Notes de...
Pierre Gougeon
Beauté du Mot Choisi
Dans un de ses récents messages, Patrick Modolo a écrit :
(... notre ami invité du dépôt Christophe Goarant, mon si proche ami de longue date avec qui je partage le sens de l’humour grinçant et la beauté du mot choisi.)
Beauté du mot choisi !
Que comprendre ? Patrick[i] a-t-il voulu célébrer l’enchantement associé au choix d’un mot, dans les textes qu’il admire chez son ami, ou chanter le seul mot choisi ?
Première interprétation : beauté du choix d’un mot.
En réalité, ce que Patrick a voulu évoquer, c’est la beauté du mot qui a été le résultat du choix du poète dans sa démarche créatrice. C’est donc le syntagme « mot choisi » qu’il convient d’analyser, conséquence d’une nécessité poétique toute personnelle. Car c’est bien le poète et lui seul qui décide, en fin de compte.
Quoique…
On connaît des cas d’exception. Par exemple, un certain Alfred :
Poète prend ton luth, c’est moi ton immortelle
Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,
Etc.
(Musset, Nuit de mai)
On le voit bien dans la suite du poème, pas de discussion, c’est la Muse qui cette fois prend carrément les choses en main. En général les muses se font plus discrètes. En fait, elles doivent souvent composer avec des trouble-fêtes varié(e)s qui compliquent un peu le travail. L’exigeante rime, par exemple, et toute contrainte d’ordre littéraire, métrique, style, etc. Bon.
Cela dit, une nécessité poétique personnelle semble bien, en effet, intervenir en premier lieu. Ainsi, pour Rimbaud, c’était évidemment le mot impassible qu’il fallait choisir dans le Bateau Ivre, et non le mot impossible…, ou non plus quelque chose d’autre, comme par exemple escalier terrible (puisqu’il s’agissait de descendre). On imagine :
Comme je descendais des escaliers terribles… !!!!
(La honte ! En plus ça boite un peu…)
Ou encore Eluard (dans « l’Entente ») l’impérieuse nécessité :
Le creux de ton corps cueille les avalanches
Ainsi on admettra sans difficulté que l’expression « beauté du mot choisi » se rapporte finalement non pas au mot lui-même ou à une quelconque influence extérieure, mais à l’activité créatrice propre du poète, dès qu’il choisit ce mot. Moche ou pas moche, le mot. Car on pourra citer des cas d’œuvres pas si laides que ça construites sur des mots ou des textes particulièrement nuls ou tout-à-fait détestables.
Prenons deux exemples :
Premier exemple : (Aznavour)
J’habite tout seul avec maman
Dans un très vieil appartement
Rue Sarasate
…
On doit supporter dans cette chanson une collection affligeante de lieux communs, pour un résultat finalement pas si laid …
Deuxième exemple : les célèbres « Stances à Sophie »
Je t’ai rencontrée un soir dans la rue
Quand tu dégueulais tripes et boyaux
…
Avec ce refrain superbe :
Et moi qui t’aimais tant
J’t’emmerde, j’t’emmerde….
Et moi qui t’aimais tant
J’t’emmerde à présent.
Les mots sont horribles, mais l’œuvre n’est pas sans beauté (elle est même tout-à-fait émouvante et l’air, en plus, est admirable)
Il reste à régler un cas épineux. Le mot choisi dans l’expression « beauté du mot choisi » reflète-t-il une condition de création nécessaire et suffisante ? En d’autres termes, la beauté ou la grâce d’un texte résultent-t-elles exclusivement d’un choix volontaire, assumé, de mots ou d’expressions réputés auréolés de beauté ? On voit où on veut en venir. Depuis les surréalistes, la poésie (l’écriture en général) a conquis des domaines sauvages éloignés du formalisme plus ou moins rigoureux de la production littéraire classique. On se réfère évidemment au développement, à présent plus que centenaire, d’expériences, de tendances, d’écoles, qui s’emploient à maltraiter le mot, à le torturer, à le parer de couleurs jusque là inimaginables. Dans les années 20, Breton et Soupault se lancent dans l’écriture automatique (déjà, avant eux, Apollinaire avait commencé à explorer quelques labyrinthes en forme de cravate) ; dans les années 60, Queneau et ses copains de l’OULIPO[ii] imaginent (si tu t’imagines…) des procédés de création littéraire à horripiler les grands prêtres de l’orthodoxie académique, et, plus près de nous, sans tambours ni trompettes, mais avec beaucoup d’hexadécimal et pas mal de culot, les funambules de l’Intelligence Artificielle vous fabriquent en quelques microsecondes une bibliothèque complète d’alexandrins à faire pâlir tous les Racine et les Corneille (mon ancêtre vénéré, après Guillaume le Conquérant — gloire à la Normandie) du paradis des poètes.
Il y en a même qui proposent d’appeler les lois du hasard à la rescousse. Alors là, mes chers frères, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le poème construit sur des mots choisis au hasard ! Cette fois, osons l’affirmer, on entre dans le domaine de la métaphysique.
Deuxième interprétation : beauté du mot choisi.
Voilà un mot qui fait peur. Il est en effet bien difficile d’attribuer le moindre caractère de beauté au mot choisi. A tout point de vue. Point de vue sémantique, point de vue formel.
Considérations sémantiques, d’abord.
Le statut de choisi pour un objet ou une personne est naturellement le résultat d’une opération (choix bien sûr, quoi d’autre ?) qui est souvent grave, parfois difficile. On voit tout de suite que cette opération est, en plus, parfaitement ambiguë.
