Le dépôt
d'un samedi à l'autre
REGARDEZ LE CIEL
regardez le ciel il est là sans rien demander à personne bleu sale ou gris lourd il n’a pas besoin de vos commentaires ni de vos diplômes pour s'étendre sur la ville fatiguée on passe dessous la tête baissée occupé à compter ses sous ou à chercher son chemin à travers une vitre sale alors qu’il suffirait de lever le menton d’un millimètre pour que tout le reste reprenne enfin sa vraie taille c'est-à-dire presque rien
BABILLAGE ET BARBOUILLAGE
sont les deux lamelles du coquillage
le coquillage dédicace aux vagues de son sillage
des mots heureux des coloriages les traits dansants de ses tatouages
l’encre de la seiche le sel et les spaghettis de mer comparses de ces enfantillages
rédigent les pages heureuses de si beaux voyages l’enfant sage rit paisiblement de ces carambolages en inspectant tous les étages du frigidaire son pinceau tremble de louanges
babillages et barbouillages entre deux rototos
la mer de passage non loin du rivage épargne ses ravages
aux coquillages d'un grand âge
L'HUMANITÉ A BESOIN D'ÂMES À LA PROFONDEUR VAGINALE
l'humanité a besoin d'âmes à la profondeur vaginale non pour séduire les nouvelles arrivantes mais bien pour accueillir les nouvelles âmes sans crainte de l'obscurité car toute naissance commence par une totale confiance
nous fabriquons des murs très performants frontières clôtures certitudes mais les portes restent souvent trop étroites pour les blessures
l'humanité a besoin de femmes d'hommes d'enfants capables d'habiter
dans la profondeur vaginale
c'est-à-dire une profondeur qui ne dévore pas qui ne possède pas une profondeur qui laisse advenir comme la terre laisse monter
les graines sans leur expliquer comment deviendra la forêt
peut-être la véritable intelligence ne consiste-t-elle pas à répondre vite mais à offrir un espace où les réponses ont le courage de naître
VOUS ÊTES SUR L'OFFRE GRATUITE
le ciel aussi pour l'instant est gratuit
personne n'a encore réussi à faire payer
le lever du soleil
SI VOUS LISEZ CE MAIL C'EST QUE VOUS ÊTES ABONNÉ À LA NEWSLETTER
vous recevrez désormais une lettre dans votre boite chaque matin envoyée par le vent d’hiver
JÉSUS T'AIME
si cette petite phrase menteuse te fait du bien
MESSAGE DE l’AMOUR
je te laisse la moitié de mon ombre et la promesse de ne jamais ranger ton désordre
MESSAGE DE LA PAIX
laisser tomber les armes sur l’herbe molle et tiède et s’apercevoir qu’elles ne faisaient que de la mauvaise musique
MESSAGE DE L’OUBLI
ce qui est parti n’a pas besoin qu’on s’en souvienne
c’est devenu le paysage
MESSAGE DU SILENCE
ne rien ajouter au bruit du dehors tendre l’oreille
jusqu’à ce que toute la place du village s’habitue à la clarté
de la bombe et n’ait plus de mot
TRISTESSE DE LA MORT DE LA FEMME DE MÉNAGE
tasse de café restée sur la table journal plié sur la chaise vide on oublie de fermer le volet les souliers attendront près du paillasson personne ne viendra régler la pendule le vent glisse sous la porte fermée la poussière s'installe
J'AI BESOIN DE TON SMARTPHONE POUR TE TÉLÉPHONER
il est toujours dans ta main jamais dans la mienne
ma voix attend son tour pour te parler
les notifications arrivent d’autant plus vite que les êtres sont inhumains
nous sommes devenus les assistants de nos appareils
si tu me prêtes le tien je t'appellerai
et nous découvrirons que nos silences sont captivants
VOYAGE DANS MA TORPEDO IMMOBILE
ma torpedo n’est plus roulante depuis longtemps elle voyage quand-même les pneus tournent à l'intérieur de leurs moyeux le moteur démarre dans le paysage sans quitter le garage
je traverse des villages qui n’en sont pas je double
des années entières arrêtées au bord de la route
les oiseaux me dépassent grâce à leur permis de conduire dans le ciel
je m'arrête pour faire le plein de silence le compteur
fait tourner des pensée lugubres pendant ce temps
j'arrive là où je me trouvais depuis le départ
ma torpedo n'a pas besoin de bouger du garage elle connait le chemin par cœur
PARTAGEONS LA FORCE DE NOS BESTIOLES
partageons leur manière de faire croire
qu'elle sont imbéciles leur patience à déplacer la montagne accouchée d’une souris grise grain par grain leur science des chemins minuscules mal éclairés que les fourmis géantes ne voient jamais leur confiance dans un lendemain qui chante
tout entier dans une graine ou dans une goutte d'eau partageons surtout leur incroyable habitude de continuer sans faire de discours
C'EST UN BEAU DÉPLACEMENT
ce n'est pas la chaise qui changera de place c'est le regard la pierre continue d'être une pierre quelqu'un l'appellera chemin un autre
