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Le dépôt

SANS DESSUS DESSOUS

Textes divers et variés


Amulette


Nous ne vieillissons pas car le temps continue de nous amuser. Avec lui nous jouons, et nous rions de l'éternité; nous nous en moquons de toutes nos dents, de nos os, de notre interminable usure, de notre soif, qui pour nous mener au coeur de l'ivresse, nous change en sable.

Nous sommes d'ailleurs, et rien de ce qui est étranger nous est indifférent.


Philippe Léotard


RAFRAÎCHISSONS LES VIEUX THÈMES


 Dans un pays où les ventes publiques de tableaux

se font dans une cour, les cadres étaient à terre et

plus de trois cents fenêtres que leurs propriétaires 

avaient louées étaient pleines de bouchers. C’était 

comme pour la guillotine ! On venait voir tuer l’art 

et le bonheur. Plusieurs des bouchers qui étaient 

aux fenêtres avaient des jumelles.


Max Jacob, extrait de Le cornet à dés - Poésie Gallimard



Ovaine



27/04/2021

En remontant son arbre généalogique, Ovaine se retrouve nez à nez avec Eve en cuissarde de boa :

– Dis donc, t'es canon, itapa loupée, Dieu !

– Toute seule que j'me suis faite, figure-toi.

– Même pas eu besoin d'escargot ?

– T'entends Adam, c'est qui c't'engeance ?

– Encore une de tes dégénérées, gutture-t-il en crachant un ultime pépin de pomme.

Dies irae ! Ovaine, hors d'elle, les précipite du haut de sa plus haute branche. (la suite dans un instant)


*

27/04/2021

Précédée de son cri très épouvantable, Ovaine en slip léopard dégringole de son arbre pour apprécier les dégâts.

– Alors, on a bobo à son boa, l'ancêtre ? Hé, dis-donc, le primate, t'es bon pour la compote !

Adam et Eve jurent leurs grands dieux qu'ils n'en resteront pas là.

Et bonobos, Chita, ichtyosaures, amibes, éléphantes, moustiques et toute la clique à Noé de pouffer, de pouffer...

Le rire se répand comme une traînée de prouts qui s'enflamment à perpète.

Ovaine, délivrée de toute origine, applaudit à cette pyrotechnie fondamentale.

04/03/2022

Un jour qu'Ovaine se pourmène à bord d'un rutilant étalon, elle vise du coin de l’œil un hippocampe qui fume un joint.

– Que fais-tu ainsi campé sur ta queue tournicotée en pleine pampa ? T'es hippie ?

– Pire que ça. J'ai une crampe car j'attends le retour de la mer depuis des millions d'années.

– D'où que tu viens donc ? s’émerveille Ovaine.

– De sous le sabot de ton cheval.

Et soudain, on entend le grondement de la mer qui enfle, qui enfle si fort que la monture d'Ovaine se redresse, cambre, se hérisse et libère de sa panse un flot de micropocampes.


*

20/03/2022

Ovaine s'expédie sur place comme reportaire de guerre à distance.

Au râteau, elle gratte tout ce qui traîne, tripote, troue, touille, secoue et hop ! le scoop.

Fûtée, elle frelate ses fotos ratées qu'elle faxe sans faute à la Ephpé.

Là -bas, pourtant, tout est déjà si faux qu'Ovaine sans le savoir enquête pour de vrai.

Ses articles brillants fuitent et se colportent jusqu'aux lointains les plus obscurs.

Son pote le loup, indifférent et grêle, observe un cloporte unijambiste qu'a l'air d'en savoir long sur la vie.

17/04/2022

Ovaine vient de mourir. Ce n’est pas la première fois. Elle est rodée.

Elle respecte nonobstant le deuil, pour la galerie, qui expose ses reliques encore toutes fraîches.

Mais Ovaine n’arrive pas à faire son deuil. Alors elle ressuscite plus tôt que prévu.

La galerie, décontenancée, remballe sa came qu’elle fourgue au congélo en cas de récidive.

Ni une ni deux, Ovaine, outrée d’un tel mépris, remeurt en un clin d’œil.

La Mort, excédée d’une telle désinvolture, la renvoie dans l’ici-bas. D’ailleurs, elle n’a plus de place et puis aujourd’hui, c’est férié.


*

23/07/2022

Après tout un laps à mater l'inconnu, Ovaine vise un hidalgo queer monté sur un étalon aiguille.

