil pour moitié —

S’obstine — Obsède — Se corrompt —

 

Reprend son Éclat, comme un Ami mourant —

D’un étincelant Répit nous nargue —

Mais seulement pour aggraver la Nuit

D’un masque — parfait — d’agonie —


Émilie Dickinson




Au mesme champ où le choc fut donné

Des que le Ciel est voilé des nuits sombres

On void encor’ combatre en l’air les ombres

Des morts choquans d’un fier cours randonné.

 

Hommes, chevaux, en rang bien ordonné

Semblent en l’air se donner mains encombres

Et rallier de leurs troupes les nombres

Lors qu’elles ont le camp abandonné.

 

Qui fait cela ? ont les morts telle rage

Et telle haine empreinte en leur courage ?

Ou si ce sont des Démons curieux

 

Apparaissant auprès de ceste ville

Comme jadis près le tombeau d’Achille,

Et s’ebbatant à nous tromper les yeux ?


Guy Le Fèvre de la Boderie




Ah les lieux qui se souviennent de moi !

Voilà la Grande Mémoire !

Mais ils ne se souviennent pas que de moi

mais de tous ceux qui y ont mis le pied

 

Ils savent aussi mépriser l’histoire

pour l’amour de l’instant éphémère

pour la belle qui ne passera qu’une fois

avec le soleil entre les jambes


Bogomil Djuzel




Jour d’hiver, pas de lettre, cinéma

Une femme à la fenêtre étreignait

la fatigue de son corps, réclamant

ce qu’elle sentait lui appartenir

par-delà toute reconnaissance.

L’homme qu’elle avait choisi

ne pouvait pas, l’auraient-ils voulu l’un et l’autre,

répondre à sa

frénétique réconciliation

avec soi.

Debout, seul,

un arbre dans la cour

lâchait ses feuilles qui tombaient

une à une, fines-gaufrées,

citron pâle, sur le sol.

On reproduit en dialogues,

dans l’esprit, ad nauseam,

ce qu’il faut, quand tout a été dit

et fait, chasser

et laisser tel que ça n’est pas.


Linda Orr




Ravissant fleuve, et de pierreuse veine,

Qui de ronger les rives ton nom prens,

Bien descendons par désirs differens

Ou amour moy, et toy nature meine.

 

Or va premier, et ton cours ne refreine :

Va je t’en prie, et à la mer ne rens

Si tost son droict : mais un peu te reprens

Quand tu seras vers celle part sereine :

 

Ou pourra veoir ce beau soleil luisant,

Qui reverdit ton bort gauche, et peut estre,

Que mon tarder luy est bien desplaisant.

 

Ses piedz luy baise et sa blanche main dextre,

En luy disant : baiser soit pour parolle,

L’esprit est prompt, mais la chair foible et molle.


Vasquin Filieul




S’effacer,

s’abstenir,

sous n’importe quel climat.

 

Prendre les nuits comme des remèdes

et rester en marge, sans même le dire.

 

Dévier légèrement l’éternité

et se tenir là en suspens,

comme un insecte dans une fissure.

 

Ce n’est qu’ainsi,

abandonnant parfois temporairement la vie,

qu’on peut continuer de vivre.


Roberto Juarroz




Je croyais

N’atteint pas tout Amour puisqu’il ne peut

casser la branche de la Mort qui touche.

Mais Mort à peine peut

si en cœur d’Amour sa peur meurt.

Mais Mort à peine peut, puisqu’elle ne peut

en poitrine d’Amour entrer sa peur.

Car Mort gouverne Vie ; Amour, Mort.


Macedonio Fernandez



L’été

Le champ à moissonner apparaît, sur les hauts reluit

Le faste des nuages clairs, pendant qu’au vaste ciel

Dans la nuit silencieuse nombre d’étoiles scintillent,

Il est vaste et grand des nuages le fourmillement.

 

Les sentiers s’en vont s’éloignant plus loin, la vie des hommes,

Elle se montre sur les mers sans se dissimuler,

Le jour du soleil se révèle pour l’essor des hommes

Une haute image, et comme l’or brille le matin.

 

De nouvelles couleurs parent l’étendue des jardins,

L’homme s’émerveille de voir menée à bien sa peine,

Ce qu’il fait avec vertu et accomplit hautement

Prend place dans la suite fastueuse du passé.


