Le dépôt
501 - ZOOM CHABERT
Pierre Chabert, La chambre close
Le jour est un rideau que l'on tire sur soi Pour ne plus voir le vide et le bruit de la rue On se cherche une place et l'on se cherche un toit Dans cette chambre sourde où la voix s'est tue Le silence est un mur que l'on bâtit tout bas Avec les vieux débris de nos propres journées Et l'on attend l'instant où l'on ne sera pas Rien qu'une ombre de plus dans les nuits passées La fenêtre est un œil qui ne regarde rien Sinon la pluie de fer sur les toits de la ville Et l'on devient enfin comme le vieux chien Qui dort sur le tapis d'une attente inutile.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f512.item
Pierre Chabert, Le geste immobile
Il faut savoir rester au milieu du courant Sans bouger d'un cheveu sous la force du vent Le monde est un tumulte et le monde est un rang Où l'on perd sa figure en marchant trop devant Je préfère la pause et je préfère l'arrêt Le moment suspendu dans le creux de la main Où l'on peut contempler le visage du vrai Loin du bruit de la foule et du cri du chemin Rien ne sert de courir après son propre nom On le trouve au repos dans le noir du miroir Quand on a refermé la porte et la prison Sur le dernier reflet de notre désespoir.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f240.item
Pierre Chabert, L'acteur
Je porte sur mon front le masque de l'absent Et je récite au soir un texte de poussière On croit que je suis là mais je suis un passant Qui a laissé son corps au bord de la lumière Le théâtre est un vide où je cherche mon pas Entre les projecteurs et l'ombre des coulisses Je joue le grand amour et je joue le combat Pendant que dans mon cœur les images s'enlisent Il n'y a plus d'écho pour ma voix de métal Plus de regard d'enfant pour ma vaine douleur Je suis le serviteur du vertige fatal Qui change chaque joie en une froide peur.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413144h/f220.item
Pierre Chabert, Samuel Beckett
Un homme est assis là sur un banc de bois gris Il attend que le vent vienne manger les mots Le ciel est une page où tout est déjà écrit Où l'on ne voit jamais le vol des oiseaux Il ne demande rien et ne veut rien savoir Sinon la fin du jour et le goût du néant Il regarde ses mains dans l'éclat du miroir Comme on regarde l'eau dans le fond d'un océan La parole est une herbe qui pousse dans le noir Une touffe de bruit au milieu du silence Et le seul mouvement qui nous reste à l'espoir Est celui de la chute et de l'indifférence.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f515.item
Pierre Chabert, L'issue
Ne cherchez pas la porte elle n'existe pas Le monde est un cercle où l'on revient toujours On marche vers le nord et l'on est déjà bas Sous le poids des années et le poids des amours Il n'y a qu'une issue et c'est l'effacement Le retrait du regard et le retrait du corps Devenir un caillou dans le souffle du vent Ou bien une étincelle au milieu des décors C'est ainsi que l'on peut enfin être sauvé De l'angoisse de vivre et de devoir parler Et trouver le repos que l'on a tant rêvé Dans le grand vide noir où tout doit s'en aller.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f518.item
Présentation
Pierre Chabert est un poète, metteur en scène et essayiste français dont la vie et l'œuvre ont été profondément marquées par sa collaboration étroite avec Samuel Beckett. Son écriture poétique, d'une sobriété extrême, explore les thèmes de l'absence, du vide et de l'impuissance du langage. Acteur de renom, il a su transposer dans sa poésie une conscience aigüe de l'espace scénique et de la fragilité de la présence humaine. Sa voix se situe dans ce "lieu neutre" où la parole tente de se dire malgré l'imminence du silence. Pour Chabert, le poème est une tentative désespérée et pourtant nécessaire de fixer une trace au milieu de l'effacement général. Son style refuse l'emphase pour viser une vérité nue, souvent teintée d'une mélancolie sereine face à l'inéluctable décomposition des êtres et des mots.
Bibliographie
Chabert, Pierre, La Parole en suspens, Rougerie, Mortemart, 1982. Chabert, Pierre, Beckett, Éditions de la Revue d'esthétique, Paris, 1986. Chabert, Pierre, Le Corps théâtral, Albin Michel, Paris, 1990. Chabert, Pierre, Ombre et Lumière, poèmes, Gallimard, Paris, 1995. Chabert, Pierre, Samuel Beckett : l'œuvre carrefour, Jean-Michel Place, Paris, 1997.