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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

521 - ZOOM RABEARIVOLO

Textes



La peau de la vache noire est tendue ; tendue pour l'entrée du soir ; le soir est là, tout à l'heure, derrière le bois de manguiers. Elle est tendue, la peau de la vache noire, et le sang qu'on y a versé n'est pas encore sec. Mais voici que le soir arrive, plus noir que la peau de la vache, et il écrase sous ses pieds les fleurs de la prairie. Il n'y a plus de fleurs, il n'y a plus de prairie ; il n'y a plus que le soir qui vient de passer.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025587j/f15.item



Qu’est-ce qu’elle chante, la rivière ? Elle chante les secrets qu’elle a ravis à la terre, elle chante les secrets qu’elle a ravis aux montagnes, elle chante les secrets qu’elle a ravis aux nuages. Et que disent les nuages ? Ils disent le voyage qu’ils ont fait dans le ciel, ils disent le voyage qu’ils ont fait sur la mer, ils disent le voyage qu’ils ont fait sur les plaines. Et la mer, que dit-elle ? Elle dit la mort de tous les fleuves, elle dit la mort de toutes les larmes, elle dit la mort de toutes les douleurs.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025587j/f27.item



Une étoile morte est tombée dans le silence des rizières. Elle n'a pas fait de bruit en tombant ; elle n'a pas réveillé les bœufs qui dorment, elle n'a pas réveillé les oiseaux qui rêvent. Elle est là, au fond de l'eau, comme une pierre de lumière ; elle est là, immobile, comme un secret oublié. Le matin viendra tout à l'heure, il passera sur les rizières avec ses pieds de vent, il ne verra pas l'étoile morte, car il ne regarde que les fleurs qui vont s'ouvrir.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025587j/f41.item



Tes mains sont des feuilles de voyage, elles ont le goût du vent et de la mer ; elles ont le goût des fleurs de l'autre rive, elles ont le goût des fruits de l'autre saison. Je les prends dans les miennes pour oublier la terre, pour oublier le temps qui passe sur nos fronts ; je les prends dans les miennes comme on prend une source, pour boire le silence de ton cœur en fleurs. Et nous irons ainsi, sans dire une parole, jusqu'au bout du chemin où le ciel nous attend.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025587j/f54.item


Je n’ai plus de maison, j’ai le ciel pour demeure ; je n’ai plus de jardin, j’ai la nuit pour repos ; je n’ai plus de chemin, j’ai le vent pour voyage. Mon âme est un oiseau qui cherche sa lumière, elle vole au-dessus des forêts et des eaux, elle vole au-dessus des montagnes et des plaines. Elle ne s’arrêtera que lorsqu’elle aura vu la clarté de l’étoile qui n’est pas encore née, la clarté de l’étoile qui ne doit pas mourir.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1025587j/f63.item




Présentation


Jean-Joseph Rabearivelo naît à Antananarivo en 1901. Figure tragique de la littérature francophone, il est considéré comme le père de la poésie malgache moderne. Autodidacte, il dévore la poésie française depuis son île, de Baudelaire aux surréalistes, tout en restant profondément ancré dans la tradition orale de son pays. Son œuvre, principalement Presque-Songes (1934) et Traduit de la nuit (1935), est une quête de fusion entre deux cultures. Habité par une mélancolie incurable, il se sent exilé dans sa propre langue et dans son propre corps. Sa poésie utilise des images oniriques puissantes où la nature (vaches noires, rizières, oiseaux) devient le support d'une métaphysique de l'absence et de la mort. Désespéré par sa condition et par l'échec de ses projets de voyage en France, il met fin à ses jours en 1937, laissant une œuvre qui est un pont fragile et magnifique jeté entre l'Afrique et l'Occident.



Bibliographie


  • Rabearivelo, Jean-Joseph, Presque-songes, Tananarive, Henri Vidalie, 1934.
  • Rabearivelo, Jean-Joseph, Traduit de la nuit, Tunis, Éditions de Mirage, 1935.
  • Rabearivelo, Jean-Joseph, Vieille chansons des pays d'Imerina, Tananarive, Imprimerie officielle, 1939.
  • Joubert, Jean-Louis, Jean-Joseph Rabearivelo, Paris, Nathan, 1991.
  • Ranaivoson, Dominique, Jean-Joseph Rabearivelo, l'appel de la France, Paris, L'Harmattan, 2015.