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L'almanach de Jérôme Fortin

Partie 1 : Ecrivains et dramaturges méconnus

Introduction :


Nous connaissons tous Shakespeare, Joyce, Proust, Tolstoï, Ducharme… Mais dans l’ombre de ces génies, tels le taillis sous le futaie, de nombreux auteurs de moindre envergure auront malheureusement pourris dans les oubliettes de l’histoire. Les raisons pour cela peuvent être multiples: soit ils n’eurent pas la chance de faire rayonner leur génie, soit ils étaient trop en avance sur leur temps et donc incompris, soit encore ils réalisèrent trop tard qu’il était impossible d’écrire un roman ou une pièce de théâtre avec un batteur à oeuf. Après avoir longuement expurgé de vieilles anthologies de littérature universelle, M. Fortin nous présente ici quelques-uns de ces écrivains mal connus.


Ulrick Datsün


Dans son drame naturaliste “Enrik et Ulma”, le dramaturge suédois Datsün, bien connu dans les milieux intellectuels stockholmiens pour sa barbe parfaitement taillée, ses vêtements sobres et sa maîtrise du rouli-roulant, dépeint avec justesse les conditions oppressantes de la femme scandinave à la fin des années 1800. Ulma, qui ne prononce que le mot “färshpouk” tout au long de la pièce (ce qui signifie “ j’en ai mare de ces conditions de merde et, d’ailleurs, qui est-ce qui est encore parti avec ma serpillère?”) est au prise avec un mari idiot et contrôlant, propriétaire de quelques lopins de terre sur la Rive-Sud de la Voxnan. Suite à de mauvais placements (Enrik, suivant les conseils de son frère Sergerik, ayant placé toute leurs économies dans un gisement de réglisse en Laponie, sans se préoccuper du fait que l’entrepreneur véreux ait tendance à pouffer de rire sans raison et à écrire Laponie avec deux n) le ménage se retrouve ruiné. Humilié, Enrik passe sa frustration sur son épouse Ulma. Cela commence subtilement, avec des remarques désobligeantes telles que “Ulma ma chérie, je crois que ton höns est un peu trop cuit ce soir”, puis dégénère rapidement vers une violence verbale et physique probante. À la fin de la pièce, avant que Ulma, à l’aide d’un höns carbonisé, ne tue Enrik, celui-ci passe ses journées à la pourchasser avec un bâton de golf en criant “grosse vache! Grosse vache! Tu cuisines encore plus mal que ta mère!”. Suite à l’échec retentissant de Enrik et Ulma, Datsün se convertira au surréalisme avec la pièce “Je suis un morceau de gruyère”. Malheureusement, sa parabole dada en 18 actes ne trouvera pas plus les faveurs du public que sa pièce précédente, et la critique insistera surtout sur la valeur balistique de l’oeuvre. L’auteur tenta, sans succès, de se suicider en éliminant les fibres de son alimentation



Louis Tuile


Contemporain de Proust et de Gide, Tuile poussa la littérature d’introspection à ses limites narcissiques dans sa fresque en douze volumes: “En quête du Moi perdu… et de son frère jumeau”. Il fut l’un de ceux qui tenta d’accorder le Je non seulement aux verbes pronominaux, mais également aux adverbes. Un de ses passages les plus célèbres, que Joe "balloune" Caron cite dans son anthologie “La littérature française mondaine entre mai 1867 et juin 1869” est: “Mademoiselle Aubier, si belle lorsqu’elle incline son petit chapeau de la sorte sur sa tête frisée de caniche, m’a encore ignoré chez Madame Charlotte cette semaine lorsque, m’étant pourtant vêtu avec soin (ayant mis ce gaminet de chez Diane arborant un imprimé imitant le toxédo)… Je me suis alors écrié en moi-même, dans mon mal de vivre: “Comment-je?” Pourquoi-Je””. Assurément, mademoiselle Aubier ne pouvait être l'amante de Tuile (à moins qu’on ait ici affaire à un autre cas de transubstitution de genre, et que le “petit chapeau” dont il est fait mention soit en fait un cantaloup). Tuile, c'est bien connu, était un homosexuel réprimé. Il tenta de dissimuler son orientation à sa mère en épousant son caniche Biquette, mais lorsque cette dernière enfanta de 12 petits chiots, sa mère réalisa qu’il ne pouvait en être le père et le renia. On raconte qu’il mourut ignoré et humilié, et que son goût morbide pour les biscuits au gingembre et les Francforts l’aurait rendu si gros qu’on le surnommait, dans les salons littéraires, “la grosse baleine à Loulou”.


