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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

506 - ZOOM POÉSIE ÉROTIQUE


POÈMES



Pierre Corneille, Stances à Marquise


Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu’à mon âge On ne vaut guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront : Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits : On m'a vu ce que vous êtes ; Vous serez ce que je suis.


Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes Des ravages de vingt ans.


Vous en avez qu'on adore ; Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils feront revivre ma gloire Dans tous les âges futurs, Et pour me faire croire, Je n'ai qu'à vous dire leurs.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105241n/f150.item





Louise Labé, Sonnet XVIII


Baise m’encor, rebaise moy et baise : Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendray quatre plus chaus que braise. Las, te plains tu ? ça que ce mal j’apaise, En t’en donnant dix autres doucereux. Ainsi meslant nos baisers tant heureux Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soy et son ami vivra. Permets m’Amour penser quelque folie : Toujours suis mal, vivant discrettement, Et ne me puis donner contentment, Si hors de moy ne fay quelque saillie.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105244s/f85.item




Pierre de Ronsard, Livret de Folastries


Vien, mon Bel-œil, vien, ma petite amie, Vien, mon souci, vien, ma douce ennemie, Qu’à tes genoux je repose mes mains, Et de tes yeux le beau feu je n’éteins. Laisse-moi voir ce sein d’ivoire pur, Où deux boutons se lèvent sans murmure, Et ce beau ventre, et ce petit jardin Où croît la rose au milieu du matin. Ah ! que je meure en ce baiser si doux, En me perdant tout entier contre vous, Et que nos corps, en une même flamme, Ne fassent plus qu’une seule âme.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105241n/f210.item



Paul Verlaine, Les Coquillages


Chaque coquillage incrusté Dans la grotte où nous nous aimâmes A sa propre particularité. L'un a la pourpre de nos âmes Dérobée au sang de nos cœurs Quand je brûle et que tu t'enflammes ; Cet autre affecte tes langueurs Et tes pâleurs quand, lasse, tu me Blâmes de mes regards moqueurs ; Celui-ci contrefait l'écume, Et celui-là cette raie au cou Si grasse où le désir s'allume. Mais un, entre autres, me trouble tout.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f120.item




Théophile de Viau, L'Ode


Un beau visage me convie À passer doucement ma vie Sous les lois de la liberté : J'aime une belle et sa fierté Dont le regard me donne envie. Ce sein qui n'est que de la neige, Où l'Amour a fait son siège, Me ravit par son mouvement ; Et je brûle incessamment Pour ce corps que je protège. Il n'est rien de si délicieux Que l'éclat de ses beaux yeux, Quand la nuit nous rend complices De nos plus grands artifices.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105241n/f305.item



Présentation


La poésie érotique française est un genre qui, de la Renaissance à la fin du dix-neuvième siècle, a su marier la célébration du désir à la perfection de la forme. Loin de la simple obscénité, elle se définit par l'art de la suggestion, du blason (éloge des parties du corps) et du lyrisme amoureux. De Louise Labé, qui revendique la ferveur du désir féminin, aux "Folastries" de Ronsard, la poésie devient l'espace où le corps est transfiguré par le verbe. Au dix-septième siècle, le courant libertin prolonge cette tradition par une célébration plus ironique et sensuelle de la volupté. Avec Verlaine et les poètes "fin de siècle", l'érotisme se teinte de mélancolie et de décadence, explorant les nuances de la sensation et le trouble des sens, mais conservant toujours cette exigence de beauté qui fait de la chair un objet de métaphysique.


Bibliographie


Labé, Louise, Œuvres de Louïze Labé Lionnoize, par Ian de Tournes, Lyon, 1555. Ronsard, Pierre de, Livret de Folastries, à la Court, Paris, 1553. Verlaine, Paul, Fêtes galantes, Alphonse Lemerre, Paris, 1869. Viau, Théophile de, Œuvres complètes, chez Pierre Billaine, Paris, 1621. Pia, Pascal, La Poésie érotique française, Cercle du Livre précieux, Paris, 1960.





