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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

505 - ZOOM GENET



Jean Genet, Le Condamné à mort (I)


Le vent qui roule un chœur d'anges de basse-cour Vient frapper à ma vitre et me dire bonjour. Je m'éveille en sursaut dans ma cage de fer Où l'on rêve le jour ce qu'on fait en enfer. Un enfant de malheur au visage de rose Contre le mur de craie doucement se repose ; Il porte dans ses mains le destin du surin Et l'éclat du mépris sur son front de marin. La prison est un lit où le crime s'endort En attendant l'instant de la danse et du sort. Je t'aime, mon amant, mon frère, mon assassin, Toi qui portes le ciel au milieu de ton sein.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f550.item





Jean Genet, Marche funèbre


Nous n'avons pour jardins que ces murs de calcaire Où l'on grave au couteau le nom d'un militaire. Le soleil est un rat qui ronge le barreaux Pendant que nous chantons la gloire des bourreaux. Tout est métamorphose et tout est poésie Dans cette ombre de mort que nous avons choisie. L'assassin est un dieu qui marche sur les eaux Avec des fleurs de sang au bout de ses pinceaux. Ne pleurez pas sur nous, enfants de la lumière, Nous avons trouvé l'or au fond de la poussière. La nuit nous appartient, la nuit est notre reine, Elle lave nos corps de la honte et la peine.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f555.item




Jean Genet, Le Pêcheur de suquet


La mer est une nappe où le soleil se pose Comme un oiseau de proie au milieu d'une rose. Je regarde le port et les marins qui vont Porter leur propre corps au-delà du plafond. Il y a dans leur pas une force farouche Et le goût du baiser au bord de chaque bouche. Le monde est un tumulte où je cherche l'ami Qui saura m'égorger pendant que je dors à demi. Rien n'est plus beau que l'ombre au milieu du midi Quand le désir se fait un royaume maudit. Je marche dans la rue avec ma fureur blanche En attendant le soir qui sur le port se penche.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f560.item




Jean Genet, Un Chant d'amour


La voix qui nous appelle est une voix de fer Qui traverse les murs et traverse la mer. On se parle tout bas à travers le ciment En inventant l'amour et son enchantement. La solitude est grande et la cellule est noire Mais nous avons pour nous l'éclat de la mémoire. On dessine sur l'air le visage du beau Comme une fleur de feu posée sur un tombeau. Tout est grâce ici-bas pour celui qui sait voir La clarté du diamant dans le fond du miroir. Ne craignez pas le vide et ne craignez pas l'ombre La poésie est là au milieu du décombre.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f565.item



Jean Genet, Galérien


Je porte sur mon dos le poids de l'univers Et les chaînes de l'or au milieu de mes vers. Je suis le condamné qui chante sa souffrance Pour faire de sa honte une noble espérance. Le ciel est une porte où je frappe en vain En cherchant le pardon au milieu du chemin. On me dit que je suis le poète du crime Mais je ne suis qu'un cœur qui cherche son abîme. Laissez-moi m'en aller vers le bord de la nuit Là où le bruit se tait et où le temps s'enfuit. Je rejoins le silence et la paix des tombeaux En laissant derrière moi mes derniers oripeaux.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f570.item




Présentation


Jean Genet (1910-1986) occupe une place unique et scandaleuse dans les lettres françaises. Enfant de l'Assistance publique, voleur et prisonnier, il a transfiguré son expérience de la marginalité par une langue d'un classicisme éblouissant et d'un lyrisme sacré. Sa poésie, comme son théâtre et ses romans, célèbre le "mal", la trahison et l'érotisme homosexuel dans une esthétique de l'inversion où la boue devient or. Pour Genet, le crime est un acte religieux et le criminel un saint. Son œuvre est une quête éperdue de la beauté au cœur de l'abjection, utilisant la rigueur de l'alexandrin pour chanter les bas-fonds. Admiré par Sartre (qui lui consacra "Saint Genet, comédien et martyr") et par Cocteau, il reste le poète de la révolte absolue et de la métamorphose poétique du réel le plus sombre.



Bibliographie


Genet, Jean, Le Condamné à mort, édition à compte d'auteur, Fresnes, 1942. Genet, Jean, Poèmes, L'Arbalète, Lyon, 1948. Genet, Jean, Miracle de la rose, Gallimard, Paris, 1946. Genet, Jean, Journal du voleur, Gallimard, Paris, 1949. Sartre, Jean-Paul, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, Paris, 1952.