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AUTEUR-E-S - Index I

82 - Pierre Lamarque

d'un samedi à l'autre


REGARDEZ LE CIEL

regardez le ciel il est là sans rien demander à personne       bleu sale ou gris lourd       il n’a pas besoin de vos commentaires ni de vos diplômes pour s'étendre sur la ville fatiguée          on passe dessous la tête baissée occupé à compter ses sous ou à chercher son chemin à travers une vitre sale         alors qu’il suffirait de lever le menton d’un millimètre pour que tout le reste reprenne enfin sa vraie taille c'est-à-dire presque rien




BABILLAGE ET BARBOUILLAGE

sont les deux lamelles du coquillage


le coquillage dédicace aux vagues de son sillage

des mots heureux      des coloriages      les traits dansants de ses tatouages

l’encre de la seiche    le sel et les spaghettis de mer       comparses de ces enfantillages

rédigent les pages heureuses de si beaux voyages       l’enfant sage rit paisiblement de ces carambolages           en inspectant tous les étages du frigidaire    son pinceau tremble de louanges

babillages et barbouillages     entre deux rototos

la mer de passage   non loin du rivage    épargne ses ravages

aux coquillages         d'un grand âge

 

 

 

L'HUMANITÉ A BESOIN D'ÂMES À LA PROFONDEUR VAGINALE

 

l'humanité a besoin d'âmes à la profondeur vaginale     non pour séduire les nouvelles arrivantes       mais bien pour accueillir      les nouvelles âmes sans crainte de l'obscurité       car toute naissance commence par une totale confiance 

nous fabriquons des murs très performants      frontières clôtures certitudes         mais les portes restent souvent trop étroites pour les blessures

l'humanité a besoin de femmes d'hommes d'enfants capables d'habiter

dans la profondeur vaginale

c'est-à-dire une profondeur qui ne dévore pas      qui ne possède pas                   une profondeur qui laisse advenir     comme la terre laisse monter

les graines sans leur expliquer comment deviendra la forêt

peut-être la véritable intelligence ne consiste-t-elle pas à répondre vite                  mais à offrir un espace où les réponses ont le courage de naître

 

 

 

VOUS ÊTES SUR L'OFFRE GRATUITE

 

le ciel aussi        pour l'instant       est gratuit

personne      n'a encore réussi     à faire payer

le lever du soleil

 

 

SI VOUS LISEZ CE MAIL C'EST QUE VOUS ÊTES ABONNÉ À LA NEWSLETTER

vous recevrez désormais une lettre        dans votre boite       chaque matin envoyée par le vent d’hiver

 

 

JÉSUS T'AIME

si cette petite phrase menteuse te fait du bien




MESSAGE DE l’AMOUR

je te laisse la moitié de mon ombre et la promesse de ne jamais ranger ton désordre 

 

MESSAGE DE LA PAIX

laisser tomber les armes sur l’herbe molle et tiède et s’apercevoir qu’elles ne faisaient que de la mauvaise musique 

 

MESSAGE DE L’OUBLI

ce qui est parti n’a pas besoin qu’on s’en souvienne 

c’est devenu le paysage

 

MESSAGE DU SILENCE

ne rien ajouter au bruit du dehors tendre l’oreille

jusqu’à ce que toute la place du village s’habitue à la clarté

de la bombe          et n’ait plus de mot



TRISTESSE DE LA MORT DE LA FEMME DE MÉNAGE


tasse de café restée sur la table                                                                                    journal plié sur la chaise vide                                                                                 on oublie de fermer le volet                                                                                            les souliers attendront près du paillasson                                                             personne ne viendra régler la pendule                                                                        le vent glisse sous la porte fermée        la poussière s'installe 



J'AI BESOIN DE TON SMARTPHONE POUR TE TÉLÉPHONER


il est toujours dans ta main jamais dans la mienne

ma voix attend son tour pour te parler

les notifications arrivent d’autant plus vite que les êtres sont inhumains

nous sommes devenus les assistants de nos appareils

si tu me prêtes le tien je t'appellerai 

et nous découvrirons que nos silences sont captivants 

 