obstacle un enfant trésor c'est un beau déplacement lorsque le monde ne bouge point et qu’il commence à redevenir autre
LE LANGAGE ENGENDRE LA PENSÉE
le premier mot n'avait aucune idée du deuxième ils se sont rencontrés
par hasard une phrase commence la pensée arrive après comme si elle avait lu ce qui allait s'écrire elle annonce je pensais justement à cela
LA PLANÈTE TERRE EST PEUPLÉE D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE BEAUTÉ
il faut observer l’homme du matin qui cherche ses clés dans la lumière tiède de la cuisine il a le geste hésitant la paupière encore lourde du sommeil et cette façon fragile d’affronter la journée sans autre arme qu’un café chaud c’est une très grande beauté sans parade une beauté de tous les jours qui ne cherche pas à se faire remarquer
regardez la vieille dame d’une très grande beauté sur le banc qui rajuste son manteau parce que le vent d’octobre devient plus frais elle regarde le vide avec douceur comme si elle saluait un ami ancien d’une très grande beauté ses mains pleines de rides racontent des siècles d’attention pour de petits gestes accomplis en silence à servir des tasses de thé à des enfants d’une très grande beauté consolés et à fermer des fenêtres à la tombée de la nuit
les d’une très grande beauté êtres d’ici avancent entre la peur du lendemain et l’imprudente envie d’aimer quand même ils tombent ils s’écorchent les genoux contre la dureté des choses ils se relèvent ils s’essuient la poussière et ils reprennent la route en souriant à un inconnu d’une très grande beauté qui passe par pure politesse
il y a le jardinier d’une très brande beauté qui parle aux tomates le facteur d’une très grande beauté qui connaît le surnom des chiens l’enfant d’une très grande beauté qui s’arrête dix minutes pour regarder une fourmi transporter une aiguille de pin cinq fois plus grande qu’elle tous ces êtres d’une très grande beauté n’ont pas de diplôme glorieux ils n’ont pas de statue sur les places publiques mais ils portent le monde à bout de bras sans faire de bruit
la très grande beauté de cette planète ne réside pas dans ses monuments de marbre ni dans ses théories tirées par les cheveux coupés en quatre elle habite la simplicité la fatigue partagée le rire qui éclate sans raison au milieu du drame et ce courage minuscule de refaire son lit chaque matin pour prouver à l’univers que l’ordre le luxe le calme la volupté et la tendresse ont le dernier mot
LE MONDE MANQUE D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE LAIDEUR
le monde manque d’êtres d’une très grande laideur qui ratent leur poésie et rougissent après posant leur plume au mauvais endroit disant non quand ils pensent oui et qui s’en veulent toute la nuit
le monde manque de ces horribles maladroits qui ne savent pas mentir sans trembler ne sont pas beaux mais sont vrais c’est ce vrai-là qui manque le plus au monde
LE MONDE DÉBORDE D’ÊTRES D’UNE TRÈS PETITE BEAUTÉ
le monde déborde d’êtres d’une très petite beauté qui passent sans laisser ni trace ni lumière de leur passage qui sourient vite pour cacher tout le reste qui ne convient pas qui vivent dans un coin de maison et n’osent pas occuper la maison entière à cause de leur très petite beauté le monde déborde de ces beautés minuscules qui ne peuvent pas briller mais qui tiennent bon pour rester en place
LE MONDE EST ENVAHI D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE DISCRÉTION
le monde est envahi d’êtres d’une très grande discrétion marchant doucement pour ne pas froisser l’air qu’ils respirent parlant bas comme si sur chaque mot était marqué fragile vivant dans les marges laissant la lumière aux autres et se contentant d’un coin silencieux
le monde est envahi de ces présences minuscules qu’on remarque à peine et qui empêchent le vacarme
LE MONDE MANQUE D’ÊTRES FLANQUÉS D’UN MICROPÉNIS
il faut bien reconnaître que le monde souffre d'un excès de gonflement de torses bombés de grands discours musculaires et de postures qui prennent toute la place sur le trottoir le monde manque cruellement de discrétion de retenue fondamentale et d’hommes qui n’ont pas besoin d’étaler leur puissance pour simplement exister bellement au soleil
l’être flanqué d’un micropénis avance dans la vie sans rêve de grandeur il ne cherche pas à conquérir les territoires ni à planter des drapeaux sur le sommet de la vanité il mesure l’immanence à sa juste taille il sait que l’essentiel ne se chiffre pas en centimètres mais dans la clarté du regard dans la douceur de la main qui caresse et dans l'absence totale de frime
