La
page
blanche

La revue n° 68 Rayonnage

Rayonnage

Tristan Felix
Exuvies suivi de Bêtes d’augures - édition Phb

Commençons par tuer tout suspense, c’est un des meilleurs Tristan Felix que j’ai pu lire. Faisons avis plus tranché : un des meilleurs recueils de poésie tout court.

Et pourtant – vous pouvez me croire – ma bibliothèque est assez fournie sur cette personne. A ce titre, je ne peux que conseiller de faire le tour de sa bibliographie : elle équivaut peu ou prou à un tour du monde.

Ce que je recherche souvent en poésie, ce sont des phrases qui marquent les rétines au fer blanc. Et dans ces deux ensembles, la pêche est fructueuse, jugez du peu :

« flanque ta voix dehors »

« la cour enfientée par le ciel »

« bercer le monstre sous la couenne »

« tous mes os mis bout à bout » 

« notre chien hurle plus fort que l’âge d’homme »

« il arpente l’ossature des fonds »

« incorporer l’infini par l’usure des pieds »

etc etc etc etc...

Il y en a tellement que l’on pourrait prendre une page au hasard et ressortir à chaque fois trois ou quatre images. C’est selon moi un recueil qui nourrit celui qui cherche à faire le plein de poésie comme on va à une station essence pour remplir la bagnole de sans plomb. Il y a là vraiment quelque chose de cet ordre pour moi.

Mais de quoi parle ce texte ? de peaux, de mues, de notre rapport à l’autre, d’animaux qui prennent la parole et le monde en main. Chez Tristan Felix, il est toujours question de domination (l’occasion de citer aussi l’excellent Laissés pour contes, Tarmac édition). Tristan Felix refuse le monde tel qu’il est, elle le fuit avec grâce, fait de son propos quelque chose de performatif. De politique aussi. Le poème est parfois brouillé, au lecteur d’en trouver la clé. Car Tristan Felix a confiance en son lecteur, elle lui laisse les clés tout en espérant un monde davantage à hauteur animale qu’à hauteur économique.

 

L’extrait :

 

26

le ciel s’assoit en bout de route

sa bosse fendue à la hache

il n’en peut mais d’user le temps par les dents

à droite un pays d’escarpe

où se ronger la corde jusqu’à l’os

à gauche, un désert de traque

où sectionner sa patte.

*

Nom Prénom Qualité

ça compte pas

rien là qu’un tas sans contour

un absent d’animal pas né

ni qu’est-ce qui ni queue ni tête

un pan de ciel, une boue ?

dessous dessous dormir

jadis en fœtus

plus tard mêlé à l’os des autres