POÈMES



Pierre Louÿs – Poésies érotiques J’aimois jadis une jeune brunette : Joly minois, peau fine, fente etrette, Rien n’y manquoit : c’eût été, fors un point, Une beauté de toutes parts complette Mais, las ! son con à son cul étoit joint ! Toujours falloit en faire une levrette Si je voulois l’y mettre bien à point.

(Lien vers le poème complet)


Pierre Louÿs – Poésies érotiques Cale-toi bien salope !… Oh ! hisse ! ! Quel bon trou du cul, nom de Dieu !

(Lien vers le poème complet)


Joyce Mansour – Cris Je suis la femme qui rit dans les cimetières Je suis la femme qui danse sur les tombes Je suis la femme qui crache sur les dieux Je suis la femme qui mange les hommes

(Lien vers le poème complet)


Louise Labé – Sonnet XVIII Baise m’encor, rebaise-moi et baise : Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

(Lien vers le poème complet)


Charles Baudelaire – Les Bijoux La très chère était nue, et, connaissant mon cœur, Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores, Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

(Lien vers le poème complet)



PRÉSENTATION


La poésie érotique, à travers les siècles, a exploré les mouvements du désir, les jeux de la langue et du corps, et les frontières entre l’intime et le politique. Elle se caractérise par une liberté de ton, une audace linguistique, et une célébration de la sensualité sous toutes ses formes, du plus feutré au plus explicite.

Pierre Louÿs, figure majeure de la poésie érotique française, est connu pour ses textes sulfureux et son érotisme élégant et grivois. Ses poèmes, souvent publiés de manière clandestine, mêlent ironie, précision anatomique, et une recherche de la perfection formelle. Il a influencé toute une génération de poètes par son art de la provocation et son lyrisme sensuel.

Joyce Mansour, poétesse surréaliste d’origine égyptienne, a marqué la poésie érotique par son langage transgressif et son imaginaire macabre. Ses recueils, comme Cris ou Déchirures, explorent les abîmes du désir, la mort, et la violence des corps, avec une force visionnaire et une impudeur totale. André Breton la considérait comme une des voix les plus originales du surréalisme.

Louise Labé, surnommée « la Belle Cordière », est une des premières poétesses françaises à avoir osé chanter l’amour charnel sans tabou. Ses sonnets, publiés en 1555, sont des hymnes à la liberté amoureuse et à la jouissance, où la femme s’affirme comme sujet désirant. Son œuvre est souvent considérée comme proto-féministe.

Charles Baudelaire, avec Les Fleurs du Mal, a révolutionné la poésie érotique en mêlant sensualité et mélancolie, beauté et décadence. Ses poèmes, comme Les Bijoux, célèbrent la féminité lascive et la puissance du désir, tout en explorant les zones d’ombre de l’âme humaine.



BIBLIOGRAPHIE


  • Pierre Louÿs, Poésies érotiques, Éditions de la Différence, 1990.
  • Joyce Mansour, Prose et poésie, Actes Sud, 1991.
  • Louise Labé, Œuvres complètes, Gallimard, 2004.
  • Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Gallimard, 1975.
  • Zéno Bianu (éd.), Éros émerveillé : Anthologie de la poésie érotique française, Gallimard, 2004.




