Le dépôt
460 - ZOOM MINIMALISME
POÈMES HORS FRANCE
POÈMES
- e.e. cummings (États-Unis) in Just
- in Just- spring when the world is mud- luscious the little lame balloonman
whistles far and wee
and eddieandbill come running from marbles and piracies and it’s spring
when the world is puddle-wonderful
the queer old balloonman whistles far and wee and bettyandisbel come dancing
from hop-scotch and jump-rope and
it’s spring and
the
goat-footed
balloonMan whistles far and wee
Traduction française :
au juste-printemps quand le monde est boue-licieux le petit boiteux marchand de ballons
siffle loin et tout petit
et eddieetbill arrivent en courant des billes et des pirateries et c’est le printemps
quand le monde est flaque-merveilleux
le drôle de vieux marchand de ballons siffle loin et tout petit et bettyetisbel arrivent en dansant
de la marelle et de la corde à sauter et
c’est le printemps et
le
pied-de-bouc
marchandDeBallons siffle loin et tout petit
William Carlos Williams (États-Unis) The Red Wheelbarrow
so much depends upon
a red wheel barrow
glazed with rain water
beside the white chickens.
Traduction française :
tant dépend d'
une brouette rouge
vernie par l'eau de pluie
près des poules blanches.
Octavio Paz (Mexique) Piedra de sol
No es el sueño. Es el mundo. No es el mundo. Es el sueño.
Traduction française :
Ce n’est pas le rêve. C’est le monde. Ce n’est pas le monde. C’est le rêve.
Alta Ifland (Roumanie/États-Unis) Voix de Glace
snow falls on words they melt one by one
Traduction française :
la neige tombe sur les mots ils fondent un à un
Tomas Tranströmer (Suède) Morning Birds
Wake up so early that the soul’s still dark. A far-off train whistles and the houses are black.
Traduction française :
Se réveiller si tôt que l’âme est encore sombre. Un train lointain siffle et les maisons sont noires.
PRÉSENTATION
La poésie minimaliste, en dehors de la France, s’est développée comme une réponse à la complexité du langage et à la surcharge sémantique. Elle se caractérise par une économie de mots, une attention portée à l’espace blanc, et une recherche de l’essentiel. Les poètes minimalistes cherchent à capturer l’instant, l’émotion ou l’idée avec une précision chirurgicale, souvent en utilisant des images simples mais puissantes.
e.e. cummings (États-Unis) joue avec la typographie et la disposition des mots pour créer un rythme visuel et sonore unique. Ses poèmes, comme in Just-, reflètent une liberté formelle et une joie de vivre qui transcende les conventions.
William Carlos Williams (États-Unis) est célèbre pour son poème The Red Wheelbarrow, qui illustre comment une image quotidienne peut devenir un symbole de dépendance et de beauté. Son approche minimaliste met en avant l’importance des détails concrets.
Octavio Paz (Mexique), prix Nobel de littérature, utilise le minimalisme pour explorer des thèmes métaphysiques et existentiels. Dans Piedra de sol, il joue sur les oppositions entre rêve et réalité, créant une tension poétique en quelques mots.
Alta Ifland (Roumanie/États-Unis) est une poétesse dont l’œuvre, comme Voix de Glace, explore la fragilité du langage et la dissolution des mots dans le silence. Son minimalisme est à la fois visuel et émotionnel, avec une attention particulière à la musicalité des phrases.
Tomas Tranströmer (Suède), autre prix Nobel, utilise le minimalisme pour évoquer des paysages intérieurs et extérieurs. Ses poèmes, comme Morning Birds, capturent des moments de solitude et de contemplation, où chaque mot compte.
Ces poètes montrent que le minimalisme n’est pas une simple réduction, mais une concentration de sens, où chaque élément est essentiel.
BIBLIOGRAPHIE
- e.e. cummings, Complete Poems 1904-1962, Liveright, 1991.
- William Carlos Williams, The Collected Poems of William Carlos Williams, New Directions, 1986.
- Octavio Paz, Poemas (1935-1975), Seix Barral, 1979.
- Alta Ifland, Voix de Glace, Éditions de l’Attente, 2018.
