Le dépôt
549 - ZOOM FAURE
POÈMES
Toutes les nuits (extrait) Il dit j'ai froid quand son corps est brûlant d'une fièvre de vivre ancienne et meurt chaque nuit, main gantée, l'autre nue, un stylo dans les doigts
car « qui meurt à ses lois de tout dire »
partout cherchant la synthèse -le lit est collectif- dans les arbres, la peinture, dans les textes, leurs relations gardées à travers le temps,
à dire amour comme en seize cent trente-sept tandis qu'ailleurs on se couche, tête en bas à supputer sans voir au soleil levant -la chambre est circulaire-
le faux-fuyant des jambes dans les villes où des femmes, apprêtées, dans la nuit défaites, se relèvent d'anciennes couches, s'aspergent de nuit noire arrachée du broc, profitant du sommeil du mort pour lui raser la barbe, le rajeunir, se demander, en l'an 2500, comment sera-ce, une robe à fleurs enserrant leur corps moulé par le printemps, puis sortent le rouge numéro treize à la bouche :
le temps a changé, on entend les avions, la guerre est proche.
Vieux comme la neige Vieux comme la neige, les corbeaux par contraste avaient élu domicile en ces temps de froidure où tout est famine, l'avenir glacial, dans le blanc des tableaux de Bruegel l'Ancien et des livres grattés à la plume où nidifie l'histoire d'oiseaux de malheur alors perchés sur l'épaule - arbre d'exil - tant le froid par nuit blanche est à l'œuvre et tient rigueur aux corps, figeant les sèves, les yeux, un peu de la chaleur humaine.
C'était l'hiver, comme c'est la guerre, on entendait le frottement des oiseaux qui décollent, leurs croix surplombant le monde aux jours de combat décimés. Puis se tut le grondement du ciel.
Et tandis que le deuil tout l'hiver gelé attendait la fonte, de pouvoir enterrer les corps après excavation à ciel ouvert, la douleur resurgit qu'il faudrait commencer à enfouir parmi les croassements.
En ce temps-là En ce temps-là de soirs craintifs où les hommes se signaient sur le seuil avant d'entrer et dormant sous la croix barrée de buis opposaient à Satan la soutane, contre la peur dressaient les chiens pour hurler, mordre à mort, à leur tour, pleutres bêtes, craignant le maître, en ce temps-là d'aucun secours, thérapie dans le noir, la bougie n'apaisait le cri des dormeurs empêtrés dans une histoire impossible à dénouer, la nuit faisant des gestes, des remuements, remords d'anciens méfaits à braire ici-bas oui j'ai péché à la cantonade comme font les hémiones, mulets, bardots issus de croisements insensés, par rétorsion, retour de bâton céleste condamnés à demeurer stériles, se repaître de la raiponce orbiculaire jusqu'à la transaction de l'aube, jour ouvrable où ils saluaient, l'ânonnant, réduit comme un vocable à presque rien Dieu.
Qui va là Qui va là fut longtemps la nuit le cri d'arrêt en vue des reconnaissances, que ne fouillait nul faisceau ni mirador, seulement la torche au plus près des visages enfiévrés par la guerre et l'alerte, la découverte d'humaines faces, autrui détaché du néant, d'une nuit profonde, ici sous les traits de femmes armées et riant sur leurs montures d'un rire édenté, radical
-combien de fois dans le miroir chaque jour se regardaient-elles, jamais, sauf certains soirs dans une lame de couteau entrevoyant déjà dans le profil la solution -
qui demandaient l'asile pour la nuit et se frayaient une tendresse de temps en temps, puis sellaient leurs chevaux dès la première heure, résolues à quitter la clarté sédentaire, pauvre salaire, sans plan, sans soleil, sans but, retrouver la nuit.
Les corps endormis Les corps endormis ont des poses de morts surpris par les hostilités, froides guerres, un bras hélant le sol, tête enfouie sous le manteau en chien de fusil - couvre-feu.
Dans des chambres d'antan les murs déguisés des mensonges de l'occupant racontent les scènes de chasse et brèves de journaux collés à la farine en plusieurs époques, à l'heure où tombait la neige, peut-être à la radio l'inouïe nouvelle : c'est la guerre.
Ainsi brûlait-on, lampe ouverte, la nuit par deux fois, d'un côté l'ombre offerte au mur, de l'autre un rêve exposé qui blanchit les os des êtres aimés.
Les nuits passent ; nous restions face aux murs à scruter la moindre blessure du plâtre - c'étaient là leurs aveux, pauvres murs, ce qu'endure une vie effeuillée par strates jour après jour.
PRÉSENTATION
Étienne Faure est un poète français né en 1960 en Normandie. Il vit et travaille à Paris. Après des études juridiques et en aménagement du territoire, il se consacre à l’écriture et publie dans de nombreuses revues influentes : la NRF, Conférence, Théodore Balmoral, Rehauts, Europe, Le Mâche-Laurier, Pleine Marge, Poezibao, remue.net, Sitaudis, Terre à Ciel, Terres de femmes, Secousse.
Son œuvre, marquée par une exploration de la mémoire, de l’errance, de l’histoire et de la vie urbaine, se distingue par une écriture à la fois précise et onirique, mêlant prose et vers libres. Étienne Faure a reçu plusieurs prix littéraires, dont le prix Max Jacob pour Tête en bas (2019), le prix Alain Bosquet, le prix François-Coppée de l’Académie française pour Vol en V (2022-2023), le prix Apollinaire en 2025.
Il est édité chez Champ Vallon et Gallimard, et ses textes sont traduits en grec, serbe et hongrois. Son travail est souvent associé à une traversée poétique des paysages, des souvenirs et des rencontres, où la ville et la nature se répondent.
BIBLIOGRAPHIE
- Légèrement frôlée, Champ Vallon, 2007
- Vues prenables, Champ Vallon, 2009
- Horizon du sol, Champ Vallon, 2011
- La vie bon train, Champ Vallon, 2013
- Ciné-plage, Champ Vallon, 2015
- Tête en bas, Gallimard, 2018 (prix Max Jacob 2019)
- Et puis prendre l’air, poèmes en prose, Gallimard, 2020
- Vol en V, Gallimard, 2022 (prix Alain Bosquet 2022 ; prix François-Coppée 2023)
- Séries parisiennes, Gallimard, 2024
Pour plus de références et de poèmes, voir Sitaudis, Wikipédia, Babelio, et Maison des écrivains.