Martin S.Stone


Gertrude Stein le décrit comme étant: “une des figures les plus tragiques de la Génération Perdue”, insistant sur son alcoolisme sévère, sa personnalité limite et son goût pour le patin à roulettes. Tout comme Hemmingway, il s’adonnait régulièrement à la chasse au lion, mais jamais en Afrique. Lorsqu’il rencontra Fitzgerald en 1912 à Sing Sing, Stone avait déjà sombré dans un alcoolisme profond et, après 16 heures, ne savait plus que prononcer la phrase: “Zelda a un gros cul, mais t’es mon meilleur chum”. En pleine prohibition, il arrivait quand même à ingurgiter des litres de tord-boyaux frelaté qui lui faisait oublier sa déchéance. Face au puritanisme des éditeurs américains et leur compréhensible réticence à publier son premier roman (un roman de style "Jazz" dont le manuscrit, raconte-t-on, sentait bizarre), il s’exila à Paris et s’anéantit encore davantage dans l’acool et le sexe. Son second roman “Malade dans les toilettes à Clichy” est, selon Stein, son chef-d’œuvre. En voici un extrait: “ Devant mes paupières émues dont les embruns perlés faisaient ricocher les fauves et les magentas du soleil déclinant, sa peau, nue, sur laquelle tournoyaient en kaléïdoscope les reflets scintillants de la Seine, était un parchemin m’indiquant la voie du Salut. Cette pute de Pigalle, à la bouche encroûtée, avait beau avoir une haleine de moule, elle était mon Seul et Ultime espoir. Je vidai la bouteille de pinard et terminai la nuit à vomir dans les toilettes de l’hôtel de la rue Gît Le Cœur (qui deviendra le Beat Hotel, n.d.a) … “ Plusieurs auteurs de la génération Beat qui suivit citèrent Stone. Burroughs aurait aimé son style imprégné de surréalisme, bien qu’il le décrive comme: “un ectoplasme vacillant au menton tellement fuyant qu’il avait l’air d’avoir la mâchoire supérieure plantée dans l’os du cul”. Kerouac dira de lui: “Martin S. Stone? Ça me dit vaguement quelque chose… était-il serveur à Newark? “


Itof Maïachev


Si le gentilhomme terrien Tourgueniev représente la Russie rurale et pittoresque du XIX siècle et Dostoïevski le citadin pauvre et tourmenté par le Mal Universel, Itof Maïachev, quant à lui, représente la classe moyenne banlieusarde de l’époque pré-révolutionnaire. Ses romans (dont le plus connu s’intitule Le Démon est mon voisin Gaëtanoski) et son unique essai (Comment vaincre le Mal Russe et les Pissenlits) constituent les témoignages les plus authentiques des préoccupations de la Russie suburbaine du dix-neuvième siècle. On y retrouve de vibrants témoignages sur les difficultés que connut alors la Russie quant à la cueillette des ordures ménagères, les taxes municipales, la consommation d’opium et de vodka par les jeunes dans les parcs et, surtout, les mœurs de l’habitant moyen de la Rive-Sud de la Volga. Le personnage principal de Le Démon est mon Voisin Gaëtanski, Roberteï, se trouve oblitéré par les récriminations d’une femme neurasthénique représentante en tupperware et les agacements d’une fille adolescente laissant dépasser son string par-dessus son baboushka. Comme si cette tension familiale n'était pas déjà assez opressante, il doit en outre composer avec Gaëtanski, son osti de voisin, qui possède un ordinateur, une charrue et une femme plus grosse que la sienne. Roberteï passe ses nuits à échafauder la parfaite combinaison pour se débarrasser et son voisin et de sa femme, mais flanche toujours quand, au matin, il hume le parfum sucré des crêpes au sarrasin que lui prépare invariablement son épouse Iga. Pour oublier sa médiocrité, il consacre les quelques heures de liberté que lui octroit son travail de fonctionnaire à tondre sa peloushka et à fantasmer sur Olga, la femme obèse de son voisin. C’est durant un barbekïuch party (un méchoui de yak, généreusement arrosé de vodka) que Roberteï, ayant trop bu, laissa accidentellement dégouter de sa bouche un épais filet de salive dans le décolleté de Olga. Il s’ensuit la traditionnelle “réparation par les armes” au cours de laquelle Roberteï est blessé au talon. C’est dans le vif de cette scène que Maïachev écrivit sa réplique la plus intense et la plus citée dans les notes de cours de tous les cégeps de la Rive-Sud: “Roberteï, tombant à genoux après avoir été touché par le fleuret de Gaëtanski, s’écria, le visage congestionné: “ ah maudit! tu m’as fait mal au pied!”.


Serge Blais


Dans son anthologie de la littérature québécoise, parut chez VLB, Claude Langevin (professeur au cégep de la Rive-Sud), décrit Serge Blais en ces termes: “ Lorsqu’il entrait au bar Chez son Père, demandant au barman sa traditionnelle quille de Molson, Blais ne portait généralement pas de pantalon”. Influencé par Kerouac et la culture Beat américaine, il se tint néanmoins à l’écart de la tendance indépendantiste de la période post-duplessiste (on remarque une absence de revendications nationalistes dans son oeuvre, à l’exception peut-être de cette tirade ambigüe dans le premier tome de C’est le bordel chez Jean-Pierre: “ Criss d’impéralistes anglo-saxons! Impérialistes irréalistes, ça me déréalise. C’est pas pour dire; j’en suis à m’en déchirer la peau, peau rouge, peau blanche, personne le sait, le soleil jette ses rayons de l’Atlantique au Pacifique comme dans une grande mer de bière”. Contemporain de Ducharme, il était friand d’allitérations et de calembours. À la fin de sa vie, il n’écrivait plus qu’en onomatopées, ce qui compliquait la description de certaines scènes, comme celleci où Luc, un travailleur récemment mis à pied par Alcan, a une altercation avec son agent d’aide sociale: “ A floush, boing flapapapoup! Shlouink, shlouink! Apapipout, apapipapout, APAPIPAPOUT!”. Gauvreault dira de lui: “oui, je dois admettre avoir volé ses idées...”. Les éditions La petite cabane à sucre a récemment obtenu une subvention du gouvernement pour rééditer l’ensemble de son œuvre sur des deux par quatre. Son œuvre pourra ainsi être accessible à tous, entre 14 et 16 heures dans le soussol C de la Bibliothèque des Archives Nationales. Madeleine, la réceptionniste, est cependant assez peu aimable en fin d'après-midi.