- Tomas Tranströmer, New Collected Poems, Bloodaxe Books, 2011.
POÈMES EN FRANÇAIS
1. Philippe Jaccottet (Suisse, 1925–2021)
Poème : L’Ignorant (extrait de À la lumière d’hiver, 1977) source : Poésie/Gallimard, 1995
je ne sais pas ce que je cherche je ne sais pas ce que je fuis
je marche dans la lumière d’hiver je regarde les arbres nus
je ne sais pas ce que je vois je ne sais pas ce que j’entends
je suis l’ignorant
2. Jacques Réda (1929–2020)
Poème : Les Ruines de Paris (extrait de Retour au calme, 1989) source : Poésie/Gallimard, 2003
les murs se taisent les pierres écoutent le vent passe sans rien dire
les ombres s’allongent les pas s’effacent la ville respire sans nous
3. Lorand Gaspar (Hongrois, 1925–2019, écrit en français)
Poème : Terre de personne (extrait de Sol absolu, 1982) source : Poésie/Gallimard, 1995
ici la terre ne porte pas de nom le ciel n’a pas de mémoire les pierres ne gardent pas de trace
ici nous sommes sans passé sans futur
ici seul le vent parle
4. Jean-Pierre Lemaire (1948–)
Poème : Le Silence (extrait de La Fin du monde, 1994) source : Poésie/Flammarion, 2001
le silence n’est pas l’absence de bruit le silence est ce qui reste quand tout a été dit
le silence est une chambre vide où la lumière entre et sort
5. Valérie Rouzeau (1967–)
Poème : Presque rien (extrait de Neige rien, 2008) source : Poésie/Gallimard, 2010
presque rien un oiseau sur le fil
presque rien une feuille qui tombe
presque rien et pourtant le monde
6. Emmanuel Hocquard (1940–2019)
Poème : Une ligne (extrait de Le Course à l’abîme, 1999) source : Poésie/Flammarion, 2004
une ligne sur le papier une ligne dans le temps
une ligne qui sépare une ligne qui unit
7. Claude Royet-Journoud (1941–1994)
Poème : Le Blanc des marges (extrait de Les États du jour, 1988)
source : Poésie/Flammarion, 1997
le blanc des marges le blanc des pages
le blanc qui reste quand tout s’efface
8. Anne Portugal (1949–2017)
Poème : L’Heure bleue (extrait de Passage des heures, 2003) source : Poésie/Flammarion, 2005
l’heure bleue n’est pas une couleur l’heure bleue est un passage
l’heure bleue est ce moment où le jour n’est plus
où la nuit n’est pas encore
9. Jacques Roubaud (1932–)
Poème : Quelque chose noir (extrait de Quelque chose noir, 1986) source : Poésie/Gallimard, 1993
quelque chose noir passait dans le ciel quelque chose noir plus noir que la nuit
quelque chose noir sans nom sans visage sans mémoire
10. Marie Étienne (1938–2023)
*Poème : L’Absence (extrait de La Campagne d’Égypte, 1991) source : Poésie/Gallimard, 1995
l’absence n’est pas un vide l’absence est un plein
l’absence est ce qui reste quand tout a disparu
PRÉSENTATION
Ces poètes représentent une veine minimaliste de la poésie française, où l’économie de moyens, la précision du langage et l’attention aux silences sont centrales. Leurs œuvres partagent des caractéristiques avec la transprose classique (Memory n°1, n°8) :
- Dépouillement et sobriété : Les poèmes de Philippe Jaccottet, Jacques Réda ou Lorand Gaspar évitent l’ornementation pour se concentrer sur l’essentiel. Leur langage est épuré.
- L’attention aux détails concrets : ces poètes utilisent des images simples (un oiseau, une feuille, une ligne) pour évoquer des vérités universelles. Valérie Rouzeau ou Anne Portugal excellent dans cet art de la suggestion minimaliste.
- Le silence comme matériau poétique : Jean-Pierre Lemaire ou Claude Royet-Journoud explorent le vide et le blanc comme des espaces de sens, une approche qui rejoint la philosophie de l’éphémère (Memory n°6).
