La revue n° 45 poètes de service

poètes de service

Mariacristina Natalia Bertoli

Mariacristina Natalia Bertoli est une picaresque anti-heroïne qui sans cesse voyage tout autour de l’Europe et au-delà. Ses essais, traductions, chroniques et nouvelles ont été publiés en France, Italie, Espagne, Suisse et Grande Bretagne. un recueil de ses poèmes essentiellement publiés aux USA, est en cours de traduction en Français par Pierre Lamarque pour La page blanche.







He leans out of the deck overlooking the auditorium
with the self-confidence of an experienced captain
who’s been braving a flood of students for the thousandth time.
He’s aware that all the people here
stand in awe of his damn talent.
And he knows all too well how good he looks
when he speaks ex cathedra – an infallible Jewish Pope
with the subtle charisma of a politician
and the enticing look of a womanizer.
God, he’s gorgeous in that purple silk tie.
I believe I have never seen so fine a scholar before.
As I let my imagination run away with me,
the girl sitting next to me suddenly elbows me in the ribs.
“Hey – she tells me. Did you know he was SO hot?”
I cannot help giggling.
I happen to know her: she had always looked
very serious before this unexpected comment –
almost puritanical.
And then, she is so very young:
a sophomore, if I remember correctly.
I gently make fun of her by saying:
“Darling, do you know that he could be your grandfather?”
She looks pensive for awhile before replying:
“Do you know that if all grandfathers look like him
I am going to move to a fucking home?”


Il se penche par-dessus l’estrade qui domine la salle
avec l’assurance d’un capitaine au long cours
bravant le flot des étudiants pour la millième fois.
Il est conscient que tous ces gens
sont impressionnés par son sacré talent.
Et il sait trop comme ça lui va bien
de parler ex-cathedra. L’infaillibilité papale
plus un subtil charisme de politicien
et le look séduisant d’un coureur de jupons.
Diable, l’homme est chic en cravate de soie pourpre.
Je crois bien n’avoir jamais vu un lettré aussi élégant.
Pendant que je lâche la bride à mon imagination,
la fille assise à côté de moi m’envoie soudain son coude dans les côtes.
“Hé - me dit-elle, saviez-vous qu’il était si chaud ?
Je ne peux retenir un fou rire.
Cette fille, je la connaissais comme une personne
très sérieuse - avant ce commentaire inattendu -,
presque puritaine.
Et puis, elle est vraiment jeune:
étudiante en deuxième année, si je me souviens bien.
Je me moque gentiment d’elle en disant:
“Ma chère, savez-vous qu’il pourrait être votre grand-père?”
Elle reste pensive un moment avant de répliquer:
“Savez-vous que si tous les grand-pères lui ressemblent
I am going to move to a fucking home?”


Watch the warm water run
and the foam puff up
in big loaves of pandesal.
Sip your sweet Yarden slowly,
as you dip your toes
in the steaming spume.
Let your fingers linger
on the texture of the thick pages
of the hardcover he gave you.
Don’t you worry now.
You still have time before drowning
in the billows of the insomniac bed.
Just surrender to the cuddle
of this porcelain womb.
You’ll soon be born and die again.

La petite mort prénatale

Observe la course de l’eau chaude
et la mousse soulevée en de gros pains de sel.
Sirote lentement ton doux Yarden,
tandis que tu plonges tes orteils
dans l’écume fumante.
Laisse tes doigts s’attarder sur la texture des pages épaisses
du livre à couverture dure qu’il t’a donné.
Ne t’inquiète pas maintenant.
Tu as toujours le temps avant la noyade
dans les lames du lit insomniaque.
Livre-toi juste à la caresse
de cet utérus de porcelaine.
Tu vas bientôt naître et mourir encore.

