La
page
blanche

La revue n° 68 Zoom sur...

Zoom sur...

Pierre Tillman

Pierre Tilman, né le 8 février 1944 à Salernes dans le Var, est un artiste plasticien, poète et écrivain français. Il a enseigné à l’école supérieure d’art d’Avignon. Il vit à Sète.

Pierre Tilman a confondé la revue Chorus (1968-1974), avec Franck Venaille, Daniel Biga et Jean-Pierre Le Boul’ch.

Pierre Tilman est avant tout (et après tout) poète. Il a publié une soixantaine de livres. On peut le lire sous forme d’écrits, mais il est aussi un performeur, un homme de parole qu’on peut entendre en live, lors de lectures publiques. Pierre Tilman aime la poésie liée à l’esprit et à la vie, la poésie qui donne envie. Il est un passant des rues et des bars, un mammifère, un penseur, un animal cultivé, avec en lui quelque chose de végétal et de minéral. Il peut passer beaucoup de temps à penser aux choses simples.

 

 

 

À toi, Agnès,

j’ai d’abord aimé tes épaules

tes seins

puis ton cul et tes jambes

j’ai d’abord aimé la beauté de tes yeux

ta manière de te tenir

c’est idiot, ce que j’écris

dès que j’ai commencé ce poème, je savais que ça serait

idiot et que je ne m’en sortirais pas

pourtant je continue

je crois qu’il y a des choses importantes

là-dedans

des choses que n’importe qui peut comprendre

je crois que

j’ai d’abord aimé

la possibilité de te connaître

la possibilité qu’on a eue au même moment de notre vie

de nous rencontrer et de nous aimer

ça c’est déjà moins idiot

et de laisser libre cours à notre amour

qu’on avait gardé l’un pour l’autre

sans le savoir chacun de notre côté

donc j’ai d’abord aimé l’amour indispensable

qu’on allait se donner

et qui était venu à nous manquer

chacun de notre côté

mais quand même ton corps occupe une place essentielle

dans l’histoire

c’est le personnage principal de l’intrigue

autour de lui se bâtissent d’autres personnages

dont l’un s’appelle mon désir pour toi

et qui prend place dans la durée

car depuis 10 ans ce personnage-là ne s’est pas démenti

peut-être que de tout cela on s’en fout

peut-être qu’on ne fait pas de la poésie avec ces choses là

le problème quand on écrit un poème

c’est qu’il faut avoir un fil rouge

il faut avoir réfléchi avant

et je n’ai pas réfléchi avant

je me suis lancé

j’ai aussi aimé le fait

que nous n’aurons jamais d’enfants ensemble

ça c’est super important

ça joue un rôle énorme dans l’histoire

je ne suis pas très fier de le dire

mais la famille ne m’apporte pas cette espèce

de réconfort que je vois chez d’autres gens

est-ce de ma part une fuite ?

un sentiment d’irresponsabilité ?

je n’arrive pas à conjuguer la vie familiale

avec la force sexuelle dont je suis le serviteur

et qui traversant le monde

me traverse

et me bouleverse

mais ce n’est pas encore tout à fait ça

alors ?

alors quoi ?

la vérité est que j’ai d’abord aimé ton travail

ce que tu fais

ce que tu crées

et le plaisir que tu prends à le faire et à le créer

ta façon de te conduire dans cette putain d’histoire

du fric

de la carrière

de l’échec et de la réussite

comment tu gagnes et tu ne gagnes pas de l’argent

mais il y a encore autre chose

Agnès

ton intelligence

qui s’est accordée avec la réalité

avec le monde tel qu’il est

sans vouloir le changer

sans vouloir qu’il soit autre

mais il y a encore autre chose

Agnès

ta joie de vivre

ton rire

tres traces d’enfance

ton amusement

qu’est-ce que je raconte ?

je te fais plus rieuse que tu n’es

tu es grave

tu es mélancolique

des fois tu es bourrée, tu fais n’importe quoi

des fois tu es trop exigeante, tu n’es pas souple

et tu fais peur aux gens

regarde comme je suis souple

je suis un musicien, moi

un funambule moi,

j’ai trop dit non dans mon existence.

alors j’essaye

de dire oui au maximum de choses

enfin je dis surtout oui à ma solitude

j’ai d’abord aimé

que tu viennes dans ma solitude

sans rien déranger

sans rien faire tomber

tu mets tes pieds là où il faut

tu es très adroite

et j’ai aimé venir dans ta solitude.

 

 

 

Brautigan

Brautigan

il est plus fragile plus faible

que les autres (Bukowski, Carver…)

il est plus génial

il a plus de fantaisie

une fantaisie imprévisible

quand je le lis, je me dis waouh

ce type il fait des inventions

un peu comme Boris Vian, vous voyez

des inventions

qui vous prennent dans la tête

qui vous font voir quelque chose qu’on ne 

peut pas voir parce que c’était invisible

parce qu’il n’y a pas d’image pour le montrer

lui il le montre

tac comme ça

comme une diapo dans un diaporama

et ça fait peur

ça fait rigoler c’est excitant mais ça fait peur

vous vous dites, cette diapo-là

je ne l’oublierai pas

je vais la retenir me la garder pour moi

je vais m’en enrichir la mémoire

et puis après vous constatez que ce n’est pas vrai

vous n’avez rien gardé

vous n’avez rien retenu

et ne vous êtes enrichi la mémoire que de vous-même.

Richard Brautigan vous laisse démuni

il n’aime pas le marbre

il aime le verre dans la rivière

l’eau de la rivière qui va devant derrière

à gauche à droite dans la rivière

les cabines téléphoniques de verre dans la rivière

 

 

 

Chaque fois qu’il doit adresser la parole

chaque fois

qu’il doit adresser la parole à quelqu’un

qu’il doit dire quelque chose à quelqu’un

demander un renseignement

un service ou je ne sais quoi d’autre

et chaque fois

que quelqu’un s’adresse à lui

et qu’il doit lui répondre

il s’arrête

avant d’ouvrir la bouche

il s’arrête

une fraction de seconde

pour regarder

le ciel

 

 

 

Excusez-moi mais je n’ai pas de temps à perdre


sur Serge Pey

excusez-moi mais je n’ai pas de temps à perdre
il faut que je coupe les barbelés
il faut que je trouve le mur où meurt un prisonnier

excusez-moi mais je discuterai avec vous une autre fois
je n’ai pas le temps de caresser votre chien
il faut que je bouche le trou dans le ciel que font les usines

excusez-moi mais je suis un peu pressé 
moi qui d’habitude suis toujours disponible 
là vraiment je suis à la bourre
il faut que ma main droite enlève le clou planté 
dans ma main gauche

et que ma main gauche enlève le clou planté 
dans ma main droite


Pierre Tilman -
Le choix des couleurs – Ed. La rumeur libre