VOYAGE DANS MA TORPEDO IMMOBILE


ma torpedo n’est plus roulante depuis longtemps      elle voyage quand-même                                              les pneus tournent à l'intérieur de leurs moyeux       le moteur  démarre dans le paysage                         sans quitter le garage

je traverse des villages qui n’en sont pas            je double

des années entières arrêtées au bord de la route

les oiseaux me dépassent grâce à leur permis de conduire dans le ciel

je m'arrête pour faire le plein        de silence       le compteur

fait tourner des pensée lugubres pendant ce temps

j'arrive       là où je me trouvais      depuis le départ

ma torpedo n'a pas besoin de bouger du garage        elle connait  le chemin             par cœur

 

 

PARTAGEONS LA FORCE DE NOS BESTIOLES


partageons leur manière de faire croire

qu'elle sont imbéciles       leur patience à déplacer la montagne accouchée d’une souris grise grain par grain       leur science des chemins minuscules mal éclairés que les fourmis géantes        ne voient jamais       leur confiance dans un lendemain qui chante      

tout entier dans une graine        ou dans une goutte d'eau       partageons surtout     leur incroyable habitude de continuer sans faire de discours


 

C'EST UN BEAU DÉPLACEMENT


ce n'est pas la chaise qui changera de place         c'est le regard          la pierre continue d'être une pierre       quelqu'un l'appellera    chemin       un autre

obstacle       un enfant        trésor           c'est un beau déplacement      lorsque le monde      ne bouge point     et qu’il commence à redevenir    autre


 

LE LANGAGE ENGENDRE LA PENSÉE


le premier mot      n'avait aucune idée        du deuxième       ils se sont rencontrés

par hasard        une phrase commence       la pensée arrive après   comme si elle avait lu   ce qui allait s'écrire       elle annonce        je pensais justement    à cela





LA PLANÈTE TERRE EST PEUPLÉE D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE BEAUTÉ



il faut observer l’homme du matin qui cherche ses clés dans la lumière tiède de la cuisine     il a le geste hésitant la paupière encore lourde du sommeil et cette façon fragile d’affronter la journée sans autre arme qu’un café chaud     c’est une très grande beauté sans parade     une beauté de tous les jours qui ne cherche pas à se faire remarquer

regardez la vieille dame d’une très grande beauté sur le banc qui rajuste son manteau parce que le vent d’octobre devient plus frais       elle regarde le vide avec douceur comme si elle saluait un ami ancien d’une très grande beauté       ses mains pleines de rides racontent des siècles d’attention pour de petits gestes accomplis en silence à servir des tasses de thé à des enfants d’une très grande beauté consolés et à fermer des fenêtres à la tombée de la nuit

les d’une très grande beauté êtres d’ici avancent entre la peur du lendemain et l’imprudente envie d’aimer quand même     ils tombent ils s’écorchent les genoux contre la dureté des choses ils se relèvent ils s’essuient la poussière et ils reprennent la route en souriant à un inconnu d’une très grande beauté qui passe par pure politesse 

il y a le jardinier d’une très brande beauté qui parle aux tomates      le facteur d’une très grande beauté qui connaît le surnom des chiens        l’enfant d’une très grande beauté qui s’arrête dix minutes pour regarder une fourmi transporter une aiguille de pin cinq fois plus grande qu’elle            tous ces êtres d’une très grande beauté n’ont pas de diplôme glorieux        ils n’ont pas de statue sur les places publiques mais ils portent le monde à bout de bras sans faire de bruit 

la très grande beauté de cette planète ne réside pas dans ses monuments de marbre ni dans ses théories tirées par les cheveux coupés en quatre     elle habite la simplicité la fatigue partagée le rire qui éclate sans raison au milieu du drame et ce courage minuscule de refaire son lit chaque matin pour prouver à l’univers que l’ordre le luxe le calme la volupté et la tendresse ont le dernier mot

 

 

 

 

