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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

516 - ZOOM SPONDE

Textes


Tout s'enfle contre moi, tout m'assaut, tout me tente, Et le Monde et la Chair, et l'Ange révolté, Dont l'effort, si long-temps au combat arrêté, Force enfin ma puissance, et vaine et languissante. Erre encore en mon âme une reste d'attente, Mais si faible d'espoir, et de si peu de clarté, Qu'elle meurt à la vue de la difficulté, Dont le nœud plus étroit de jour en jour m'épouvante. C'est fait, j'abandonne aux vents mes soupirs et mes pleurs, Je ne puis plus résister à tant de malheurs, Ou si je puis encor, c'est pour souffrir davantage. Seigneur, regarde-moi de l'œil de ta pitié, Et me voyant au point de perdre le courage, Donne-moi ta main forte et me tire d'ici.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70230f/f271.item




Hélas ! contez vos jours : les jours qui sont passés Sont déjà morts pour vous, ceux qui viennent encore Mourront tous à leur tour, et celui qui va éclore, Le voyez-vous mourir ? vous en êtes lassés. Si vous ne le croyez, regardez ces fossés Où l'on a mis ces corps que la mort dévore, Ils ont été comme vous, et vous serez encore Comme eux, avant qu'il soit peu, dans la terre entassés. Ces vains honneurs du monde, et ces plaisirs si doux, Sont-ce pas des plaisirs et des honneurs pour vous ? Si vous les possédez, ils vous posséderont : Ils mourront avec vous, ou vous mourrez sans eux : Et cependant qu'ici vous les aimerez mieux, Les délices du Ciel en vous s'effaceront.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70230f/f259.item



`Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse, Qui roule à tout propos sur ce large Univers, Et ce monde blanchissant sous les ondes écumeuse, Et ce beau Ciel, qui rit de ses feux tout divers, Mourront sans doute un jour : car la terre est ainsi, Et le monde est ainsi, le Ciel est fait ainsi, Mais l'âme toutefois de l'homme est immortelle. C'est un rayon de Dieu, qui ne peut périr point, Et quand ce corps sera par la mort tout disjoint, Elle vivra là-haut éternelle et plus belle.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70230f/f258.item




Je contemple mon âme en ce piteux état, Qui se débat au corps, ainsi qu'un magistrat Qui veut de sa cité chasser la tyrannie ; Ou comme un prisonnier, qui de sa prison sort, Et n'a point de repos, jusques à ce qu'enfin Il se voit hors des fers, et n'est plus en la main De celui qui le tient en sa force bannie. Elle veut de son corps, son prisonnier, sortir, Pour en un autre corps plus heureux se vêtir, Où elle n'aura plus d'alarmes ni de guerres. Elle n'aime pas tant ce séjour des humains, Car elle voit assez que ce ne sont que terres, Et veut aller là-haut au pays des hauts saints.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70230f/f272.item




Qui sont ces foudres d'armes, et ces grands conquérants, Qui pensaient commander à la terre et aux ondes, Et qui de leur orgueil remplissaient les deux mondes ? Où sont-ils maintenant ? les voyez-vous vivants ? La mort les a domptés, et les a mis au rang De ceux qui sont passés : leurs mémoires profondes Sont avec eux éteintes, et leurs gloires fécondes Ne sont plus que de l'eau, ou que du sable blanc. C'est ainsi que tout meurt, c'est ainsi que tout passe, C'est ainsi que le temps toutes choses efface, Et ne laisse après soi qu'un long ressouvenir. Mais quoi ? nous ne voulons croire cette sentence, Et pensons que la mort n'ait sur nous de puissance, Et qu'il nous faille ici pour jamais s'entretenir.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70230f/f260.item




Présentation


Jean de Sponde nait à Mauléon en 1557 dans une famille de la noblesse basque convertie au protestantisme. Esprit brillant et précoce, il se distingue d'abord par son érudition humaniste en éditant Homère et Hésiode à l'âge de vingt ans. Sa trajectoire est marquée par les tourments des guerres de Religion et une quête spirituelle intense qui le mène de la Réforme au catholicisme, sous l'influence notamment d'Henri IV dont il devient le conseiller. Son œuvre poétique, redécouverte au XXe siècle par Alan Boase, est le sommet du baroque français. Elle se concentre essentiellement sur les Méditations sur les Psaumes et l'Essai de quelques poèmes chrétiens. Sponde y développe une esthétique du contraste, de la tension et de l'énergie, où la métamorphose et l'instabilité du monde physique s'opposent à la soif d'absolu. Sa poésie est un cri de l'âme saisie entre la déliquescence de la chair et l'espérance de la résurrection, utilisant une langue vigoureuse qui rompt avec l'harmonie mesurée de la Pléiade pour embrasser les tourments du doute et de la foi. Il meurt à Bordeaux en 1595, dans le dénuement et l'isolement.



Bibliographie

  • Sponde, Jean de, Œuvres littéraires : proses et poésies, éd. Marcel Richter, Genève, Droz, 1967.
  • Boase, Alan M., Vie de Jean de Sponde, Genève, Droz, 1977.
  • Lapeyre, Henri, Jean de Sponde : l'homme et l'œuvre, Genève, Droz, 1980.
  • Sponde, Jean de, Méditations avec un Essai de poèmes chrétiens, éd. Alan Boase, Paris, José Corti, 1954.
  • Mathieu-Castellani, Gisèle, Eros baroque, Paris, Union générale d'éditions, 1979.