Exemple : J’ai choisi Adrienne pour épouse. Aussitôt, Adrienne change de statut, elle devient ma femme, elle perd immédiatement sa liberté. Elle est liée à moi. Pour la vie. Ou pour un temps. C’est à voir. De mon côté j’ai l’énorme responsabilité de l’avoir privée de sa liberté. Je suis donc, pour ce qui me concerne, aussi, lié à elle. J’ai donc, moi aussi, perdu ma liberté. Ici le mot choisi(e) révèle un double sens : beauté d’une démarche d’amour, inconfort d’une privation de liberté.
Le côté dialectique du mot apparaît aussitôt.
Tout ça peut en effet se compliquer. N‘était-ce pas elle qui, en réalité, (et en douce !) m’a choisi pour époux ? Ce qui, une fois encore, attribue au mot choisi deux sens opposés. Nous nous serions l’un et l’autre sélectionnés parmi les éléments d’ensembles naturellement hétérogènes (les ensembles des prétendants, mâles ou femelles), et pour des raisons absolument opposées. Elle m’aurait choisi à cause de mon intelligence supérieure, je l’aurais choisie à cause de sa beauté inégalée. Ce qui offre des perspectives bien différentes.
Or, un choix peut être malheureux. Quelques mois plus tard, Adrienne a amèrement regretté de m’avoir choisi pour époux. Je n’étais pas si intelligent que ça. Quant à elle, je me suis aperçu, après coup, qu’elle était particulièrement moche. Alors, le mot choisi prend un sens déplaisant. On ne peut plus parler de la beauté du mot choisi.
D’ailleurs, l’état de personne choisie n’est pas toujours enviable. Tout dépend des conditions du choix. On m’a choisi pour nettoyer les chiottes, dire bonjour à la dame, aller au front, annoncer à l’épouse le décès de son mari, représenter la France au concours international des zozos les plus cons, etc. Pas de quoi se réjouir d’avoir été choisi. Peut-on parler de beauté du mot, dans ce cas ?
En plus, le mot choisi ne désigne pas nécessairement le résultat d’une opération délibérée, ou, au moins, consciente. Ainsi, je n’ai pas choisi d’être ce que je suis, blond, brun ou roux, riche, pauvre, polytechnicien, africain, idiot, violoniste, etc. Mais c’est comme si j’avais choisi d’être ceci ou cela, en fait. Merci Maman, merci Papa. Merci Grand-père. Et tous les autres avant.
Le marchand de chaussettes a-t-il vraiment choisi d’être marchand de chaussettes ? Celui qui vous assure qu’il a vraiment choisi d’être croque-mort est un menteur. Idem du peintre en bâtiment, du marchand d’esclaves, du prince de Galles, du papa de la sardine… Quoique, dans ce dernier cas, on peut s’interroger…
Considérons enfin la situation de celui qui affirme, en arpentant le déambulatoire silencieux et ô combien mystique de son monastère, « c’est Dieu qui m’a choisi ». Que faut-il en penser ? Choisi, vraiment ? N’a-t-il pas fait qu’obéir, le pauvre homme, à une somme de pulsions secrètes, répondu en réalité à des sollicitations souterraines momentanées, impénétrables, le temps qu’il fait, l’âge du capitaine, les yeux de ma blonde, le goût du petit vin blanc, le son du cor le soir au fond des bois, etc. ? Ou peut-être l’odeur de l’encens, la tiédeur du confessionnal, les fesses du Père Supérieur, qui sait ? Faut-il pour autant parler de « la beauté du mot choisi » ?
On voit que ce mot décrit en réalité une situation résolument détestable, à la limite de l’ignominie. C’est une situation de dépendance totale, la soumission à une volonté pas nécessairement honnête, ou alors la conséquence d’un ordre implicite, inexpliqué et inexplicable, surnaturel presque, métaphysique, en vérité. On ne pourra pas échapper alors à la fatidique équivalence :
Choisi = C’était écrit !
Ce qui rend tout-à-fait illusoire la démarche qui consisterait à attribuer au mot choisi une quelconque valeur esthétique. Il n’y aurait pas de beauté associée au mot choisi. Il n‘y aurait que contingence.
Si l’on aborde maintenant le mot dans sa forme, les choses paraissent toujours aussi peu plaisantes. Ainsi dans l’exemple du même mot choisi l’assemblage des cinq lettres utilisées (cinq, car le « i » figure deux fois), pourra paraître beau ou laid selon les sensibilités, c’est vrai. Pour notre part le « oi » suivi du « i » ne nous semble pas du meilleur effet. « oua – hi »… Et puis il y a l’horrible « zi » qui fait immédiatement penser à d’autres « zi », pas toujours agréables à l’oreille, la zizique de Vian, le zigoto, le zanzibar, et, surtout, le malheureux zizi cher à Pierre Perret.
Surtout que d’autres mots présentent un aspect beaucoup plus encourageant, question beauté. Le mot « œil », par exemple, à cause du sublime « e dans l’o », œil que chanta le poète (j’ai oublié lequel, ce pourrait être Eluard, mais je n’en suis pas certain, et j’ai oublié aussi le poème …) :
Œil comme l’eau coule
Ou bien le fameux « e dans l’a » de Gainsbourg chantant une séduisante Laetitia.
Pour résumer, posons les questions fondamentales :
Que dire des mots non choisis ?
Est-ce que de la beauté peut émaner de mots non choisis ?
Qu’est-ce que la beauté ?
Comme on n’est ni philosophe, ni prof de lettres, ni courageux, on choisira de remettre notre réponse à plus tard …