il ne fait pas de tapage dans la rue avec sa voiture sonorisée il ne roule pas des mécaniques il écoute le chant des oiseaux il regarde passer les nuages avec une modestie souveraine parce qu’il connaît le secret des proportions tandis que les autres s'épuisent à se gonfler d’orgueil à prouver à mesurer à comparer lui se contente d'être là léger désarmé et infiniment libre
le monde irait tellement mieux si l’ambition diminuait d’un cran si la présomption faisait place à cette brièveté poétique à ce minimalisme incarné qui rendent enfin la vie habitable simple et confortable du micropénis si profondément humain
JE N’ÉCRIS PAS TOUT D’UN SEUL COUP
je n’écris pas tout d’un coup pour les dernières notules et les derniers poèmes les idées me sont venues en général pas toujours après que j’ai trouvé le titre qui me donne une première idée je déroule l’idée en transprose directe je laisse le jet décanter quelque temps et je recommence l’écriture en retournant à la fourche à peu près toute la terre il s’agit de trouver la bonne formulation locale et le bon équilibre de l’ensemble le texte se termine après de nombreuses relectures et une attention soutenue aux détails
les mots que j’écris guident les suivants je me regarde penser ce que j’écris se développe tout seul à partir de ce que j’ai déjà écrit le texte s'écrit à l’insu de mon plein gré j’écris plusieurs textes en même temps comme je lis plusieurs livres en même temps
pour être franc et pour être plus près de la vérité je dirai que je renouvelle mes procédés d'écriture de fond en comble à chaque nouveau texte un texte me tombe dessus en général sans prévenir
pour résumer je dirai qu'un texte entier se présente sous la forme d’une suite d'idées que j'arrive à capter une à une à partir d’une intuition première
mon terrain de jeu d’aujourd’hui devrait porter sur une étude de la grammaire de l' adjectif des adverbes des compléments d’objet etc j’interroge les IA sur tout ce qui est connaissance et culture j’utilise mes dictionnaires généraux et particuliers mon travail d’écriture est un travail de recherche dans les livres j’interroge très souvent google sur l’origine des mots j’adore lire les listes de synonymes en ce moment j’utilise souvent le dictionnaire des rimes pour ce qui est des po au début je tâtonnais je tâtonne toujours trente cinq ans de tâtonnements qui ont commencé vers la quarantaine j’aime attraper le très peu avec un filet à papillons je suis un chasseur cueilleur de po je recueille aussi la résine dans des po je ne suis pas un agriculteur de romans ni le yéti homme des lettres je suis un simple poète de l’être
NOTULE D’ISABELLE H – PSYCHOLOGIE DE L’ÊTRE
beaucoup de gens croient que l’être est une notion vague un machin philosophique à tous les étages doté d’ascenseurs et d’alarmes
c’est faux
l’être n’est pas un mode d’emploi de l’être à la mode il n’a même pas de bouton marche/arrêt il se contente d’être là ce qui est déjà pas mal
l’être ne se termine nulle part il se déplie se replie se contredit se corrige se rate se recommence se remodifie tout le long du temps
il existe telle une phrase sans le verbe être il recule comme une idée qui n’a pas de courage il se tient debout parce qu’il n’a pas trouvé mieux à faire
l’être n’a pas de psychologie il a un grand courant d’air à la place de la psychologie il s’ouvre il se ferme comme une huitre il hésite il fonce se demande pourquoi
l’être n’est pas fiable mais il est sincère ce qui entre nous vaut largement la fiabilité
l’être accepte les contradictions comme on accepte les courants marins ça bouge ça remue ça en fait des tonnes ça fait peur ça prouve qu’on est être n’a pas besoin d’une cohérence respirable héroïque être besoin d’oxygène a
être n’est pas un être héros de la première guerre mondiale ni un bouddha mystique c’est un organisme qui tente de comprendre comment il ressent ce qu’il ressent et pourquoi ça change toutes les quarts d’heure car l’être a pour mission d’être présent à l’heure au rendez-vous
cette présence maladroite et bancale et chiffonnée suffit à faire plaisir au monde de plus en plus
note béante la psychologie de l’être n’est pas une science molle c’est une météorologie introvertie changeant souvent heureusement
ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ABSENT
être absent c’est laisser une chaise vide
à la table où l’on vous attend
le couvert est mis la soupe refroidit
MARRE DU DUALISME
le jour serre la main à la nuit
personne ne songe à l’aube
ni au crépuscule
J’OUBLIE
j’oublie de choisir entre le dit
et le non-dit pas grave
le temps les mélange
PLUIE DE DOIGTS SUR LE CLAVIER MOUILLÉ
pluie de doigts sur le clavier mouillé
les lettres glissent les gouttes d’eau se dépêchent
le texte ruisselle avant d’être lu
OÙ VONT LES FLÈCHES ?