Friedrich Hölderlin




Collines

A quoi bon fuir l’été venu vers une mer

bien à l’ancre dans son lit

quand rester immobile au creux du chemin semble

une manière de navigation et que déjà réunir

tes doigts sous le front te sacre capitaine

quand il suffit de peu un coup de vent plus sec

gonflant ton paletot et de trouver comme autrefois

la force de siffler en baissant les paupières

pour voir sortir du port le village à tes pieds

tous ces gens sans histoire sous le linge qui vole

debout et saluant sur le pont dérisoire

ce pays qui te tient comme un regard d’ami


Guy Coffette




Les grands arbres, l’hiver

Les grands arbres dépouillés presque,

                                            somnolents, venteux,

le fourmillement y perdure, ô musique,

par rafales au travers du chemin.

Chacun est roi qui se dresse parmi les autres

pour y mêler son peuple de ramures,

                                              c’est le même,

l’énergie tremblante d’où s’éparpilleraient,

impatience, émoi d’être, mal à l’aise,

les oiseaux, le serpent, nous tous.


André Frénaud




Tout ce qu’on exprime

           ou avale

a passé la nuit chez le sens photophobe

qui entre chien et loup

derrière les dents fausses ou fermes

           vit sa vie charnue

 

après avoir appris

à parler

il se retranche peu à peu dans sa parole

 

la bouche accorde aux mots

           une couleur trompeuse de simplicité

qui à son tour

           pour ainsi dire

façonne la poésie


Hans Cornelis ten Berge




Le printemps

Quand dans les champs germe un nouveau ravissement

    Et que la vue à nouveau s’embellit et que

        Sur les versants des monts où les arbres verdissent,

            Des souffles d’air plus clairs, des nuages se montrent,

 

Oh ! quelle joie ressentent les hommes ! joyeux

    Le long des rives vont les solitaires, calme,

        Et délice et plaisir de la santé fleurissent,

            Le sourire amical lui aussi n’est pas loin.


Friedrich Hölderlin




Deux — furent deux fois immortels —

Privilège de peu —

Éternité — acquise — dans le Temps —

Divinité contraire —

 

Superlatif de Paradis

Dont la qualité par nos Yeux

Ignobles est conçue —

Grâce au Relatif.


Emily Dickinson




Je me sers à proprement parler

de la bouche

tout en oubliant l’esclave

qui nourrit mes pensées

 

pour la vie forcée

à servir les lèvres

elle devient la maîtresse asservie

de ma bouche

 

quand je parle quand je mange

elle sent comment s’aiment

dans son bouge la mie et le mot

 

languissante elle farfouille

entre les deux —

petite cochonne, à loisir

se vautrant dans la bouillie

 

Mais aucune langue ne peut dévorer longtemps l’amour

 

quand la phrase est prête et le pain

dénudé, elle crache la motte

des mots et engloutit le reste


Hans Cornelis ten Berge




Réveil en hiver



Je puis goûter au fer-blanc du ciel — au fer-blanc authentique.

L’aube hivernale est couleur de métal,

Les arbres se raidissent par endroit comme des nerfs brûlés.

Toute la nuit j’ai rêvé de destruction, d’anéantissement —

Une chaîne de gorges coupées, et toi et moi

Nous éloignant peu à peu dans la Chevrolet grise, buvant le poison

Vert des pelouses apaisées, les petites pierres tombales en planches,

Silencieuses, sur des roues de caoutchouc, en route pour la plage.

 

Comme les balcons retentissaient ! Comme le soleil allumait

Les crânes, les os dégrafés face au panorama !

Espace ! Espace ! Les draps de lit tombaient totalement en lambeaux.

Des pieds de berceaux se fondaient en de terribles attitudes, et les infirmières —

 

Chaque infirmière rapiéçait une plaie avec son âme et disparaissait.

Les invités funestes n’avaient pas été satisfaits

Des chambres, ni des sourires, ni des magnifiques gommiers,

Ni de la mer, faisant taire leurs sens pelés comme la Vieille Mère Morphée.


Sylvia Plath




Matière des fleurs


Les nuages poussent hors du cercle leur poids de nuages,

c’est l’aube, le fer retrempe rouge et glacial dans les cendres,

les dieux claquent des dents, nous naissons encore,

muets.

 

Crissement de graviers, mâchoires, sous le vert

des robes. Le vide pousse dans les branches. A l’étal du monde

l’albâtre du muscle infâme, prospère.

Allons et venons, lents rois, notre buste reluit vif dans les tournants, une vraie

planète ; enfin la foudre immobile nous pend dans les feuilles brûlées.

 

Nos mères, douce armée ; dès maintenant l’éloignement des jupes

dans la tiède agitation des fanions. Au loin, pourtant,

la moiteur moelleuse du miel est baume, lumière. Aux pleurants répondre que

     le paysage reste dur, comme l’aboiement des motos

sortant du canon increvable des forêts. La pierre des frontons, non vaincue,

maintient l’inepte sourire par-delà le crépi des clartés.


Petr Král