La
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blanche

Le dépôt

ROSE JAUNE

MÉMOIRE DE COQUILLE

Chap 7 - Voyage voyage

INTRODUCTION


L'architecture de ce roman moderne, comme celle du Château de l'Âme, est faite de pièces. Chaque pièce est construite avec des pierres de taille fournies par les auteurs invités à construire eux-mêmes le site de poésie Le Dépôt de La Page Blanche.


Voyages de Mary Coquille



TOME 1



(1) ODESSA


Demain je retourne dans un pays en phase de rupture.

Aux dialogues incapables d’échapper au déferlement des images.

Écrivant sur tout ce qui se mobilise et bien avant de perdre la face.

Un pays somme toute déchiré, éprouvant l’isolement et qui n’a

pour seul espoir que de faire le tour du monde.

Que j'ai essayé de fuir le jour où tout a basculé. À force de trop écrire ou de n’avoir fait qu’y penser. Et parce que j’ai lu le livre de l’Intranquillité. L’œuvre qui navigue à contre-courant des rêves. Et ne

se laisse toucher que si on l’aide à se multiplier.

Ce pays dur comme l’océan et tranchant les artères aux gréements. Bordé de limites pour le moins inadaptées.

Traversé d’inutiles mouvements et enclin à écarter du pied tout acte d’héroïsme.

Ce pays qui s’étonne encore de ce que faisait cet inconnu au bout de la jetée.

Ce que je ne ne cessais de répéter, quand tout a basculé. Dans la froideur du matin. Quand les livres ont pleuré et inondé la mémoire. 

Ukraine. Ce pays de pluies diluviennes, de bourrasques de vent. Qui noyait les mots de colère en faisant la leçon à qui ne l’écoutait pas. Toi, qui de tes mots, a détaché une île du fond de l’horizon.  

Ne dites pas que j’ébruite des mots. Ce sont les oiseaux qui proposent d’en dire plus et non la vérité.

J’entends d’ailleurs leur chant se rapprocher, en accroître la portée. Au-dessus des nuages et échappant à l’horizon.   

Combien devinent la distance ? Reculent du

lointain, maltraitent l’oubli et changent d’apparence.  Et que dire alors de ces mots qui viennent ronger nos cœurs, crier sur nos maisons et mendier à nos portes ?

Alors, ne reviens pas. Ne reviens pas, toi, l’imposteur. Ne reviens pas corriger ta défaite. Ne reviens pas dans la douleur. Te frotter aux nuages. Accuser l’invisible. Ne reviens pas si ton visage a disparu. 

Si ta jeunesse est introuvable. Quelquefois, l’horizon capitule devant la force de sa propre inanité.

Ce pays qui ne sait où aller. Ni noir, ni blanc. Qui traverse le temps en se cachant le visage. Ni vieux, ni jeune. Usé de mémoire au point de tout emprunter au langage des signes. Ce pays qui s’est constitué un royaume et ne doit sa survie qu’à l’espace infini des contraires.

Ni plus, ni moins qu’un pays tombé trop tôt hors du lit. Avec ses histoires de silence et de voix inaudibles. Un pays que j’ai aimé pour avoir gardé son calme quand tout a basculé. 

Dans ce laps de temps qui va de la vie à la mer et que les vagues

ont fini par soigneusement rayer de la carte.



(2) Poésie du bien total, ne reste pas silencieuse, car la guerre crie, mondes et univers enluminés de poèmes, on ne pourra jamais couvrir votre ciel fait de matières sublimes comme une âme supérieure, haut comme l’éternité, car pour que le bonheur soit total vous existez, univers futurs, et si les gens croyaient aux poèmes du bien et si la politique et l’économie s’appuyaient plus sur la littérature humaniste, les systèmes et les humeurs sociales de toute la planète deviendraient vertueux, et la vie terrestre ne serait pas dévalorisée par la mort, voilà la véritable centralité de la poéticité capable de tout transformer en bonheur et beauté qu’on a dû défendre déjà aux abords, au rez-de-chaussée des cultures, et je veux espérer que tout cela est fait pour le développement des gens et des littératures…


(3) Les mots ont perdu. Les mots n'ont plus aucune valeur. L'argent impose sa loi au mépris des valeurs humaines. La manipulation de l'information de totale mauvaise foi est à l'œuvre en Russie. Les premiers sangs coulent déjà sur les mains du président dictateur général. La guerre, la défaite de l'intelligence. La victoire de l'instinct primaire de l'homme.