où vont les flèches ? elles partent droit devant
et finissent par revenir dans la nuque comme les questions
comme les jours
SANS TITRE
chercher premier mot seul titre laisse
CE QUI COMPTE C'EST CE QU'IL EN RESTE
après en avoir effacé la trace fluo
LES SAISONS BLEUES
bleues saisons bleues saisons saison bleues
POÈME EN DEUX MOTS
ici là
POÈME EN UN MOT
suivre
POÈME EN UNE LETTRE ET UN ACCENT SUR LA LETTRE
à
PROFONDEUR DES DIFFÉRENCES DANS LE POITOU
dans le poitou des goûts les champs ne sont plus d'accord
avec les nuages
les haies discutaient à voix basse depuis plusieurs siècles
les chemins prendront désormais la mauvaise direction
simplement pour vérifier si le paysage les reconnaît
les pierres n'ont pas toutes la même capacité de mémoire
certaines se souviennent de la mer toujours la mer
d'autres du sabot des chevaux au galop
les arbres se ressemblent beaucoup mais le vent connaît leurs noms
une rivière ne doit jamais contrarier une autre rivière
non jamais elle la contourne c'est la plus vieille des politesses de l'eau
les villages gardent entre eux des distances réglementaires que les cartes
ne savent pas mesurer
il existe dans le poitou des différences si profondes qu'elles deviennent des ressemblances
souterraines
les taupes le savent les racines également personne ne les entend
négocier pourtant chaque printemps les fleurs parviennent
à se mettre d'accord sans réunion en visio sans discours
sans frontière dans le poitou
la profondeur des différences dans le poitou n'est peut-être rien d'autre
qu'une profondeur qui a pris le temps
POÈME EN UN CLAQUEMENT DE DOIGTS
je vous laisse cinq minutes pour fignoler
le premier mot arrivera avant moi je lui demanderai
d'attendre un peu il aura refusé les autres profitant de l’occasion
pour entrer sans frapper
en moins d'un claquement de doigts la page est déjà plus ancienne
que le papier je cherche une gomme elle effacera
tout ce qui n'était pas encore écrit je cherche un silence
il fera encore beaucoup trop de bruit
quelqu'un me cria prenez votre temps je regardai
ma montre elle avait disparu dans une virgule
je vous laisse cinq minutes pour fignoler les points de suspension
mais attention si vous touchez au premier mot les suivants
risquent de ne plus se reconnaître
car un poème est une catastrophe chaotique qui réussit
à se retrouver dans un certain ordre pour faire croire qu'il est prêt
BONHEURS ET MALHEURS DU JOUR ET DE LA NUIT
le jour se lèvera avec des poches plein les yeux la nuit ayant oublié les siennes
dans un tiroir les oiseaux apprendront les bonnes nouvelles avant de savoir
les chanter les chauves-souris préféreront les mauvaises elles les liront
à l'envers pour leur donner meilleur goût
le soleil travaillera beaucoup mais l'ombre faisant des heures supplémentaires les arbres changeront plusieurs fois d'avis leurs feuilles applaudissant comme toujours le vent sans connaître le sujet de la réunion
les bonheurs du jour s'étendent volontiers sur des nappes de pique-niques
les malheurs de la nuit attendent discrètement sous les bancs publics
quelqu'un qui les a oubliés
la nuit ramasse tout cela rires décousus rêves tombés des lits questions qui n'ont trouvé personne
elle les range dans ses immenses poches à chignons noirs afin que le matin
les retrouve légèrement froissés mais utilisables car le jour et la nuit ne sont pas ennemis ils exercent le même métier à des heures différentes et lorsque l'un
se croit malheureux l'autre commence déjà à fabriquer son propre bonheur avec quelque scintillement d’étoile et quelque rayon de soleil et beaucoup de temps qui changent
SINCÈREMENT DÉCHIRANT
deux ou trois choses qui tiennent debout une tasse une fenêtre le bruit
d'une chaise je continue à mettre une assiette de trop
les maisons ont la mémoire plus longue que leurs habitants elles attendent elles aussi un pas une clé une voix
je ne pleure plus comme avant les larmes ont fini par apprendre
à couler à l'intérieur à travers un cœur sans bruit
ce sont les autres qui me demandent comment allez-vous et je réponds bien avec une précision blessante
