Le dépôt
545 - ZOOM D'AMÉRIQUE
POÈMES
1. « Je suis né d’une île » (extrait de L’Éphémère est éternel)
Je suis né d’une île où les montagnes sont des vagues pétrifiées où les rivières chantent en créole où les morts parlent aux vivants le soir sous les manguiers
Je suis né d’un pays où l’on naît deux fois une fois de sa mère une fois de la mer
Je suis né d’une histoire qui commence par un naufrage et qui finit par un départ je suis né d’une île et je meurs chaque jour un peu plus loin de ses rives
2. « Port-au-Prince, 12 janvier 2010 »
La terre a tremblé et les mots sont tombés comme des pierres
Les maisons se sont écroulées les rues se sont ouvertes les cœurs se sont brisés
J’ai vu des enfants chercher leurs parents dans les décombres j’ai vu des mères pleurer leurs enfants sans larmes
La terre a tremblé et le monde a détourné les yeux mais les morts sont restés là à nous regarder
3. « La Mer des Antilles »
La mer des Antilles n’est pas bleue elle est noire comme la peau des esclaves qui s’y sont noyés
Elle est verte comme les forêts qu’on a brûlées pour planter la canne à sucre
Elle est rouge comme le sang des révoltes étouffées
La mer des Antilles est un miroir brisé où se reflètent nos visages en miettes
4. « Je parle en français »
Je parle en français mais je rêve en créole je ris en français mais je pleure en créole je vis en français mais je meurs en créole
Le français est une langue que j’ai apprise à l’école le créole est une langue que j’ai bue avec le lait de ma mère
Le français est une armure le créole est une peau le français est un masque le créole est mon visage
5. « L’Éphémère est éternel » (poème titre du recueil)
Tout ce qui vit est déjà mort tout ce qui meurt est déjà vivant
L’éphémère est un éclair qui traverse la nuit et qui laisse derrière lui une traînée de lumière
Nous sommes ces éclairs nous brillons un instant puis nous disparaissons mais notre lumière reste gravée dans la mémoire du monde
PRÉSENTATION
Jean D’Amérique, de son vrai nom Jean D’Amérique Jean, est un poète haïtien né en 1987 à Port-au-Prince. Arrivé en France en 2010, il y poursuit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire de l’esclavage, et la quête d’une identité déchirée entre deux langues et deux continents. Son écriture, à la fois lyrique et engagée, puise dans les traditions orales haïtiennes, le créole, et une langue française réinventée, pour dire la violence de l’histoire, la beauté des paysages antillais, et la résistance des peuples opprimés.
Son recueil L’Éphémère est éternel (2021), couronné par le Prix Guillaume Apollinaire Découverte, est une méditation sur la fragilité de la vie, la persistance de la mémoire, et la force des mots face à l’oubli. Jean D’Amérique y explore aussi la dualité linguistique (français/créole) comme métaphore de la condition postcoloniale.
Son œuvre s’inscrit dans la lignée des grands poètes antillais et africains (Aimé Césaire, Édouard Glissant, René Depestre), tout en apportant une voix contemporaine, à la fois intime et universelle.
BIBLIOGRAPHIE
Jean D’Amérique, L’Éphémère est éternel, Éditions Bruno Doucey, 2021 (Prix Guillaume Apollinaire Découverte). Jean D’Amérique, Les Naufragés du rêve, Éditions L’Harmattan, 2018. Jean D’Amérique, Haïti, la mémoire en miettes, Éditions Bruno Doucey, 2023. Jean D’Amérique, Je parle en français, in Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine, Éditions Bruno Doucey, 2020.