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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

552 - ZOOM NIMROD

POÈMES


Portrait d’un bouleau


Si d’aventure tu faisais le portrait d’un bouleau

Regarde d’abord le ciel assure-toi de sa candeur

S’il est gris s’il est fade

Sors ton pinceau

Mais s’il est bleu méditerranée

Abstiens-toi : tu risques de le défigurer

Ce matin le soleil brille par son absence

Alors hop ! glisse-le de gauche à droite

Puis de droite à gauche

Ne laisse subsister sur la toile ni trace ni trait ni bruit

Efface jusqu’au chant du rossignol séducteur

Le bouleau n’en a que faire

Car le ciel et l’hiver ont la même essence

Laisse-la infuser en toi

Te voilà accordé.

À présent sors la craie

La vieille craie gris-bleu riche de reflets

Pour des yeux à même de boire son lait

Étale-le de haut en bas en bifurquant

Vers ses branches de poudre et d’or.




Ma véranda


Moi le pauvre de ce canton

Je tiens en haute estime

Cette pauvreté qui m’a laissé

Libre de toutes obligations

L’hiver me rappelle

Au confort bourgeois

Assis là près de mon poêle

J’écris un poème

Sur l’or qui court

Dans l’herbe jusqu’au

Pied du grand tilleul.




Black-Label


Nous les gueux

Nous les peu nous les rien nous les chiens nous les maigres nous les nègres

Nous à qui n’appartient guère plus même cette odeur blême des tristes jours anciens

Nous les gueux nous les peu nous les riens nous les chiens nous les maigres nous les nègres

Qu’attendons-nous les gueux les peu les rien les chiens les maigres les nègres

pour jouer aux fous pisser un coup tout à l’envi

contre la vie stupide et bête qui nous est faite

à nous les gueux à nous les peu à nous les rien à nous les chiens à nous les maigres à nous les nègres.





Sur les portes de Babel


Sur les portes de Babel, j’ai gravé ma faim.

Le poème

Est un enfant qui rêve ; c’est la grâce

nourrie au lait.




Extrait de Babel, Babylone


Car on ne moissonne jamais le poème que sur la rosée,

on n’éclaire jamais la lune que par éclats.

Et il me dit, le père limpide :

« Jette-là tes filets ! »

L’onde s’irise, l’eau s’étoile,

et mon père, levant les bras,

multiplie le pain.

Ce fut le bonheur au siècle dernier.



PRÉSENTATION


Nimrod Bena Djangrang, plus connu sous le nom de plume de Nimrod, est un poète, romancier, essayiste et animateur de revue tchadien, né le 7 décembre 1959 à Koyom dans le sud du Tchad. Après des études primaires et secondaires dans son pays natal, il poursuit ses études supérieures à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il enseigne dans les collèges et lycées. Docteur en philosophie (1996), il devient rédacteur en chef de la revue Aleph, beth (1997-2000), puis fonde la revue littéraire Agotem aux éditions Obsidiane. Depuis 2000, il vit en France, à Amiens, où il enseigne la philosophie à l’Université de Picardie Jules-Verne.

Son œuvre, marquée par une quête de fraîcheur et de sensibilité, puise ses thèmes dans les saisons, les paysages et les drames humains, racontant en filigrane les turbulences de l’Afrique contemporaine. Nimrod dit « écrire le français depuis les rivages de son étrangeté » et déclare qu’il est temps de considérer le français comme une langue africaine. Son prénom biblique, qui signifie « celui qui a vaincu le léopard », symbolise une forme de rébellion et de puissance créatrice, inspirée par son père pasteur et par l’enfance heureuse qu’il a connue au Tchad, avant que la guerre civile ne le chasse de ce qu’il appelle son « Eden ».

Il a reçu de nombreux prix, dont le Prix de la Vocation, le Prix Louise Labé, la Bourse Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres, le Prix Benjamin Fondane, le Prix Édouard Glissant et le Prix Ahmadou Kourouma. Son recueil Petit éloge de la lumière nature a obtenu le Prix Guillaume Apollinaire en 2020. Nimrod est également connu pour son engagement en faveur de la diversité culturelle et de l’émancipation des imaginaires, à travers une poésie qui se veut à la fois sensuelle, politique et métisse.




BIBLIOGRAPHIE


Poésie

  • Passage à l’infini, Obsidiane, 1999 (Prix Louise Labé)
  • Babel, Babylone, Obsidiane, 2010 (Prix Max Jacob 2011)
  • Petit éloge de la lumière nature, Obsidiane, 2020 (Prix Guillaume Apollinaire)
  • J’aurais un royaume en bois flottés, Gallimard, 2016

Romans

  • Les jambes d’Alice, Actes Sud, 2001
  • Le Départ, Actes Sud, 2005
  • Le Bal des princes, Actes Sud, 2008
  • Un Balcon sur l’Algérois, Actes Sud, 2013

Essais

  • La Nouvelle Chose française, Actes Sud, 2008
  • Aimé Césaire : « Non à l’humiliation », Actes Sud, 2013
  • Rosa Parks : « Non à la discrimination raciale », Actes Sud, 2015