un jour je retrouverai peut-être votre drôle de façon de prononcer mon prénom dans la bouche d'un inconnu ou dans le silence d'une vieille photographie
je comprends que l'amour ne disparaîtra pas il paraît qu’il change de manière de manquer et que ce serait cela sincèrement le plus déchirant
NOTULE DE JOE PASTRY – SUR LES FAMILLES DE MOTS JOYEUX
joe pastry prétend que les mots vivent beaucoup moins dans les dictionnaires que chez leurs cousins romans et recueils de poèmes un mot isolé dépérit rapidement il perd ses voyelles ses habitudes son accent de naissance tandis qu'un mot bien entouré se reproduit allègrement dans les conversations en donnant naissance à des neveux syllabiques et à des petits-enfants consonantiques
les familles de mots joyeux ne connaissent pas l'état civil elles préfèrent la ressemblance des sourires aux certificats d'étymologie elles adoptent sans formalité des étrangers sonores accueillent des voyelles orphelines recueillent des consonnes vagabondes organisent des cousinades alphabétiques où chacun apporte un bout de gras à partager
joie joyeux jouir jouer jouvence jouet jouvenceau ajouta joe pastry en remuant la pâte à mots grammaticale voilà une famille qui ne cesse de lever les linguistes disent parfois qu'elle descend de plusieurs ancêtres ah mais joe pastry répond illico qu'une famille heureuse remonte l’escalier phonétique ensemble la main dans la main
certaines familles de mots joyeux deviennent nombreuses au point d'oublier leur grand-motétère et leur grand-patétère elles parlent toutes en même temps inventent des suffixes de circonstance fabriquent des préfixes de voisinage mettent des chaussettes aux apostrophes coiffent les accents d'un bonnet à pompon et leurs dictionnaires éternuent de poussière lexicale en essayant vainement de remettre tout ce petit monde dans le bon ordre alphabêtifiant de l’octave supérieure
joe pastry aime particulièrement les familles recomposées du langage celles où braise épouse brise où sourire fréquente soupire où bonheur adopte bonne heure sans vérifier papiers parenté les philologues froncent parfois sourcils mais oreilles applaudissent discrètement derrière tympans
les mots joyeux ne travaillent jamais seuls ils s'embauchent mutuellement l'un devient patron d'une métaphore heureuse l'autre stagiaire d'une chanson douce un troisième ouvre une boulangerie de comparaisons croustillantes où l'on vend des pains de langage encore tièdes sortis du four vocal à la queue leu leu
vivacement joe pastry soutient qu'un poème n'est rien d'autre qu'une réunion de famille réussie ou ratée très très souvent ratée les mots s'y reconnaissent avant même d’aller se plaindre au bureau des plaintes qui jouxte le bureau de tabac sur la placette du quartier de bœuf ils rient de leurs dansantes ressemblances et dansent dansent dansent autour d'une racine commune de chez commune ou parfaitement imaginaire se racontent des histoires de syllabes juteuses les unes et les autres et repartent chacun chacune chaque poète au bras de chaque poétesse de mes fesses étant femme mûre je suis la femme qui s’étale je suis la poétesse de mes fesses avec un peu plus de musique dans les oreilles qu'en arrivant
les familles de mots joyeux n'ont qu'un seul ennemi véritable le mot qui se croit fils unique celui qui refuse sa famille ses cousins ses voisinages ses glissements ses malentendus ses fertilidudes il finit généralement par devenir un terme administratif extrêmement sérieux dont personne ne se souvient après la fermeture des bureaux aux boutonneux robinets
nota beuneuh la présente notule établit fermement et provisoirement que les familles de mots joyeux constituent une forme de biodiversité grammaticale indispensable à la bonne santé respiratoire de la transprose il est recommandé de laisser les mots jouer entre eux sans surveillance excessive les plus belles découvertes lexicales ayant presque toujours lieu pendant que les académies regardent ailleurs une académie étant une pièce familiale familieuse familigieuse du système pâtissolinguistique en perpétuelle réjouissance du ventre