POÈMES




Paul Verlaine, Lassitude


De la douceur, de la douceur, de la douceur ! Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. Tiens, même au fort du plaisir, parfois l’amante Doit avoir l’abandon paisible d’une sœur. Sois languissante, fais courir tes caresses, Et tes regards dormeurs, et ton souffle si bas, Et tes enlacements comme de grands nœuds las. Mieux que l’étreinte au choc brutal des alteresses, Mieux que le baiser fort et que l’amour en feu, Il est un calme saint, il est un calme bleu Où l’âme en se pâmant trouve sa délivrance. Laisse mon front s’unir à ton front, et ma main Dans ta main, oublions tout le souci humain, Et savourons ainsi la divine espérance.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f135.item




Paul Verlaine, Printemps


Tendre, la jeune femme aux yeux pleins de lumière, Blanche, en des draps de soie et de lin confondus, Sentait sur son épaule et sa gorge première Le poids des cheveux d'or en désordre épandus. Une autre, au pied du lit, cherchait la confidence Des secrets de la chair dans l'ombre du satin, Et sa bouche de pourpre, en une douce danse, S'égarait sur le corps plus frais que le matin. Leurs membres se mêlaient comme des fleurs de lys, Dans un embrassement de nacre et de velours, Et le silence buvait le bruit de leurs délis, Au milieu de la nuit et des rêves trop lourds. C'était un temps de grâce et de métamorphose, Où le désir s'ouvrait comme une double rose.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f140.item




Théodore de Banville, Érinna


Tes longs cheveux de jais sur tes épaules nues Ruissellent en cascades de parfums et de nuit, Et tes mains de cristal, comme des inconnues, Cherchent le corps de celle qui chante et qui fuit. Sappho, sur le rocher, regarde la tempête, Mais elle voit surtout l'éclat de ton regard, Et pose doucement sa lyre et sa tête Sur ton sein qui s'agite ainsi qu'un bleu buvard. Tout le sacré du monde est dans cette étreinte Où deux femmes ne font qu'une seule clarté, Loin de la peur des dieux et de la vaine crainte, Dans le jardin secret de leur propre beauté. La mer peut bien hurler sa douleur éternelle, Elle n'effacera pas le cri de la fidèle.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f410.item




Renée Vivien, Sonnet


Tes mains sont des lys froids que mon baiser dévore, Tes yeux sont des miroirs où le soir se dépose, Et ta bouche a le goût de la première rose Qui s'ouvre sous la pluie et sous la neuve aurore. Je t'aime pour ce corps que le désir ignore, Pour ce geste de paix que ta grâce propose, Et pour ce mouvement où ton âme se pose, Comme un oiseau de feu qui ne veut plus d'aurore. Nous irons dans le bois où le silence écoute Le secret de nos cœurs égarés en chemin, Loin du monde de fer et de la vieille route. Je tiendrai pour toujours ta main dans ma main, Et nous verrons enfin, au-delà de la crainte, Le ciel se déchirer sous notre seule étreinte.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f580.item




Pierre Louÿs, Les Chansons de Bilitis


Je l'ai étendue sur mon lit, elle était nue et grave, Comme une statue d'or dans l'ombre du verger. Ses seins étaient deux fruits dont je devenais l'esclave, Et son souffle un parfum que je voulais manger. Elle m'a regardée avec ses yeux de pierre, Puis elle a refermé ses paupières sur moi, Et j'ai senti passer la force tout entière Du désir qui nous brûle et qui nous fait sa loi. Nos langues se cherchaient comme des bêtes folles Dans le creux de la bouche et le goût du miel noir, Et nous n'avions plus besoin de vaines paroles Pour dire le vertige et le cri de l'espoir. Tout s'est effacé là, dans la nuit de l'Asie, Sauf ce corps de femme où mon âme est saisie.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f590.item




Présentation


La poésie érotique homosexuelle, longtemps reléguée aux "enfers" des bibliothèques ou travestie sous des pronoms ambigus, trouve au dix-neuvième siècle un espace de revendication et de beauté fulgurante. À travers les figures de Sappho ou des amours masculines transfigurées par le sacré, des auteurs comme Verlaine (dans ses recueils clandestins), Renée Vivien ou Pierre Louÿs ont exploré la plasticité du désir entre êtres de même sexe. Cette poésie se caractérise souvent par une recherche esthétique extrême, utilisant le lexique des fleurs, des pierres précieuses et de l'ombre pour dire l'interdit. Elle n'est pas seulement une célébration du corps, mais une métaphysique de l'identité où l'autre est un miroir parfait. En brisant le silence des chambres closes, ces poètes ont offert au désir homosexuel une langue de nacre et de fer, capable de rivaliser avec les plus grands lyrismes classiques.