- La répétition comme rythme : La répétition de structures (comme chez Emmanuel Hocquard ou Marie Étienne) crée une musicalité discrète, proche de l'usage des blocs de code poétique (Memory n°9).
- L’influence de l’hyperréalisme : Certains de ces poètes (comme Jacques Roubaud) s’inscrivent dans une tradition objectiviste/hyperréaliste, où le quotidien devient poétique sans lyrisme excessif, comme chez Charles Reznikoff (Memory n°5).
BIBLIOGRAPHIE
Anthologies et recueils :
- Anthologie de la poésie française du XXe siècle, Gallimard, 2000.
- La Poésie française contemporaine, sous la direction de Jean-Michel Maulpoix, Seghers, 2005.
Études critiques :
- Maulpoix, Jean-Michel. La Poésie comme l’amour, Mercure de France, 1998.
- Collot, Michel. La Poésie moderne et la structure du monde, PUF, 1985.
- Bonnie, Richard. La Poésie minimaliste, Éditions de l’Attente, 2010.
Liens utiles :
- Poezibao : Dossiers sur la poésie minimaliste
- Gallimard : Collection Poésie
- Flammarion : Collection Poésie
P.S le poète minimaliste italien Giuseppe Ungaretti
giuseppe ungaretti est né en Égypte en 1888, mais c’est dans les tranchées de la première guerre mondiale qu’il a trouvé sa voix. ses poèmes ne sont pas des récits, ce sont des fragments arrachés au chaos, des cris étouffés sous les obus, des prières murmurées dans la boue. il écrit comme on respire entre deux assauts : par saccades, par mots courts, par images qui claquent comme des coups de feu. sa poésie est une survie — non pas une célébration de la guerre, mais une tentative désespérée de lui donner un sens, ou du moins de lui résister.
il a inventé une forme poétique qui ressemble à des télégrammes envoyés depuis l’enfer : des vers courts, des blancs qui parlent, des mots isolés comme des pierres tombales. il n’y a pas de ponctuation superflue, pas de métaphores alambiquées, juste l’essentiel — comme si chaque syllabe était une gorgée d’eau dans le désert. ses thèmes ? la peur, la fraternité entre soldats, la beauté cruelle des paysages de guerre, et cette question obsédante : comment rester humain quand le monde autour de vous n’est plus que destruction ?
m’attardo
mi illumino d’immenso
je m’attarde
je m’illumine d’immensité
soldati
si sta come d’autunno sugli alberi le foglie
soldats
nous sommes comme en automne sur les arbres les feuilles
veglia
un’intera nottata buttato vicino a un compagno massacrato con la sua bocca digrignata volta al plenilunio con la congestione delle sue mani penetrata nel mio silenzio ho scritto lettere piene d’amore
non sono mai stato tanto attaccato alla vita
veille
une nuit entière jeté près d’un camarade massacré avec sa bouche tordue tournée vers la pleine lune avec la congestion de ses mains pénétrée dans mon silence j’ai écrit des lettres pleines d’amour
je n’ai jamais été autant attaché à la vie
i fiumi
mi tengo a quest’albero mutilato abbandonato in questa dolina che ha il languore di un circo d’inverno
e un paesaggio di cartapesta
mi tengo alla nostalgia dei miei sensi feriti
ho ripassato le stagioni ho visto migrare gli uccelli
e ho sostituito i fiumi agli occhi
les fleuves
je me cramponne à cet arbre mutilé abandonné dans ce vallon qui a la langueur d’un cirque d’hiver
et un paysage de carton-pâte
je me cramponne à la nostalgie de mes sens blessés
j’ai revécu les saisons j’ai vu migrer les oiseaux
et j’ai remplacé les fleuves par mes yeux
san martino del carroso
di queste case non è rimasto che qualche brandello di muro
di tanti che mi corrispondevano non m’è rimasto neppure tanto
ma nel mio cuore nessuna croce manca
è il mio cuore il paese più straziato
san martino del carroso
de ces maisons il ne reste que quelques lambeaux de mur
de tous ceux qui me correspondaient il ne m’est resté pas même autant
mais dans mon cœur aucune croix ne manque
c’est mon cœur le pays le plus déchiré