LE MONDE MANQUE D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE LAIDEUR

 

le monde manque d’êtres d’une très grande laideur qui ratent leur poésie et rougissent après      posant leur plume au mauvais endroit       disant non quand ils pensent oui       et qui s’en veulent toute la nuit

le monde manque de ces horribles maladroits qui ne savent pas mentir sans trembler        ne sont pas beaux      mais sont vrais   c’est ce vrai-là qui manque le plus au monde

 

 

LE MONDE DÉBORDE D’ÊTRES D’UNE TRÈS PETITE BEAUTÉ

 

le monde déborde d’êtres d’une très petite beauté            qui passent sans laisser ni trace      ni lumière    de leur passage        qui sourient vite pour cacher tout le reste qui ne convient pas                qui vivent dans un coin de maison  et n’osent pas occuper la maison entière       à cause de leur très petite beauté         le monde déborde      de ces beautés minuscules         qui ne peuvent pas briller mais qui tiennent bon pour rester en place

 

 

LE MONDE EST ENVAHI D’ÊTRES D’UNE TRÈS GRANDE DISCRÉTION

 

le monde est envahi d’êtres d’une très grande discrétion       marchant doucement pour ne pas froisser l’air qu’ils respirent        parlant bas        comme si sur chaque mot était marqué fragile      vivant dans les marges       laissant la lumière aux autres  et se contentant d’un coin silencieux

le monde est envahi de ces présences minuscules qu’on remarque à peine et qui empêchent le vacarme



  


LE MONDE MANQUE D’ÊTRES FLANQUÉS D’UN MICROPÉNIS


il faut bien reconnaître que le monde souffre d'un excès de gonflement de torses bombés de grands discours musculaires et de postures qui prennent toute la place sur le trottoir         le monde manque cruellement de discrétion      de retenue fondamentale         et d’hommes qui n’ont pas besoin d’étaler leur puissance pour simplement exister bellement au soleil

l’être flanqué d’un micropénis avance dans la vie sans rêve de grandeur                   il ne cherche pas à conquérir les territoires                       ni à planter des drapeaux sur le sommet de la vanité        il mesure l’immanence à sa juste taille                      il sait que l’essentiel ne se chiffre pas en centimètres         mais dans la clarté du regard        dans la douceur de la main qui caresse      et dans l'absence totale de frime

il ne fait pas de tapage dans la rue avec sa voiture sonorisée        il ne roule pas des mécaniques       il écoute le chant des oiseaux      il regarde passer les nuages avec une modestie souveraine        parce qu’il connaît le secret des proportions        tandis que les autres s'épuisent à se gonfler d’orgueil     à prouver à mesurer à comparer        lui se contente d'être là léger désarmé et infiniment libre

le monde irait tellement mieux si l’ambition diminuait d’un cran                               si la présomption faisait place à cette brièveté poétique à ce minimalisme incarné qui rendent enfin la vie habitable     simple et confortable      du micropénis si profondément humain





JE N’ÉCRIS PAS TOUT D’UN SEUL COUP

 

 

je n’écris pas tout d’un coup      pour les dernières notules et les derniers poèmes     les idées me sont venues      en général    pas toujours        après que j’ai trouvé le titre    qui me donne une première idée           je déroule l’idée en transprose directe        je laisse le jet décanter quelque temps      et je recommence l’écriture   en retournant à la fourche à peu près toute la terre   il s’agit de trouver la bonne formulation locale et le bon équilibre de l’ensemble      le texte se termine après de nombreuses relectures  et une attention soutenue aux détails


      les mots que j’écris guident les suivants    je me regarde penser        ce que j’écris se développe tout seul    à partir de ce que j’ai déjà écrit   le texte s'écrit à l’insu de mon plein gré     j’écris plusieurs textes en même temps    comme je lis plusieurs livres en même temps


pour être franc    et pour être plus près de la vérité    je dirai que je renouvelle mes procédés d'écriture de fond en comble        à chaque nouveau texte        un texte me tombe dessus en général sans prévenir 