Bibliographie


Banville, Théodore de, Les Cariatides, Pilout, Paris, 1842. Louÿs, Pierre, Les Chansons de Bilitis, Mercure de France, Paris, 1894. Verlaine, Paul, Femmes, édition clandestine, Karslruhe, 1890. Verlaine, Paul, Hombres, édition clandestine, Paris, 1891. Vivien, Renée, Études et Préludes, Lemerre, Paris, 1901.



POÈMES



Jean Genet, Le Condamné à mort (III)


O le ciel de ma prison ! Il est bleu, il est bleu ! Un enfant m'a souri, c'était un fils de Dieu. Je t'apporte des fleurs cueillies dans la sciure, O mon amant de fer, mon amant d'aventure ! Tout est rose et cruel sur ton corps de marin, Et je cherche ton cœur comme on cherche un larcin. La nuit nous enveloppe ainsi qu'une étoffe sombre, Et je vois ton regard briller au milieu de l'ombre. C'est un chant de malheur, c'est un chant de beauté, Que je lance vers toi dans notre nudité. La mort peut bien venir, je n'ai plus aucune crainte, Puisque je porte en moi ton éternelle empreinte.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f551.item




Walt Whitman, Calamus, Dans les sentiers jamais foulés


Dans les sentiers jamais foulés, A l'écart, près de l'étang, là où croissent les plantes aquatiques, J'ai trouvé la force de dire enfin ce que je suis. Je marche avec mon ami, sa main dans la mienne, Sous le ciel immense de l'Amérique et des cités de fer. Il n'est pas de honte ici, ni de regard qui blesse, Mais un amour de camarade, puissant et sacré, Qui bat comme un marteau sur l'enclume du monde. Nous sommes les pionniers d'une nouvelle espérance, Ceux qui s'aiment au grand jour, sans peur et sans défense, Dans le tumulte des ports et le silence des forêts, Saisissant le secret de la vie et ses vrais intérêts.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f450.item




Jean Genet, Un Chant d'amour (II)


Le désir est une arme que je porte à mon flanc, Un éclat de métal dans le fond de mon sang. Je regarde ton torse où la sueur s'arrête, Comme une pluie de diamants après la tempête. Nous sommes des bagnards enchaînés par le cœur, Savourant chaque instant de notre propre malheur. La cellule est étroite mais l'amour est immense, Il déchire les murs et brise le silence. Je t'aime pour ta force et pour ta cruauté, Pour ce geste brutal qui fait ta vérité. Tout s'efface devant nous, le monde et ses lois, Quand je sens sur ma lèvre le souffle de ta voix.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f566.item




Walt Whitman, Calamus, Celui qui me suit


Celui qui me suit devra se dépouiller de tout, De sa fortune, de son nom et de son vieux dégoût. Je ne propose pas la paix, mais une marche ardente, Un amour de mâle à mâle dans la ville vivante. Vois-tu ce jeune ouvrier au regard de clarté ? C'est mon frère et mon amant dans notre liberté. Nous marchons ensemble sur le quai des navires, Partageant nos labeurs, nos chants et nos délires. Le monde est un tumulte où nous jetons notre cri, Un appel à la vie qui n'a jamais de prix. Ne crains pas ma fureur, elle est faite d'azur, Et mon corps est pour toi un rempart de fer pur.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f460.item




Jean Genet, Le Pêcheur de suquet (II)