De ses yeux perçants, elle l'épingle et te le déshabille en un éclair.

– Hombre, famoso ! Tou es éléganté, lui sort-elle, prête à monter en croupe.

L'hidalgo, le cœur perforé de part en part, lui dégringole dans les bras comme une fleur.

Ovaine lui ôte illico son épingle du cœur - comme ça, d'un coup sec.

Le cheval, piqué au vif, hennit jusque derrière la sierra et le loup grêle saute sur l'occase pour aller prévenir Zorro au triple galop.

(la suite dans un instant)

24/07/2022

Zorro, désarçonné en plein rêve par un hurlement de série B, bougonne.

– Qu'est-ce qu'il y a encore, mon loulou ?

- Ovaine est en grand danger, elle est amoureuse, et pas de n'importe qui ! D'un hidalgo monté sur étalon aiguille !

– J'étais justement en train de la sauver et tu m'as réveillé, bougre !

Alors le loup, penaud comme poney, fronce des yeux puis prend Zorro dans ses bras, qu'il berce jusqu'au petit jour. Un ronflement grêle à la brise se mêle.

Là-bas, l'hidalgo et Ovaine reprennent leur piquante histoire d'amour (un épisode encore inédit).


*

25/07/2022

Après tant d'émotions, Ovaine envisage le calme plat.

Tiens, une limande, se voit - elle voir en transparence et lui dire en un murmure :

– Je ne voudrais vous déranger de votre bac à sable mais vous êtes très invisible. Comment voulez - vous être admirable ?

– Si je le devenais, qui me mangerait ? lâche-t-elle en tournant imperceptiblement de l'œil.

– Vous préférez passer à la casserole qu'être admirée ?

La limande aussitôt plus ne bouge et disparaît de la vue d'Ovaine qui reçoit là un sacré camouflet.

29/07/2022

Ovaine a beau fourrager dans son passé, battre le rappel, dépecer les souvenirs, torturer le jadis et le naguère au chalumeau, rien, non, rien de rien.

Pas l'ombre d'un aveu de ce qui fut. Pas une poussière. C'est l'Amnésie Intersidérale...

– Faudrait ptêt songer à changer les piles ! qu'elle balance étourdiment à Mémé Némosyne.

– Dis donc, linotte éventrée, je vais, si tu m'outres davantage, te débrancher le futur et ça, tu vas t'en souvenir !

Son pote le loup, déjà sur le retour, s'empresse alors de compiler tout ce qui sera de peur que ça n'existe plus.

Désormais, Ovaine et son loup rédigent en temps réel leurs mémoires posthumes, le temps de remettre les pendules à l'heure.


*

01/08/2022

Ovaine vient d'obtenir son Diplôme d'Epanouissement Personnel – avec les félicitations de Jarry.

Toutafaitement épanouie, elle s'élance au cou des girafes, déboutonne les fleurs, dévergonde les portes et verrouille la police.

– Enfin la paix ! manque-t-elle s'évanouir, ivre de bonheur.

Mais dans son coma idyllique, c'est presque la mort, en pire. Tout baigne ; tout sent bon, même le caca.

Peu allègre, le loup grêle se passe en boucle et en cachette des films d'horreur en suçant des piments.

Mais voilà qu'un matin le bonheur se rebiffe, redresse le cou des girafes, reboutonne les fleurs, regonde les portes et laisse la police derrière les barreaux.

08/08/2022

Au sortir d'un bosquet, 0vaine intercepte un marcassin éperdu qui vire à toute allure :

– Halte là, mon zébrion ! Tu n'es pas zébré dans le bon sens. Et tes mocassins sont tout crottus jusqu'aux oreilles...

– Qu'est-ce que j'ai fait ? C'est pas moi ! Au louououououp !

Ovaine, longanissime, le raye à la verticale et lui redresse les oreilles lorsqu'un détachement de zèbres déboule en diagonale.

– Nous, reprendre notre petit et toi, nous peindre défenses pour que nous, savoir le bercer dans la nuit qui ulule.

Ovaine s'exécute mais ses défenses battent de l'aile. Le bec de sa plume hésite entre le marcabre et le zèbcassin...


*

11/08/2022

Ovaine innove au sein d'une starteupe cacaotée.

Avec son charme de Vahiné elle lance l'ovocytomaltine, une poudre du matin régénératrice.

