Le dépôt
513 - ZOOM ROLLINAT
POÈMES
Maurice Rollinat, Les Spectres
Ils s'en viennent par deux, par trois, par dix, par cent, Les spectres de la peur, les spectres du sanglant, Avec des yeux de feu dans leurs orbites creuses Et des rires de mort sur leurs lèvres hideuses. Ils glissent dans la nuit, sans bruit, comme des vers, Venus du fond des temps et du fond des enfers, Pour hanter le sommeil de l'homme qui succombe Sous le poids du remords et le froid de la tombe. On les entend gémir dans le souffle du vent, Appelant à grands cris le dernier des vivants Pour l'entraîner là-bas, dans le gouffre de l'ombre, Où tout n'est que terreur et que silence sombre. Rien ne peut arrêter leur marche de terreur, Ni la force du bras ni la sainte ferveur.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f35.item
Maurice Rollinat, La Mare
La mare est un œil mort au milieu de la plaine, Où se reflète l'ombre et la lune lointaine. Elle garde en son sein le secret des noyés, Et le cri des crapauds sous les joncs déployés. L'eau croupie est un fiel qui ronge la verdure, Une haleine de mort qui sort de la nature, Où les larves de nuit s'agitent en secret Dans le calme effrayant du marais et du pré. On croit voir des bras nus sortir de la vase, Cherchant à retenir celui qui s'extasie Sur la beauté du mal et la fleur du poison. Tout est haine ici-bas et tout est trahison, Dans ce miroir de boue où l'âme se contemple Avant d'entrer enfin dans le funèbre temple.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f42.item
Maurice Rollinat, Le Billard
Le tapis vert ressemble à un champ de bataille Où les billes d'ivoire ont de brusques entailles. Elles roulent sans fin sous le choc du bâton, Comme des cœurs brisés au milieu du salon. On entend le fracas du bois contre la pierre, Pendant que dans le coin se meurt une lumière. Les joueurs sont des morts qui s'ignorent encore, Et qui cherchent le gain sous un masque de mort. La fumée des cigares monte vers le plafond, Dessinant des esprits qui s'en vont dans le fond, Loin du bruit des jetons et du rire des femmes. C'est le jeu du destin où se perdent les âmes, Un tourbillon d'ivoire et de tapis sanglant Où l'on perd sa fortune et son dernier semblant.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f55.item
Maurice Rollinat, La Bibliothèque
Les livres sont des morts alignés sur les planches, Avec leurs dos de cuir et leurs pages toutes blanches. Ils gardent le secret des penseurs disparus, Et le cri des poètes que l'on n'écoute plus. La poussière se pose ainsi qu'un drap de glace Sur les noms oubliés que le temps nous efface. On n'ose pas ouvrir ces cercueils de papier, De peur d'y réveiller un ancien prisonnier Qui viendrait nous conter sa misère et sa peine. Tout n'est que vanité et que parole vaine Dans ce temple de l'ombre et du silence noir. On ne trouve ici-bas aucun éclat d'espoir, Rien que le souvenir d'un monde qui s'écroule Sous le regard de fer de la haine qui roule.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f70.item
Maurice Rollinat, Le Soliloque de la Mort
Je suis la fin de tout et le repos suprême, Celle qui brise enfin le dernier des anathèmes. Je marche sans repos sur la terre et les mers, Moissonnant les vivants au milieu des hivers. Peu importe le rang, la gloire ou la richesse, Je ramène chacun vers sa propre bassesse, Dans le froid de la terre et le noir du tombeau. Je suis le grand silence et le dernier flambeau Qui s'éteint doucement sous le souffle du vide. Je regarde le monde avec mon œil limpide, Savourant chaque instant de votre propre peur. Venez tous dans mes bras, loin de votre douleur, Là où l'on n'entend plus le bruit de la bataille, Et où le temps s'arrête au milieu de l'entaille.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k102831r/f85.item
Présentation
Maurice Rollinat (1846-1903) est le poète des névroses, de l'épouvante et de la nature macabre. Successeur spirituel d'Edgar Allan Poe et d'Amédée Rolland, il connut une gloire fulgurante au cabaret du Chat Noir avant de se retirer dans sa Creuse natale. Son chef-d'œuvre, "Les Névroses" (1883), explore avec une précision chirurgicale les recoins les plus sombres de la psyché humaine : la peur de la mort, la décomposition, le fantastique rural et l'angoisse existentielle. Son lyrisme, souvent qualifié de "satanique" ou de "macabre", se double d'une grande maîtrise de la forme classique. Ami de George Sand et admiré par Leconte de Lisle, il finit sa vie dans une solitude quasi totale, sombrant dans la folie après la mort de sa compagne, devenant lui-même l'un de ces spectres qu'il avait tant chantés.
Bibliographie
Rollinat, Maurice, Dans les brandes, Charpentier, Paris, 1877. Rollinat, Maurice, Les Névroses, Charpentier, Paris, 1883. Rollinat, Maurice, L'Abîme, Charpentier, Paris, 1886. Rollinat, Maurice, La Nature, Charpentier, Paris, 1892. Hugnet, Georges, Maurice Rollinat, poète de l'angoisse, Mercure de France, Paris, 1933.