Le soleil de midi frappe le port de fer, Où les marins s'en vont vers le bout de l'enfer. J'attends celui qui vient avec son pas sauvage, Pour graver son mépris sur mon propre visage. L'homosexualité est un culte de l'ombre, Une fleur de péché au milieu des décombres. Je cherche dans tes yeux le reflet du surin, Et le goût du baiser sur ton front de marin. Nous n'avons pas de ciel, nous n'avons que la nuit, Et ce désir de mort qui jamais ne s'enfuit. C'est ainsi que l'on devient enfin un dieu de boue, En laissant le destin nous frapper sur la joue.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f562.item




Présentation


Comparer Jean Genet et Walt Whitman sur le thème de l'homosexualité masculine revient à confronter deux visions opposées et complémentaires du désir. Chez Genet, l'amour entre hommes est indissociable du sacré noir, du crime, de la prison et d'une forme de soumission exaltée ; c'est une poésie de l'ombre, du cloître et de la marge, où la beauté naît de l'abjection. Chez Whitman, au contraire, l'homosexualité est vécue comme une force solaire, démocratique et pionnière ; c'est la "camaraderie" (Calamus) qui unit les hommes dans la construction d'un monde nouveau, au grand air des cités américaines. Quand Genet chante l'amant assassin dans une cellule, Whitman célèbre l'ouvrier ou le soldat sur les routes de la liberté. L'un utilise la rigueur du vers français pour dire l'enfermement, l'autre invente le vers libre pour dire l'expansion du moi dans l'universel.




Bibliographie


Genet, Jean, Le Condamné à mort, édition à compte d'auteur, Fresnes, 1942. Genet, Jean, Poèmes, L'Arbalète, Lyon, 1948. Whitman, Walt, Feuilles d'herbe (Leaves of Grass), traduit par Léon Bazalgette, Mercure de France, Paris, 1909. Whitman, Walt, Calamus, dans Œuvres choisies, NRF, Gallimard, Paris, 1918. Sartre, Jean-Paul, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, Paris, 1952.



POÈMES



Federico García Lorca, Ode à Walt Whitman (I)


Le long de l'East River et du Bronx, les garçons chantaient en montrant leurs tailles, avec la roue, l'huile, le cuir et le marteau. Quatre-vingt-dix mille mineurs extrayaient l'argent des rochers et les enfants dessinaient des échelles et des perspectives. Mais personne ne dormait, personne ne voulait être la rivière, personne n'aimait les feuilles de fougère, personne n'aimait la langue de nacre de la mer. Le long de l'East River et du Bronx, les garçons cherchaient le secret de la force pendant que le monde se brisait dans le froid.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f600.item




Federico García Lorca, Ode à Walt Whitman (II)


Toi, Walt Whitman, vieil homme aux mains de nacre, tu cherchais sur la rive le garçon qui est un fleuve. Tu ne cherchais pas l'ombre, tu cherchais la lumière qui bat dans le torse des ouvriers et des marins. Ton corps était un champ de blé sous la tempête et ta barbe une forêt où le vent se repose. Tu n'avais pas peur du cri ni de la fureur, tu savais que l'amour est une loi de fer qui unit les hommes au-delà de la mort. O vieil ami, ô camarade de l'azur, écoute ma voix qui monte au milieu de la cité pour chanter ta gloire et ta sainte nudité.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f605.item




Federico García Lorca, La Ville sans sommeil


Il n'y a personne qui dorme dans le ciel. Personne, personne. Personne ne dort. Les créatures de la lune reniflent et rôdent autour des cabanes. Les iguanes vivants viendront mordre les hommes qui ne rêvent pas et celui qui fuit avec le cœur brisé rencontrera au coin de la rue l'incroyable crocodile immobile sous la tendre protestation des astres. Le monde est un tumulte de fer et de ciment où les poètes cherchent leur propre fureur. Je marche seul dans la nuit de New York en écoutant le bruit des machines qui pleurent et je vois passer les amants de l'ombre qui cachent leur visage dans le creux de leurs mains.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f610.item