Chaque grain de malt contient moult ovanuscules vanillés. Mêlés à du lait, dès qu'ils entrent en contact avec l'estomac, ils enflent et s'ovanisent à tout va.

Les clients se ruinent avec frénésie sur le produit, leur ventre en quelques heures ballonne et s'agite, au bord de l'éruption.

Aux urgences, un tsunami d'ovocytomaltais envahit bientôt l'hôpital en hurlant tout ce qu'ils savent...

... que désormais la vie c'est de la poudre aux œufs.

12/08/2022

Ovaine commence toujours par la fin, on ne sait jamais. Tout pourrait s'enfuir avant la chute...

Ainsi, les bruits écoutent la nuit et la vieille dame étouffe son assassin. Un arbre parfois se jette sur la foudre.

Oh, il arrive que la fin déraille ou que la loco d'Ovaine s’emballe, pour voir le pays où l'on n'arrive jamais.

Alors la nuit se jette sur l'assassin et la foudre écoute la vieille dame.

Comme l'arbre étouffe les bruits de cette histoire, on n'en saura jamais la fin.

Pour éviter tout malentendu, Ovaine reprend tout depuis le début : 1) Elle foudroie l'assassin du regard lorsqu'aussitôt 2) la nuit se jette sur la vieille dame pour 3) écouter ses bruits en 4) étouffant l'arbre. (C'est clair ?)

17/08/2022

À la toute dernière minute du match, Ovaine vient de marquer trois buts à la fois dans les deux équipes.

Dans la clameur sauvage des tribunes, elle plaque au sol le pilier droit, dribble avec la tête de l'arbitre et....

... esquivant une attaque de l'aile avant-arrière... fonce sur le goal qu'elle embrasse sur la bouche.

Reculant fissa sur ses crampons, elle dépelouse le terrain sur 17 mètres faisant tomber 11 joueurs les uns sur les autres.

C'est l'ovation continue. Tandis que la tête de l'arbitre siffle en vain comme un damné...

... Ovaine, portée aux nues par tout un stade en délire, s'envole par-dessus les toits, marquant au ciel un but ultime.

16/08/2022

Quand Ovaine dessine un orage, tout l'Olympe déménage avec fracas. Ouste d'là !

Le ciel déchire grave ; les oiseaux piaffent ; au fond des coquilles, c'est grand tumulte.

À chaque éclair un esprit s'éveille : homovides, zombrions, moroïdes, clitosaures, foutracules, chibouzoucs et brutabagards s'émeuvent de soudain penser.

Electrisée par tous ces allumés, Ovaine consulte en secret l'illustre professeur Frankenstein.

Ils délibèrent à haute tension sur la faisabilité d'un dressage mais, pour tout dire, ça clignote menu.

La ribambelle de survoltés, bien vite au jus du traquenard, pètent les plombs et, du même coup, délivrent la créature de Frankenstein – oh, belle comme l'orage.

23/08/2022

À chaque mort qui meurt, Ovaine accourt en camionnette pour le vérifier (le rendre vrai).

Les autres morts l'aident à se hisser dans la benne et lui remettent ses nouveaux papiers.

Tout neufs incognito, ils bringuebalent dans le vent et parfois avalent un nuage pour se donner contenance.

Ovaine les conduit dans son paradis privé où ils apprennent à dire n'importe quoi, à jouer au hasard et à tenter le tout pour le tout.

Même le diable qui cuve sa retraite dans la bière.

Après ce court séjour dans l'éternité véritable, Ovaine les promeut tous chefs du département d'Outre-Tombe.


Tristan Félix


Les Agités du bloc F



Au journal de 20 heures.

La chaîne nationale avait dépêché sa propre équipe de reporters.

Les premières images de la cité qui s’embrasait commençaient à s’afficher sur les petits écrans.

Une fois de plus la cité des Glycines faisait parler d’elle.

Telle une colonie de fourmis fonçant tête baissée sur une tartine de confiture, une armada de voitures de police envahit la cité, sirènes hurlantes et gyrophares en rotation accélérée.

Semblables à ces diables montés sur ressort, sortis d’une boîte achetée dans un magasin de farces et attrapes, les flics jaillirent des bagnoles en moins d’une seconde.

Tout ce beau monde était harnaché de gilets pare-balles, coiffé de casques anti-émeute, armé de flash-ball, certains mêmes arboraient des armes automatiques.