 pour résumer    je dirai qu'un texte entier se présente sous la forme d’une suite d'idées que j'arrive à capter une à une à partir d’une intuition première   


mon terrain de jeu d’aujourd’hui devrait porter sur une étude de la grammaire       de l' adjectif      des adverbes       des compléments d’objet etc   j’interroge les IA sur tout ce qui est connaissance et culture   j’utilise mes dictionnaires généraux et particuliers   mon travail d’écriture est un travail de recherche dans les livres    j’interroge très souvent google sur l’origine des mots  j’adore lire les listes de synonymes      en ce moment j’utilise souvent le dictionnaire des rimes   pour ce qui est des po     au début je tâtonnais     je tâtonne toujours   trente cinq ans de tâtonnements qui ont commencé vers la quarantaine            j’aime attraper le très peu avec un filet à papillons        je suis un chasseur cueilleur de po       je recueille aussi la résine dans des po        je ne suis pas un agriculteur de romans     ni le yéti homme des lettres   je suis un simple poète de l’être  

 

 

 

 

 

 

 

NOTULE D’ISABELLE H – PSYCHOLOGIE DE L’ÊTRE

 

beaucoup de gens croient que l’être est une notion vague      un machin philosophique à tous les étages         doté d’ascenseurs et d’alarmes 

c’est faux

l’être n’est pas un mode d’emploi de l’être à la mode       il n’a même pas de bouton marche/arrêt          il se contente d’être là       ce qui est déjà pas mal

l’être ne se termine nulle part         il se déplie       se replie      se contredit      se corrige        se rate        se recommence       se remodifie     tout le long du temps

il existe telle une phrase sans le verbe être     il recule comme une idée qui n’a pas de courage         il se tient debout parce qu’il n’a pas trouvé mieux à faire

l’être n’a pas de psychologie       il a un grand courant d’air à la place de la psychologie         il s’ouvre       il se ferme      comme une huitre      il hésite       il fonce                se demande pourquoi 

l’être n’est pas fiable mais il est sincère       ce qui         entre nous        vaut largement la fiabilité

l’être accepte les contradictions comme on accepte les courants marins       ça bouge ça remue      ça en fait des tonnes           ça fait peur       ça prouve qu’on est          être n’a pas besoin d’une cohérence       respirable       héroïque     être besoin d’oxygène a

être n’est pas un être héros de la première guerre mondiale    ni un bouddha mystique       c’est un organisme qui tente de comprendre comment il ressent ce qu’il ressent et pourquoi ça change toutes les quarts d’heure car l’être a pour mission d’être  présent à l’heure au rendez-vous 

cette présence maladroite et bancale et chiffonnée      suffit à faire plaisir au monde de plus en plus

note béante         la psychologie de l’être n’est pas une science molle      c’est une météorologie introvertie        changeant souvent         heureusement

 

 

 

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ABSENT

être absent        c’est laisser une chaise vide

à la table où l’on vous attend 

le couvert est mis        la soupe refroidit     


MARRE DU DUALISME

le jour serre la main à la nuit

personne ne songe à l’aube

ni au crépuscule


 

 


J’OUBLIE

j’oublie de choisir entre le dit 

et le non-dit            pas grave

le temps les mélange



 


PLUIE DE DOIGTS SUR LE CLAVIER MOUILLÉ

 

pluie de doigts         sur le clavier mouillé

les lettres glissent       les gouttes d’eau se dépêchent

le texte ruisselle      avant d’être lu


 

OÙ VONT LES FLÈCHES ?

où vont les flèches ?       elles partent droit devant

et finissent par revenir dans la nuque        comme les questions

comme les jours

SANS TITRE


chercher premier mot seul titre laisse


 

CE QUI COMPTE C'EST CE QU'IL EN RESTE

après en avoir effacé la trace fluo 




LES SAISONS BLEUES

bleues saisons bleues saisons saison bleues 

 