*


Je préfère aller marcher. Le ciel d'ici est bleu avec quelques nuages mais aucun missile en vue. La nature est le repos et le répit que je souhaite. L'air frais voire froid, huit degrés avec un ressenti de six à cause du vent de noroit, n'empêche pas les rouges-gorges de s'en donner à cœur joie, je devrais plutôt écrire à "chœur joie", pour chanter dans les arbres du parc du Chêne Joli. Pour peu je me verrais bien chanter avec eux pour faire sortir tout ça. Cette angoisse de vivre sur la même terre que ces cons.


*


Le sang ne fait pas un bon engrais pour la terre. Elle se gorge alors de ressentiments qui activent la poussée des adventices de vengeance et de haine.


*


encore ce soir


le crépuscule se dérobe


derrière la guerre 


*


je vois des bombes


dans le gui des arbres


mon pas dérangé


par des images lointaines


 

*



la folie d'un seul homme


de quelle secrète enfance


a-t-il souffert ?



alors le bien prédit


s'est abattu


sur un pays martyr


 


*


 

la survie


n'est pas vivre au-dessus


ni vivre mieux


 

la survie


cette forme de


sous-vie


 


*


 

deux peuples frères


des relations reniées


 

tout un héritage


jeté à terre


 


*


 

marie-pierre et sa météo


annonçant bise de nord-est


 

comment un mot est-il si froid


si chaleureux en même temps


 

*


 

qu'elles nous font mal en ce moment


les nouvelles qui viennent d'est


 

*


 

deux hommes fâchés aux cent mots


vérité absolue des causes


du mal insupportable


 

liberté écrasée au pied


 


*


 

ici les immeubles


tiennent encore debout


 

*


 

je regarde des images


des images sans le son


des images du chaos


 

des larmes coulent sur des gravats


et les gravats recouvrent les larmes


 

je ne vois pas la mort c'est pire


je la ressens


comme si j'étais sur place


 

dans l'agonie d'un espoir qui meurt


je ne vois que de l'encre noire


versée dans les mémoires


 


*

 

Les portes ne tiennent plus debout. Des pas hésitant traversent des portes qui ne tiennent plus debout. Des portes hésitent à s'effondrer sur les passants qui tiennent encore le coup. Les portes ne portent plus rien, même pas la lumière du jour. Ni même le son des cris et des pleurs.


 

Les fenêtres n'ont pas tenu le coup de feu. La lumière hésite encore. Son pas tiendra-t-il dans la folie des nuages ? Les fenêtres sont aveugles et pourtant voient bien le malheur entrer dans la ville.


 

Les murs ont délaissé les portes, les fenêtres. Ont délaissé le pas des vivants fuyant. Les murs aussi sont des victimes. Les murs en viennent à détester leur destin et même devenus gravats continuent à plaindre les survivants et à s'excuser d'ensevelir des corps.


"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien (...). Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez". Hannah Arendt


Svetlana TRAGOCKAYA, poète russe (biographie ici 

https://avoska-gazeta.ru/news/08-12-2021-17-20-43-vyazemskoy-poetesse-svetlane-tragockoy-ispolnilos-75-let.html) que j'ai connue grâce à un concours de citations, m'a envoyé ce poème de Leonid Kisselev, poète ukrainien 


Un poète ne peut pas mourir

À l'hôpital ou à la maison au lit.

Et même dans le Caucase, au duel

Un poète ne peut pas mourir.


Un poète ne peut pas mourir

Dans un camp de concentration,

en prison faisant écho à la peur grondant,

Et même dans les convulsions collantes du billot

Un poète ne peut pas mourir.


Les poètes meurent dans les cieux

Leur haute chair ne connaît pas la pourriture.

Comme étoile filante, un signe de feu

Les poètes meurent dans les cieux...



Je lui répond en écho :


dans les décombres 

des villes d'Ukraine

sous les gravats

des immeubles effondrés 

sous les bombes

parmi les milliers de morts

Il y a peut-être des poètes


un poète ukrainien peut mourir

et avec lui les mots

qu'il vient d'écrire 

à son amour

à son pays 

à ce printemps sanglant

à défendre sa liberté


dans les colonnes de blindés

dans les avions

russes en guerre

partout en Ukraine

il y a aussi

des milliers de morts

Il y a peut-être des poètes


un poète russe peut mourir

et avec lui les mots

qu'il vient d'écrire 

à son amour

à son pays 

à ce printemps sanglant

à défendre on ne sait qui.



Fatigué après ce travail au jardin, je m'assoupis avec ces mots d'Ezra Pound : "Chaque lecteur devrait être un homme intensément vivant, et le livre, une sphère de lumière entre ses mains." 

et ce début de poème de T.S.Eliot :


"Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre"


Et je me dis que bien que sympathisant avec les fascistes, ces auteurs de la Lost Generation méritent d'être lus.



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TOME 2