Le périmètre du bloc F, hébergeant le ou les « émeutiers » fut bouclé en moins de deux. Un cordon de poulets ceintura la barre d’immeuble.

Dans les étages on commençait à paniquer.

— Encore nos jeunes qui ont fait des conneries ! supposaient les anciens.

Un officier posté au pied de l’immeuble s’écroula, touché à la tête.

Les forces de l’ordre se replièrent, s’écartant prudemment du bloc F.

L’hélicoptère appelé à la rescousse dirigea son projecteur sur la façade de l’immeuble.

Les habitants inquiets scrutaient la fourmilière qui grouillait à leurs pieds, cherchant à repérer un visage familier. Pourvu que le gosse ne soit pas…

Le préfet dépêché sur les lieux en urgence ordonna aux forces de l’ordre de grimper dans l’immeuble, de fouiller toutes les habitations afin d’interpeller « les sujets ».

Au même moment un brigadier s’écroula à son tour.

Les tireurs du GIGN n’attendaient qu’un ordre pour arroser « la fenêtre ou le balcon des assaillants ».

La police ordonna à la foule de reculer. Cet ordre de précaution visait aussi à préserver leur sécurité. En effet, la population commençait à s’agiter et à insulter les forces de l’ordre. L’affrontement n’était pas loin.

De la voiture PC on appela le préfet de police. Un commissaire dans les étages souhaitait lui parler.

— Monsieur le Préfet, nous venons d’interpeller le sujet… enfin la…

— La ? lança étonné le préfet.

Quelques minutes plus tard le commissaire poursuivait son rapport de vive voix.

— Il s’agit d’une pauvre vieille affolée qui avait entrepris de laver son balcon à grande eau. Un de ses pots de fleurs a glissé sur l’eau et a chu sur la tête du gardien d’immeuble qui sortait les bennes à ordures. Un locataire paniqué crut à un règlement de compte entre bandes rivales et appela nos services. Notre mamie s’apercevant qu’il lui manquait un pot se pencha par la rambarde et d’un coup de coude maladroit en précipita un autre; celui qui fit craquer le crâne de l’officier Serjoint.

— Merde ! lâcha le préfet.

— Entre temps, une voisine de la vieille demeurant sur l’autre façade de l’immeuble, lui rend visite pour « voir les émeutes » depuis son balcon.

Et c’est là que notre deuxième homme est touché.

La voisine qui avait un tantinet abusé de rosé-grenadine, s’est agrippée au bac à fleurs de notre mamie. Manque de bol, ce bac qui tenait aux grilles du balcon par deux bouts de ficelle usagée, a vu ses liens rompre et a chu lui aussi, atteignant la tête de ce pauvre brigadier Mollet.

Le préfet dubitatif se gratte le menton en réfléchissant.

— Sur ce coup, nous allons vraiment passer pour des cons ! Et en direct en plus !

— Monsieur, doit-on embarquer les deux mamies ? Elles ne savent même pas qu’elles ont tué ces trois types.

Le préfet se racle la gorge, toussote dans sa main en cornet et lâche :

— Vous évacuez discrètement ces deux vieilles

alcoolos par la porte du garage à vélos, direction le HP !

— Comment, vous les faites interner en psychiatrie ?

— Vous savez, c’est peut-être une chance pour elles.

  • Vous n’ignorez pas que les maisons de retraites sont saturées.

— Et leur famille ?

— Vous vous démerdez avec, mon vieux !

— Et pour les journalistes ?

— Demandez à une équipe sûre, de faire cramer deux ou trois bagnoles et de caillasser un fourgon de CRS en patrouille dans le coin. N’oubliez pas aussi de piocher quelques « djeuns » sous les porches d’immeubles, histoire de ne pas rentrer bredouilles.

Au journal de 23 heures.

En direct de la cité des Glycines, nos envoyés spéciaux témoignent de la montée en violence de cette nuit embrasée. Des projectiles lancés depuis les balcons du malheureusement trop connu « Bloc F » ont tué deux hommes et grièvement blessé un troisième.

Une trentaine de véhicules ont été incendiés par les jeunes du quartier et plusieurs véhicules de CRS ont été caillassés.

Les forces de l’ordre ont dû répliquer avec leurs flash-ball.

La police s’est livrée non sans mal à une trentaine d’interpellations. Dans le groupe pourraient se trouver les tueurs du Bloc F.



Robert Serrano (avec l'aimable autorisation de l'auteur)