POÈME EN DEUX MOTS

 

ici là




POÈME EN UN MOT


suivre



POÈME EN UNE LETTRE ET UN ACCENT SUR LA LETTRE


à




PROFONDEUR DES DIFFÉRENCES DANS LE POITOU

 

dans le poitou  des goûts        les champs ne sont plus d'accord

avec les nuages

les haies discutaient à voix basse        depuis plusieurs siècles

les chemins prendront désormais la mauvaise direction

simplement pour vérifier si le paysage les reconnaît

les pierres n'ont pas toutes la même capacité de mémoire

certaines se souviennent de la mer toujours la mer

d'autres du sabot des chevaux au galop

les arbres se ressemblent beaucoup mais le vent connaît leurs noms

une rivière ne doit jamais contrarier une autre rivière

non jamais       elle la contourne       c'est la plus vieille des politesses de l'eau

les villages gardent entre eux des distances réglementaires que les cartes

ne savent pas mesurer

il existe dans le poitou des différences si profondes qu'elles deviennent des ressemblances

souterraines

les taupes le savent          les racines également     personne ne les entend

négocier         pourtant        chaque printemps       les fleurs parviennent

à se mettre d'accord         sans réunion en visio        sans discours 

sans frontière dans le poitou

la profondeur des différences dans le poitou n'est peut-être rien d'autre

qu'une profondeur qui a pris le temps

 

 

POÈME EN UN CLAQUEMENT DE DOIGTS

je vous laisse cinq minutes pour fignoler

 

le premier mot arrivera avant moi           je lui demanderai

d'attendre un peu       il aura refusé     les autres profitant de l’occasion

pour entrer       sans frapper

en moins d'un claquement de doigts        la page est déjà plus ancienne

que le papier          je cherche une gomme          elle effacera

tout ce qui n'était pas encore écrit          je cherche un silence                            

   il fera encore beaucoup trop de bruit

quelqu'un me cria    prenez votre temps           je regardai

ma montre        elle avait disparu      dans une virgule

je vous laisse      cinq minutes      pour fignoler les points de suspension

mais attention       si vous touchez      au premier mot       les suivants

risquent         de ne plus se reconnaître

car un poème      est        une catastrophe chaotique         qui réussit

à se retrouver          dans un certain ordre        pour faire croire      qu'il est prêt 





BONHEURS ET MALHEURS DU JOUR ET DE LA NUIT

 

le jour se lèvera avec des poches plein les yeux      la nuit ayant oublié les siennes

dans un tiroir          les oiseaux apprendront les bonnes nouvelles avant de savoir

les chanter        les chauves-souris préféreront les mauvaises         elles les liront

à l'envers pour leur donner meilleur goût

le soleil travaillera beaucoup mais l'ombre faisant des heures supplémentaires les arbres changeront plusieurs fois d'avis            leurs feuilles applaudissant comme toujours le vent sans connaître le sujet de la réunion

les bonheurs du jour s'étendent volontiers sur des nappes de pique-niques

les malheurs de la nuit attendent discrètement sous les bancs publics

quelqu'un qui les a oubliés

la nuit ramasse tout cela        rires décousus          rêves tombés des lits        questions qui n'ont trouvé personne

elle les range dans ses immenses poches à chignons noirs afin que le matin

les retrouve légèrement froissés mais utilisables car le jour et la nuit ne sont pas ennemis ils exercent le même métier à des heures différentes et lorsque l'un

se croit malheureux l'autre commence déjà à fabriquer son propre bonheur avec quelque scintillement d’étoile et quelque rayon de soleil et beaucoup de temps qui changent

 

 

 

SINCÈREMENT DÉCHIRANT

 


deux ou trois choses    qui tiennent debout    une tasse     une fenêtre     le bruit

d'une chaise        je continue à mettre une assiette de trop

les maisons ont la mémoire plus longue que leurs habitants         elles attendent elles aussi       un pas       une clé       une voix


je ne pleure plus comme avant          les larmes ont fini par apprendre

à couler à l'intérieur à travers un cœur sans bruit

ce sont les autres qui me demandent        comment allez-vous      et je réponds  bien            avec une précision blessante

un jour      je retrouverai peut-être votre drôle de façon de prononcer mon prénom dans la bouche d'un inconnu ou dans le silence d'une vieille photographie

je comprends que l'amour ne disparaîtra pas          il paraît qu’il change de manière de manquer       et que ce serait cela        sincèrement        le plus déchirant