Bells Ringing in Turku
For Gerry, if he wants it to be

You might want to know it’s one in the morning,
And church bells are ringing in Turku.
It’s the heart of the winter,
And Turku is covered with snow.
I am sitting by the window,
Letting Turku make a fool of me.
He is a Finnish prince spellbinding me
With strange and winning inflections.
You might want to know he says the Moon is a pastry chef
Who is frosting the pond in the garden down there.
My Prince seems to be right:
I could mistake it for an iced cake, and take a bite.
As I wonder how it might taste like,
A strange noise shuts up his silvery bells.
Prince Turku’s courtship has been interrupted
By a toad that croaks to the moon.
You might want to know what I’m thinking of now:
Turku is an imaginary garden with real toads in it.
I sometimes dream of such Princes and gardens overnight,
But in the morning I am happy to wake up to reality.
I’ll spend the rest of the night
Listening to the toad’s extravagant song.
Some people will say it sounds earthly,
Some other may say it sounds weird.
But as I listen to the toad singing to the Moon,
I see he, too, is wooing his own Princess –
You might want to know that his humble song
To me sounds more heartfelt than Turku’s sweet talk.

Cloches qui sonnent à Turku
Pour Gerry, s’il veut bien qu’il en soit ainsi

Tu pourrais vouloir savoir s’il est une heure du matin,
Et les cloches des églises sonnent à Turku.
C’est le coeur de l’hiver et Turku est recouvert de neige.
Je m’assieds à la fenêtre,
Laissant Turku me rendre folle.
C’est un prince finlandais qui me fascine
Par son étrange accent vainqueur.
Tu pourrais vouloir savoir s’il dit que la lune est un chef pâtissier
Qui givre l’étang dans le jardin d’en bas.
Mon prince semble avoir raison :
Je pourrais le confondre avec un gâteau glacé,
En prendre une bouchée.
Comme je me demande quel goût elle pourrait avoir,
Un bruit étrange fait taire les cloches argentines.
La cour du prince Turku a été interrompue
Par un crapaud qui coasse à la lune.
Tu pourrais vouloir savoir ce que je pense maintenant :
Turku est un jardin imaginaire avec de vrais crapauds dedans.
Je rêve parfois de tels princes et jardins nocturnes,
Mais le matin je suis heureuse de revenir à la réalité.
Je passerais le reste de la nuit
A écouter la chanson extravagante du crapaud.
Certains diront qu’elle semble terreuse,
D’autres remarqueront qu’elle sonne drôlement.
Mais comme j’écoute le crapaud chantant à la lune,
Je le vois, lui aussi, courtiser sa propre princesse -
Tu pourrais vouloir savoir si sa chanson humble
Sonne plus sincère en moi que l’entretien doux de Turku.

Accepted for publication in Pearl (to appear in winter 2011)

On Hearing Italian Spoken in a Cafeteria
For Rosemary Cappello

No matter how low,
how whispered
its susurration may be –
it always is crystal-clear to me,
and I can gaze in it
like a seeress foretelling
undecipherable messages.
That rolled R that sounds like
a crackling of scattered Murano beads
an unwary foot is treading on.
The subtle hiss of the S that makes
me dream of the strewn leaves
of Sybil’s vaticinations.
And the muffled sound of the shy GL,
as impalpable as haze wrapping
the plains in the winter
like tarpaulin sliding snowflakes off
of cypresses and bare grapevines.
Someone drops the word castagna
within my earreach: I pick this
valuable so carelessly thrown away
to let the scent of my father’s roast chestnuts
tickle my numbed nostrils.
Nothing will ever be to me
more precious than these
Hesperian golden fruits –
these words that ripen
in the mountain-walled garden
where my own roots have grown.

En entendant parler italien dans une cafétéria
Pour Rosemary Cappello

Peu importe combien grave,
combien chuchotée
sa susurration peut être -
elle est toujours cristalline pour moi,
et je peux voir en elle
comme une prophétesse prédisant
d’indéchiffrables messages.
Ce R si roulé qu’il retentit
comme un crépitement de perles de Murano éparpillées
un pied négligé marche dessus.
Subtil sifflement du S qui me fait
songer aux feuilles dispersées
des vaticinations de la Sibylle.
Et le bruit insonorisé du timide GL,
aussi impalpable que l’emballage de brume
de plaines en hiver,
glissement de flocons sur la bâche
cyprès et vignes nues au loin.
Quelqu’un laisse tomber le mot castagna
à portée de mes oreilles : Je ramasse cet objet
de valeur si négligemment jeté
pour laisser le parfum des marrons grillés de mon père
chatouiller mes narines engourdies.
Rien ne sera pour moi jamais
plus précieux que ces derniers
fruits d’or des Hespérides -
ces mots qui mûrissent dans le jardin muré de montagne
où mes propres racines ont poussé.

