Le dépôt
517 - ZOOM BLANCHECOTTE
Textes
Il est des jours de froid, de solitude obscure, Où l'on sent que la vie est une lourde injure, Où l'âme, par le doute et le malheur liée, Se croit de la nature et de Dieu oubliée. On regarde le ciel, il est sombre et désert ; On regarde la terre, et l'on voit un désert ; On s'écoute soi-même, et l'on n'entend plus battre Ce cœur qui, pour aimer, savait si bien combattre. Alors on voudrait fuir, on voudrait ne plus être, Ou dans un monde neuf tout à coup rapatrié, Sans s'être souvenu de ce qu'on a souffert, Comme un banni qui voit son horizon ouvert.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200192r/f27.item
Le travail est ma force et ma seule espérance ; Il m'aide à supporter ma longue souffrance ; Il occupe mes mains, il occupe mes jours, Et de mes vains regrets il arrête le cours. Quand je tiens mon aiguille et que ma main travaille, Je livre au souvenir une sourde bataille ; Je ne demande rien, je ne veux que le pain Que l'on gagne soi-même en luttant contre faim. Ô noble pauvreté, si tu n'es pas la joie, Tu n'es pas le sentier où l'honneur se fourvoie ; Tu laisses la pensée aux rêves s'attacher, Et le front du travailleur n'a pas besoin d'archer.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200192r/f54.item
Qu'importe que mon nom se perde dans la foule, Comme un grain de poussière au vent qui le déroule ? Qu'importe que personne ici ne me connaisse, Et qu'on ne sache pas les maux de ma jeunesse ? J'ai mon âme pour moi, j'ai mes chants, j'ai mes pleurs, J'ai ce monde inconnu de secrètes douleurs Où je me réfugie ainsi qu'en une église, Quand la réalité me blesse ou me méprise. Le silence est un bien que le monde nous laisse, Il est le vêtement de toute la tristesse ; Et je préfère encor mon obscurité noire Aux rayons mensongers d'une vaine gloire.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200192r/f112.item
Vous qui parlez toujours de bonheur et de fête, Savez-vous ce qui passe au fond de notre tête, Quand le soir est venu, que le foyer est froid, Et que le mur s'abat sur nous, lourd et étroit ? Vous avez les loisirs, vous avez les richesses, Vous avez les amis et les tendres caresses ; Nous, nous avons le temps qui pèse sur nos mains, Et l'incertitude affreuse au seuil de nos demains. Mais dans cette misère une flamme demeure, Qui nous fait oublier que notre cœur s'éplore, C'est le droit de penser, c'est le droit de sentir, Et de n'avoir jamais appris à se mentir.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200192r/f143.item
Ne me demandez plus pourquoi je suis si triste ; Je ne sais quel démon à mes vœux résiste, Mais je sens dans mon sein un vide si profond Que tous mes gais pensers dans les larmes se fondent. J'ai passé par des lieux où l'herbe était flétrie, J'ai vu mourir les fleurs de ma propre patrie, Et j'ai porté partout ce deuil du sentiment Qui ne trouve nulle part son apaisement. Le monde est un grand bruit qui me fatigue l'âme, Je cherche un peu de paix, je cherche une autre flamme ; Mais le destin m'enchaîne à ce labeur ingrat, Et mon cœur, sous le joug, ne bat que par éclat.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k200192r/f168.item
Présentation
Augustine-Malvina Blanchecotte nait à Paris en 1830. Issue d'un milieu modeste, elle exerce le métier de couturière et de lingère, ce qui lui vaut l'appellation de poétesse ouvrière. Malgré les difficultés matérielles et un manque de formation académique initiale, elle parvient à publier son premier recueil, Rêves et Réalités, en 1855, qui est couronné par l'Académie française. Son œuvre se distingue par une sincérité désarmante et une mélancolie profonde, loin des artifices littéraires de ses contemporains. Elle y décrit avec dignité la condition précaire, la solitude de la femme laborieuse et la douleur des espérances déçues. Soutenue par des figures comme Lamartine ou Sainte-Beuve, elle représente une voix singulière du XIXe siècle, capable d'allier la rudesse du quotidien à une élévation morale constante. Elle meurt à Paris en 1897, laissant derrière elle une poésie du réel transfigurée par la persévérance.
Bibliographie
- Blanchecotte, Malvina, Rêves et Réalités, Paris, Ledoyen, 1855.
- Blanchecotte, Malvina, Nouvelles poésies, Paris, Amyot, 1861.
- Blanchecotte, Malvina, Tablettes d'une femme assise au bord de la vie, Paris, Didier, 1872.
- Sabatier, Robert, Histoire de la poésie française : Poésie du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1977.
- Planté, Christine, Femmes poètes du XIXe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1998.