NOTULE DE JOE PASTRY – SUR LES FAMILLES DE MOTS JOYEUX

 

joe pastry prétend que les mots vivent beaucoup moins dans les dictionnaires que chez leurs cousins romans       et recueils de poèmes           un mot isolé dépérit rapidement    il perd ses voyelles ses habitudes son accent de naissance       tandis qu'un mot bien entouré se reproduit allègrement dans les conversations         en donnant naissance à des neveux syllabiques et à des petits-enfants consonantiques

les familles de mots joyeux ne connaissent pas l'état civil          elles préfèrent la ressemblance des sourires             aux certificats d'étymologie         elles adoptent sans formalité des étrangers sonores         accueillent des voyelles orphelines  recueillent des consonnes vagabondes        organisent des cousinades alphabétiques où chacun apporte un bout de gras à partager

joie joyeux jouir jouer jouvence jouet jouvenceau     ajouta joe pastry en remuant la pâte à mots grammaticale        voilà une famille qui ne cesse de lever                        les linguistes disent parfois qu'elle descend de plusieurs ancêtres        ah mais joe pastry répond illico qu'une famille heureuse remonte l’escalier phonétique ensemble la main dans la main

certaines familles de mots joyeux deviennent nombreuses          au point d'oublier leur grand-motétère   et leur grand-patétère        elles parlent toutes en même temps inventent des suffixes de circonstance       fabriquent des préfixes de voisinage mettent des chaussettes aux apostrophes        coiffent les accents d'un bonnet à pompon           et leurs dictionnaires éternuent de poussière lexicale en essayant vainement de remettre tout ce petit monde dans le bon ordre alphabêtifiant de l’octave supérieure

joe pastry aime particulièrement les familles recomposées du langage        celles où braise épouse brise         où sourire fréquente soupire       où bonheur adopte bonne heure       sans vérifier papiers parenté      les philologues froncent parfois sourcils      mais oreilles applaudissent discrètement          derrière tympans

les mots joyeux ne travaillent jamais seuls         ils s'embauchent mutuellement       l'un devient patron d'une métaphore heureuse         l'autre stagiaire d'une chanson douce     un troisième ouvre une boulangerie de comparaisons croustillantes où l'on vend des pains de langage encore tièdes sortis du four vocal à la queue leu leu

vivacement        joe pastry soutient qu'un poème n'est rien d'autre qu'une réunion de famille réussie ou ratée      très très souvent ratée            les mots s'y reconnaissent avant même d’aller se plaindre au bureau des plaintes      qui jouxte le bureau de tabac     sur la placette du quartier de bœuf          ils rient de leurs dansantes ressemblances     et dansent dansent dansent        autour d'une racine commune de chez commune         ou parfaitement imaginaire        se racontent des histoires de syllabes juteuses les unes et les autres       et repartent chacun chacune  chaque poète au bras de chaque poétesse de mes fesses  étant femme mûre je suis la femme qui s’étale   je suis la poétesse de mes fesses   avec un peu plus de musique dans les oreilles qu'en arrivant

les familles de mots joyeux n'ont qu'un seul ennemi véritable          le mot qui se croit fils unique          celui qui refuse sa famille        ses cousins       ses voisinages      ses glissements       ses malentendus       ses fertilidudes         il finit généralement par devenir un terme administratif extrêmement sérieux dont personne ne se souvient après la fermeture des bureaux aux boutonneux robinets 

nota beuneuh la présente notule établit fermement et provisoirement que les familles de mots joyeux constituent une forme de biodiversité grammaticale indispensable à la bonne santé respiratoire de la transprose        il est recommandé de laisser les mots jouer entre eux         sans surveillance excessive        les plus belles découvertes lexicales         ayant presque toujours lieu pendant que les académies regardent ailleurs   une académie étant une pièce     familiale      familieuse    familigieuse      du système pâtissolinguistique en perpétuelle réjouissance du ventre