NOTULE DE JOE PASTRY – SUR UN INCENDIE DU TONNERRE DE BREST
joe pastry n'a jamais rencontré un incendie du tonnerre de brest qui acceptât de remplir les formulaires administratifs un incendie pareil refuse les cases les cadres les clôtures les pare-feux conceptuels il préfère passer par-dessus les définitions comme une étincelle saute d'une brindille à l'autre sans demander la permission au dictionnaire des combustions
l'incendie du tonnerre de brest ne brûle pas il consume la prétention des choses à demeurer immobiles il persuade les poutres de devenir lumière provisoire il convainc les tuiles qu'elles furent longtemps des montagnes avant de passer à travers le plafond il rend leur liberté calorifique aux vieilles armoires qui s'imaginaient éternelles
joe pastry soupçonne le feu d'avoir inventé le verbe flamboyer simplement pour que les hommes cessent un instant de parler sollipsismement d'eux-mêmes lorsqu'une flamme danse les bavardages des pompiers font reculer les horloges hésitant à compter les secondes tant la chaleur les occupe à faire fondre intérieurement leur ponctualité névrotique
un incendie du tonnerre de brest possède un sens aigu de la contradiction thermique il éclaire tout en aveuglant il révèle en détruisant il simplifie en compliquant il réduit en cendres les meubles vintage mais agrandit soudain l'espace entre les idées de la mode mobilière voilà pourquoi joe pastry prétend qu'il existe des braises architectes et des flammes décoratrices
les pompiers arrivent alors avec leurs grandes échelles de phrases liquides leurs virgules en caoutchouc leurs parenthèses à haute pression ils conjuguent le verbe mouiller à tous les temps du présent urgent le feu répond dans un dialecte crépitatoire que seuls les peupliers comprennent parfaitement cette conversation dure parfois plusieurs heures aucun philologue n'en possède encore la grammaire fumigène entière
joe pastry distingue soigneusement la fumée de la renommée la première monte naturellement la seconde cherche les escaliers de tapis rouges et les estrades fleuries toutes deux finissent pourtant par disparaître dans le plafond des illusions atmosphériques il recommande donc de respirer davantage les questions que les réponses les premières noircissent moins les poumons
il y a des incendies qui dévorent les granges d'autres les bibliothèques d'autres encore les colères assassines soigneusement empilées comme du bois sec derrière les coteaux joe pastry préfère de beaucoup ceux qui pyromanisent les certitudes vernies on retrouve souvent après son passage quelques herbes légèrement roussies et l’odeur d’un mégot cependant plus respirables
l'incendie du tonnerre de brest adore les mots inflammables enthousiasme embrasement braise brasier bras dessus bras dessous brasilia bratislava bientôt le langage tout entier commence à crépiter les syllabes prennent des couleurs orangées les consonnes deviennent charbonnières les voyelles soufflent sur les voyelles jusqu'à produire des incendelles petites étincelles alphabétiques dont les dictionnaires ont extrêmement peur de la contagion
joe pastry affirme enfin que les cendres ne sont pas des restes elles sont des brouillons très avancés de la poussière laquelle travaille depuis plusieurs milliards d'années à la réduction discrète de l'univers chaque grain connaissant un secret que les montagnes ont totalement oublié depuis leur adolescence minérale
nota beuneuh la présente notule constate avec une sérénité esssentiellement combustible que l'incendie du tonnerre de brest constitue un phénomène pyrotechnophilosophique de première nécessité imaginaire toute ressemblance avec un feu véritable serait un regrettable malentendu calorilogique joe pastry rappelle que les incendies concrets doivent être éteints sans délai tandis que les incendies symboliques peuvent continuer à brûler joyeusement dans la cheminée cérébrale de la transprose incandescente en cours de flambaffichage