Federico García Lorca, Petite valse viennoise


À Vienne, il y a dix filles, une épaule où sanglote la mort et une forêt de pigeons empaillés. Il y a un fragment de la matinée dans le musée du givre. Il y a un salon avec mille fenêtres. Aïe, aïe, aïe, aïe ! Prends cette valse à la bouche brisée. Je t'aime, je t'aime, je t'aime, avec le fauteuil et le livre mort, dans le corridor mélancolique, dans l'obscur grenier de l'iris, dans notre lit qui fut jadis un cri et dans le silence où le temps nous oublie.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f615.item




Federico García Lorca, L'Amour dort dans la poitrine du poète


Tu ne comprendras jamais ce que je t'aime car tu dors en moi et tu es endormi. Je te cache en pleurant, persécuté par une voix d'acier pénétrante. La norme qui remue la même chair et la même étoile transperce déjà mon flanc douloureux et les mots troubles ont mordu les ailes de ton esprit sévère. La foule des gens court dans les jardins en attendant ton corps et mon agonie sur des chevaux de lumière et de vertes crinières. Mais dors, mon amour, mon sang dans tes veines, pendant que le monde s'écroule en silence et que la nuit nous redonne nos propres chaînes.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f620.item




Présentation


Federico García Lorca (1898-1936) exprime dans son œuvre, et particulièrement dans le recueil "Poète à New York", la déchirure d'un homme face à la déshumanisation de la cité moderne et à la répression de son propre désir. Son "Ode à Walt Whitman" est un texte pivot où il rend hommage à la figure du "camarade" solaire tout en fustigeant les dérives sordides de l'érotisme urbain. Lorca oppose la pureté de l'amitié virile whitmanienne à la solitude tragique des "invertis" des grandes métropoles. Sa poésie, imprégnée de surréalisme et de racines populaires andalouses, transforme la ville en un espace cauchemardesque où la nature tente désespérément de reprendre ses droits. Assassiné au début de la guerre civile espagnole, il demeure le symbole de la liberté créatrice et de la résistance contre l'obscurantisme, portant jusqu'au bout le chant d'un amour qui, longtemps, n'osa pas dire son nom.



Bibliographie


García Lorca, Federico, Poète à New York, traduit par Claude Couffon, Seghers, Paris, 1963. García Lorca, Federico, Romancero gitano, traduit par Albert Bensoussan, Gallimard, Pléiade, Paris, 1981. García Lorca, Federico, Ode à Walt Whitman et autres poèmes, Gallimard, Paris, 1970. García Lorca, Federico, Sonnets de l'amour obscur, traduit par André Belamich, Gallimard, Paris, 1984. Gibson, Ian, Federico García Lorca, une vie, Seuil, Paris, 1990.




POÈMES



Luis Cernuda, Dirai-je comment je vous aime


Dirai-je comment je vous aime, moi qui ne sais que me taire ? Votre présence est un fleuve où mon âme se noie, Où chaque mot nouveau devient une prière Et chaque mouvement une source de joie. Je vous cherche dans l'ombre et dans la solitude, Loin du bruit de la foule et du monde de fer, Et je trouve en vos mains la seule certitude Qui puisse me sauver du vide et de l'enfer. Peu importe le temps et la vaine coutume, Puisque nous avons droit à notre propre clarté, Et que notre désir est comme une amertume Qui se transforme enfin en pure vérité. Je vous aime pour tout ce que le jour ignore, Et pour ce silence où notre cœur s'explore.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f630.item




Luis Cernuda, La Gloire du corps


Le corps est une terre où le soleil se pose Pour brûler nos regrets et nos vieilles douleurs. Il est le jardin pur où s'épanouit la rose, Et le miroir sacré de toutes nos couleurs. Je regarde ton torse et tes épaules nues Comme un paysage de marbre et de lumière, Où se lisent enfin les forces inconnues Qui nous font oublier la mort et la poussière. Rien n'est plus beau ici que cette nudité Qui se donne au repos et se donne au silence, Dans l'éclat souverain de sa propre beauté Et dans le mouvement de sa seule présence. C'est ainsi que l'on peut vaincre la solitude : En trouvant dans l'amant sa propre altitude.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f635.item