From Philadelphia Poets 17 (2011): 117, 151.

Tangerine-hearted lover
for Giorgio

I don’t even need to look at him
to know he’s stealing a glance at me.
And there’s no way I can hide it.
He can recognize those revealing
sparkles in my eyes that betray
how much I love what I am reading.
Certainly he has known for a long time
now that every time I love a poem,
for at least one single moment
I also hopelessly fall in love
with its author – oblivious for an instant
of him and the whole world around me –
and he’s afraid I may give all of my heart away,
segment by segment, leaving
none for the one who loves me back.
That I deserve his love,
(silent and reserved, like he is)
I’ve always doubted.
That there will always be
some segment left for him
to squeeze and bite into
until my heart bleeds
from sweetly painful bliss,
this I know for sure.

L’amoureuse coeur de mandarine
pour Giorgio

Je n’ai même pas besoin d’un coup d’oeil
pour savoir qu’il me vole un regard.
Et pour moi pas moyen de le cacher.
Il peut identifier l’éclat qui trahit
dans le miroir de mes yeux
combien j’aime ce que je lis.
Certainement il sait depuis longtemps maintenant
que chaque fois que j’aime une poésie,
pour au moins un seul moment
je tombe aussi amoureuse désespérément
de son auteur - inconsciente pendant un instant
de lui et du monde entier autour de moi -
et il a peur que je ne gaspille mon coeur,
quartier par quartier, ne laissant
rien à la personne qui m’aime en retour.
Que je puisse mériter son amour,
(silencieux et réservé, comme il est)
j’en ai toujours douté.
Que là sera toujours
quelque quartier de côté pour lui
pour qu’il serre et morde dedans
jusqu’à ce que mon coeur saigne
de bonheur gentiment douloureux,
ceci je le sais à coup sûr.

The word through your eyes
for Jacques Prévert and the dreamy wor(l)ds of his poems

If you were a pair of lenses,
I would wear you all the time.
The world wouldn’t look the same –
on this surely I can swear.
Words would be crystal prisms
refracting transparency into
multicolored shades of meaning.
The Moon would be different –
its halo wouldn’t project any shadows,
only silver my skin with stardust light.
The frosted river asleep in its bed
would glitter and glisten like a giant
Prince Rupert’s Drop tempered
by some fairy-tale glassblower.
You would fool me with one
of your stories then, and tell me
you met him once, yes, he lived
in the pot of gold at the end of a rainbow
you once happened to see beyond the sea.
I would smile and pretend to believe you,
for the world seen through your eyes
is exactly like you: disarmingly pure,
and too incredibly good to be true.

Le monde par tes yeux
pour Jacques Prévert et les mots (mondes) de rêve de ses poésies

Si tu étais une paire de lentilles,
Je te porterais tout le temps.
Le monde ne paraîtrait pas le même -
c’est sûr que je peux le jurer.
Les mots seraient des prismes de cristal
réfractant la transparence multicolore
des nuances de signification.
La lune serait différente -
son halo ne projetterait guère d’ombres,
argentant seulement ma peau de lumières de vie en rose.
Le fleuve gelé endormi dans son lit
miroiterait et scintillerait comme une larme
géante du prince Rupert gâchée
par un souffleur de verre de conte de fées.
Tu me duperais avec une de tes histoires
alors, dis-moi
l’as-tu rencontré par le passé, oui, il vivait
dans le pot d’or à l’extrémité d’un arc-en-ciel,
tu l’avais jadis aperçu au delà de la mer.
Je sourirais et feindrais de te croire,
car le monde vu par tes yeux
est exactement comme toi : d’une pureté désarmante,
et trop incroyablement bon pour être vrai.

Mariacristina Natalia Bertoli