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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

675 - ZOOM LISPECTOR

TEXTES SOURCES


Clarice Lispector, La Passion selon G.H. (1964) https://www.editionsgallimard.fr


La dépersonnalisation est une grande objectivité. C'est l'équivalent de ce que serait Dieu si Dieu n'était pas une personne. C'est l'équivalent du néant. C'est le vide complet, c'est l'absence de tout ce qui existe. Mais c'est une absence si totale qu'elle pèse comme un bloc. C'est une absence de tout ce qui vibre, et cette absence même vibre. C'est le silence absolu, c'est le manque d'un mot. Le manque d'un mot est un mot. Le manque de Dieu est Dieu. C'est l'absence de forme qui crée la forme. C'est le manque de vie qui crée la vie. C'est le vide qui contient tout. C'est le rien qui est le tout.


Clarice Lispector, Le Bâtisseur de ruines (1961) https://www.desfemmes.fr


Regarder une chose, c'est la détruire. L'œil qui regarde est un œil qui choisit, qui sépare, qui isole. C'est un œil qui ne veut pas voir la totalité, mais seulement la partie qui l'intéresse. C'est pourquoi le regard est une violence. Pour voir vraiment une chose, il faudrait pouvoir la regarder sans la penser, sans la nommer, sans la juger. Il faudrait pouvoir être la chose que l'on regarde. Mais cela est impossible, car dès que l'on regarde, on s'en sépare. Le langage est cette séparation. Le mot est la distance que nous mettons entre nous et le monde.


Clarice Lispector, L'Heure de l'étoile (1977) https://www.desfemmes.fr


Tout le monde commence par un oui. Puis vient le non, et le non est nécessaire pour que le monde prenne forme. Mais à la fin, il y a encore un oui. Le oui est la vie, le non est la conscience de la vie. Macabéa était un oui qui ne savait pas qu'il disait oui. Elle vivait sans le savoir, elle respirait sans le savoir, elle mourait sans le savoir. Elle était faite de cette matière première que le monde utilise pour fabriquer les choses anonymes. Elle n'avait pas de nom, elle n'avait pas d'histoire, elle n'avait que cette présence nue et fragile qui dérange le confort des autres.


Clarice Lispector, Une Apprentissage ou Le Livre des Plaisirs (1969) https://www.editionsgallimard.fr


Apprendre à vivre, c'est apprendre à supporter le vide. C'est accepter que rien ne soit jamais acquis, que rien ne soit jamais définitif. C'est accepter le tremblement de la terre sous nos pas. Lori apprit que le plaisir n'était pas une accumulation de sensations, mais une qualité d'attention. C'était la capacité de s'arrêter devant le monde, de le laisser entrer en soi sans vouloir le posséder. C'était une ascèse, une discipline de la joie qui demandait autant de courage que la douleur. Vivre était une fonction difficile, mais c'était la seule qui valait la peine d'être exercée.


Clarice Lispector, Eau vivante (1973) https://www.desfemmes.fr


Je n'écris pas pour plaire, je n'écris pas pour raconter une histoire. J'écris pour attraper l'instant dans ce qu'il a de plus fugitif, de plus impalpable. J'écris à l'état de flux, sans savoir où je vais, sans vouloir imposer une direction au langage. Le langage doit être libre comme l'eau qui coule. Il doit pouvoir se briser contre les rochers, s'étaler dans le sable, se perdre dans la brume. Ce que je cherche, ce n'est pas le sens, c'est l'état d'être. C'est cette vibration première qui précède la parole et qui survit à son effacement.


PRÉSENTATION


Clarice Lispector occupe une place singulière et monumentale dans la littérature mondiale du vingtième siècle. Née en Ukraine et naturalisée brésilienne, son œuvre romanesque, nouvellistique et journalistique échappe aux classifications traditionnelles pour fonder une écriture de l'immanence et de l'épiphanie quotidienne. À travers une syntaxe tendue et souvent disloquée, elle explore les limites du langage face à l'expérience brute de l'existence. Ses personnages, souvent des femmes saisies dans la banalité de leur routine domestique, traversent des crises mystiques profanes où le réel se fissure sous l'impact d'une vision, d'un animal ou d'un silence prolongé. L'écriture lispectorienne ne cherche pas à décrire le monde mais à coïncider avec sa matière vibrante, traquant l'instant présent dans sa dimension la plus instable et la plus sacrée.


BIBLIOGRAPHIE


  • Lispector, C. (1964). A Paixão Segundo G.H. Editora Sabiá.
  • Lispector, C. (1973). Água Viva. Editora Nova Fronteira.
  • Lispector, C. (1977). A Hora da Estrela. Editora José Olympio.
  • Moser, B. (2009). Why This World: A Biography of Clarice Lispector. Oxford University Press.
  • Lispector, C. (1978). La Passion selon G.H. (C. Poncet, Trad.). Des femmes.
  • Lispector, C. (1980). Eau vivante (R. de Ceccatty & R. Rossi, Trads.). Des femmes.
  • Lispector, C. (1984). L'Heure de l'étoile (M. de Oliveira, Trad.). Des femmes.
  • Lispector, C. (1998). Le Bâtisseur de ruines (C. Poncet, Trad.). Des femmes.
  • Lispector, C. (2012). Un apprentissage ou Le livre des plaisirs (P. Léglise-Costa, Trad.). Des femmes.
  • Moser, B. (2012). Clarice Lispector : Une vie (G. de Marignac, Trad.). Des femmes.
  • Waldman, B. (1992). Clarice Lispector : La passion du sens. Belin.

nota bene : l'accès à l'œuvre de Clarice Lispector exige du lecteur l'abandon des repères narratifs classiques pour accepter une immersion dans une prose de la sensation pure où chaque mot cherche à toucher le noyau indicible du vivant.