Luis Cernuda, Le Plaisir


Le plaisir est un souffle au milieu de la nuit, Une étincelle d'or dans le creux de la main. Il est ce qui demeure et ce qui s'enfuit Quand on a parcouru le plus long du chemin. On le cherche partout, dans le cri, dans l'attente, Dans le choc des regards et le goût du baiser, Mais il ne se donne qu'à l'âme consentante Qui accepte enfin de se laisser briser. Il n'a pas de morale et n'a pas de frontière, Il est la loi sauvage et le destin du sang, Qui transforme la vie en une flamme entière Et nous rend notre corps au milieu du couchant. Savourons cet instant avant qu'il ne se perde Dans le brouillard épais de tout ce qui nous merde.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f640.item




Luis Cernuda, L'Exil


Je marche dans la ville avec mon pas étranger, Regardant les maisons que je ne connais pas. Le monde est un tumulte où je me sens léger, Comme un oiseau de passage au milieu des combats. J'ai laissé mon pays et j'ai laissé mon nom Pour trouver un asile au fond de ton regard, Loin de la vieille peur et de la trahison, Dans cet espace pur où l'on arrive tard. L'exil est une chambre où le silence écoute Le bruit de nos désirs qui s'égarent en route, Mais c'est aussi le lieu de la vraie liberté. On n'a plus besoin d'ombre ni de faux semblants Quand on peut contempler, parmi les cœurs tremblants, Le visage éclatant de notre vérité.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f645.item




Luis Cernuda, La Réalité et le Désir


Entre ce que je vois et ce que je voudrais, Il y a une abîme où se perd mon esprit. Le monde est une fable et le monde est un trait Que la main du hasard sur le sable a écrit. Le désir est un feu qui ne veut pas s'éteindre, Une fureur de vivre et une soif d'aimer, Mais la réalité nous force à nous restreindre Et nous empêche enfin de nous abandonner. Pourtant, c'est dans ce conflit et dans cette torture Que le poète trouve sa plus haute mesure, En chantant ce qui manque et ce qui devrait être. Il n'est pas de bonheur sans un peu de regret, Ni de secret divin sans un peu de forêt Où l'on peut voir enfin la lumière paraître.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f650.item




Présentation


Luis Cernuda (1902-1963) est l'une des figures les plus secrètes et les plus influentes de la Génération de 27. Son œuvre, dont le titre général "La Réalité et le Désir" résume le conflit central, explore la tension permanente entre l'idéal de beauté érotique et la dureté du monde réel. Poète de la solitude et de l'exil, il a assumé son homosexualité avec une dignité mélancolique, faisant du désir masculin un instrument de connaissance métaphysique. Influencé par le surréalisme français puis par le romantisme allemand et la poésie anglaise, son style a évolué vers une sobriété élégante et une sincérité absolue. Cernuda chante le corps de l'aimé comme un territoire sacré, seul rempart contre le passage du temps et l'hypocrisie sociale. Son exil après la guerre civile espagnole a donné à sa voix une dimension universelle, celle de l'homme qui cherche sa patrie dans le verbe et dans l'étreinte.



Bibliographie


Cernuda, Luis, La Réalité et le Désir, traduit par René L-F Durand, Gallimard, Paris, 1969. Cernuda, Luis, Un fleuve, un amour, traduit par Jacques Ancet, Fata Morgana, Montpellier, 1985. Cernuda, Luis, Les Plaisirs interdits, traduit par Gérard de Cortanze, La Différence, Paris, 1982. Cernuda, Luis, Poèmes d'exil, traduit par Claude Esteban, Seghers, Paris, 1975. Ancet, Jacques, Luis Cernuda, un itinéraire poétique, Mumur de lumière, Paris, 2002.