NOTULE DE JOE PASTRY –  SUR UN INCENDIE DU TONNERRE DE BREST


joe pastry n'a jamais rencontré un incendie du tonnerre de brest qui acceptât de remplir les formulaires administratifs          un incendie pareil refuse les cases        les cadres        les clôtures       les pare-feux conceptuels       il préfère passer par-dessus les définitions comme une étincelle saute d'une brindille à l'autre sans demander la permission au dictionnaire des combustions

l'incendie du tonnerre de brest ne brûle pas         il consume la prétention des choses à demeurer immobiles          il persuade les poutres de devenir lumière provisoire         il convainc les tuiles qu'elles furent longtemps des montagnes avant de passer à travers le plafond          il rend leur liberté calorifique aux vieilles armoires qui s'imaginaient éternelles

joe pastry soupçonne le feu d'avoir inventé le verbe       flamboyer       simplement pour que les hommes cessent un instant de parler sollipsismement d'eux-mêmes        lorsqu'une flamme danse        les bavardages des pompiers font reculer les horloges          hésitant à compter les secondes tant la chaleur les occupe à faire fondre intérieurement leur ponctualité névrotique

un incendie du tonnerre de brest possède un sens aigu de la contradiction thermique          il éclaire tout en aveuglant        il révèle en détruisant        il simplifie en compliquant        il réduit en cendres les meubles vintage         mais agrandit soudain l'espace entre les idées de la mode mobilière          voilà pourquoi joe pastry prétend qu'il existe des braises architectes et des flammes décoratrices

les pompiers arrivent alors avec leurs grandes échelles de phrases liquides      leurs virgules en caoutchouc          leurs parenthèses à haute pression       ils conjuguent le verbe mouiller à tous les temps du présent urgent          le feu répond dans un dialecte crépitatoire       que seuls les peupliers comprennent parfaitement            cette conversation dure parfois plusieurs heures        aucun philologue n'en possède encore la grammaire fumigène entière

joe pastry distingue soigneusement la fumée de la renommée      la première monte naturellement         la seconde cherche les escaliers de tapis rouges et les estrades fleuries       toutes deux finissent pourtant par disparaître dans le plafond des illusions atmosphériques             il recommande donc de respirer davantage les questions que les réponses      les premières noircissent moins les poumons 

il y a des incendies qui dévorent les granges        d'autres les bibliothèques       d'autres encore les colères assassines soigneusement empilées comme du bois sec derrière les coteaux        joe pastry préfère de beaucoup ceux qui pyromanisent les certitudes vernies         on retrouve souvent après son passage quelques herbes légèrement roussies et l’odeur d’un mégot         cependant plus respirables

l'incendie du tonnerre de brest adore les mots inflammables       enthousiasme  embrasement       braise        brasier       bras dessus bras dessous     brasilia   bratislava       bientôt le langage tout entier commence à crépiter       les syllabes prennent des couleurs orangées        les consonnes deviennent charbonnières          les voyelles soufflent sur les voyelles jusqu'à produire des incendelles        petites étincelles alphabétiques dont les dictionnaires ont extrêmement peur de la contagion

joe pastry affirme enfin que les cendres ne sont pas des restes       elles sont des brouillons très avancés de la poussière        laquelle travaille depuis plusieurs milliards d'années à la réduction discrète de l'univers        chaque grain connaissant un secret que les montagnes ont totalement oublié depuis leur adolescence minérale

nota beuneuh     la présente notule constate avec une sérénité esssentiellement combustible    que l'incendie du tonnerre de brest constitue un phénomène pyrotechnophilosophique de première nécessité imaginaire          toute ressemblance avec un feu véritable serait un regrettable malentendu calorilogique       joe pastry rappelle que les incendies concrets doivent être éteints sans délai          tandis que les incendies symboliques        peuvent continuer à brûler joyeusement dans la cheminée cérébrale de la transprose incandescente en cours de flambaffichage