La
page
blanche

La revue n° 68 Rayonnage

Rayonnage

Violette Chalier
Traverser les orties - Édition du Bunker

Il y a, je crois, en tout cas c’est ainsi que je l’ai lu, un mouvement entre pudeur et impudeur dans ce récit. On lit une histoire personnelle, certes, l’histoire d’un deuil qui n’est pas seulement disparition d’un être mais d’une époque, d’un dialogue avorté, d’un rapport au monde lorsque le monde se réduit à un cerceau familial.

Violette Chalier propose un texte que tout le monde pourrait s’approprier d’une certaine façon : plutôt qu’un miroir, il serait une sorte de tableau noir sur lequel chacun y dépose son rapport à l’autre. Au père notamment. Evidemment, on est en droit de penser à la Lettre au père de F. Kafka mais ce serait insuffisant. Quitte à convoquer d’autres textes, citons également L’âge de détruire (éditions de Minuit) de Pauline Peyrade.

Au fil des pages, la douleur se modifie, elle devient une matière littéraire propre. Et c’est ainsi que nous avons l’impression d’accompagner une femme vers une parole retrouvée.

Le texte est un petit théâtre qui fonctionne par esquisses, et souvent dans un monologue qui se rêverait dialogue. Comme si la mort avait le pouvoir de réveiller la parole. Aussi n’est-il pas étonnant que le texte ait été sélectionné par le théâtre de La Colline dans le cadre du dispositif Aux Singuliers à l’automne 2024.

Pour qui se demande ce qu’est la poésie actuelle, voilà un recueil à s’offrir et à garder en soi comme un secret.

 

L’extrait :

 

Pourtant, après t’avoir tant échappé, j’ai trouvé sur mes doigts

ta langue

Et j’ai décidé de parler avec les mots que tu avais inventés

Pour extraire les pierres des histoires qui vivent sans souffle dans

ton poumon crevé

Entrer dans ta maison fermée, dans ta boucle et écouter une fois

de plus avec le torse ouvert les contes que tu as toujours racontés,

les histoires que tu as toujours oubliées, les hallucinations

Jusqu’à ce que tu te fatigues, que ta respiration frêle n’atteigne pas

plus, jusqu’à ce que tu me demandes de parler et d’occuper ton

silence impatient

Depuis que tu ne peux plus bouger, tu n’es que présence

Ce sont cinq ans de paroles qui remuent dans la maison et définissent

Un te comprendre qui s’approche de l’absolution

Infirme tentative

Pour ne pas perdre

Tout ce que tu avais à donner

Je prends tout