Poètes de service
Marie Rouzin
Elle a notamment publié Treize âges de la vie d’une femme (Castor Astral, 2024) et Au cas où (Cheyne éditeur, 2026).
Tu plonges
Tu te baignes dans le trait bleu de la rivière
Tant pis si ce n’est qu’un dessin
Tu nages tu te libères
De tout ce qui t’entrave tout ce qui te serre
Tu pénètres un élément
Un élément indocile sauvage insaisissable
Informel
Tu aimes l’eau parce que c’est toi qui la pénètres
Tu la pousses tu l’agites
Un élément qui te prend partout et que tu prends partout
Qui t’entre dans les narines la bouche les oreilles
Par tous les trous
N’exerce aucun poids dans ton corps
Aucune pression
Ressortira sous une forme ou sous une autre
Liquide
Attention
C’est léger mais l’eau peut aussi être mortelle
Attention tu manques d’air
Remonte
Tu ouvres grand les poumons tu touches l’eau de tes yeux
Glauques le silence t’apaise il n’y a plus de monde à remonter
Tu ne ressens plus rien
Tes articulations respirent ta peau se détend
Tes os sont portés
Ta tête est moins lourde
Tes membres se délient
Tu relâches le crayon
Tu ne dessines plus tu te laisses emporter
Attention
Le courant est puissant
Il t’emporte
Attention à la berge elle est trouée regarde
Ne t’agrippe pas à elle
Tu te laisses emporter et tant pis si tu meurs
Tant pis si l’eau gonfle ton corps remplit ton ventre
Si le contenant et le contenu de ton corps ne font qu’un
Tant pis
Ici ou ailleurs
Si tu disparais dans l’élément liquide
Tant pis
*
Tu cherches le silence
Ta langue est sans or sans capital
Pauvre héritage
À peine connais-tu l’art de creuser pour trouver les filons des métaphores
Qui te font voyager
Qui te font te déplacer
D’un territoire à un autre
Qui te font traverser des domaines
Inappropriables
Bien que tu te plaises à courir dans les phrases
À les parcourir
Fouler leurs couches superficielles ou profondes
Les terres connues ou celles intouchables inintelligibles insuffisantes
Les sillonner sans raison
À peine connais-tu la syntaxe de la parole publique
De la société haute et hautement lisible
Tu ne connais pas l’histoire de la beauté
Ton ignorance est profonde comme la roche que tu creuses pour trouver le gisement
D’autres silences
Aux aurores quand le sommeil n’a pas retenu ton esprit dans sa maille
Tu cours dans les pages
C’est une ivresse
Très désirable
Pleine de manques
Il t’en faut toujours plus
Toujours plus d’idées
Toujours plus de temps
Toujours plus de travail
Il n’y a pas de satiété possible dans cela
Qui te meut
Souvent tu t’élances dans une parole
Tu inventes tu lis tu effaces
Des mailles que tu fais et défais
Des liens des nœuds serrés
Pour un rang régulier
Impossible à parfaire
Impossible de te taire
Pourtant
Tu cherches le silence
Tu aimerais qu’il soit d’or
Tu aimerais le donner en héritage
Tu voudrais une ruée vers le silence comme une nouvelle veine à exploiter
T’installer dans une mine sans métaphore
T’y construire un abri y vivre
Sans déplacement ni fugue
Extrait de Fugue, Polder 198 paru grâce au partenariat des éditions Gros Textes et de la revue Décharge. www.dechargelarevue.com puis paru à nouveau dans le recueil Traversées (éditions Sous le sceau du tabellion)