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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

519 - ZOOM MERCOEUR

Textes



Le temps a clos pour moi l'avenir et l'espoir, Et mes yeux fatigués ne veulent plus rien voir ; Le ciel de mes beaux jours s'est couvert de nuages ; La barque de ma vie a fait bien des naufrages. Je n'ai pas pu goûter au bonheur de ce monde, Où le mal se présente en sa forme féconde ; Mais l'exil va cesser, le port est devant moi ; Seigneur, j'ai tout souffert en gardant votre loi. Oh ! qu'il est doux enfin de voir la fin du jour, Quand on a bien pleuré l'espérance et l'amour ; Qu'il est doux d'arriver au terme du voyage, Sans regretter les bords ni l'éclat du rivage.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202863n/f403.item




Je n'ai point d'avenir, je n'ai plus d'espérance ; Mon âme est un désert où croît la souffrance ; J'ai vu tous mes amis s'éloigner tour à tour, Et le froid du cercueil remplacer leur amour. On m'avait dit : chantez, la gloire est un beau rêve, C'est un rayon de miel que le malheur achève ; Mais j'ai trouvé partout l'envie et le mépris, Et de mes chants divins j'ai payé trop le prix. Maintenant je m'endors, lasse de cette lutte, Sans que personne ici ne plaigne ma chute ; La terre est un tombeau que j'ai déjà gravi, Et le ciel est le seul pays que j'ai suivi.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202863n/f405.item




Je ne sais quel destin m'appela sur la terre ; J'y vins pour y souffrir et pour y vivre en frère Avec tous les malheurs qui marchent sur nos pas, Et je m'en vais enfin vers de nouveaux climats. Adieu, vallons chéris, adieu, douces retraites, Où j'ai vu s'écouler mes heures de poète ; Adieu, vous que j'aimais, et vous qui m'oubliez, Car mes jours sont par Dieu pour jamais déliés. Un vent glacé descend sur ma tête pensive, Et mon âme s'apprête à gagner l'autre rive ; Je ne demande rien que l'oubli du passé, Et qu'un peu de repos sur mon cœur soit placé.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202863n/f408.item




Que me font vos honneurs et vos vaines louanges, Quand mon âme déjà veut voler avec l'ange ? Vous m'apportez des fleurs quand je n'ai plus de mains, Et vous tracez pour moi de trop larges chemins. Il fallait m'écouter quand je criais d'alarme, Quand mon œil était plein d'une brûlante larme ; Mais vous avez laissé l'enfant mourir de faim, Et vous venez offrir une couronne enfin. Gardez vos lauriers d'or pour des fronts plus superbes, Pour moi je ne veux plus que l'ombre des herbes, Et le silence pur d'un champ abandonné, Où le nom de l'enfant ne soit plus prononcé.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202863n/f411.item




Si j'avais pu choisir ma place dans la vie, Je n'aurais pas cherché la route de l'envie ; J'aurais voulu rester sous mon ciel de Bretagne, Comme une simple fleur au pied de la montagne. J'aurais aimé les champs, la mer et les forêts, Et j'aurais ignoré les titres et les frais ; Mais la muse m'a pris par la main toute jeune, Et m'a fait oublier le repos et le jeûne. Elle m'a dit : marche ! et j'ai marché toujours, Perdant dans ce chemin le repos de mes jours ; Et maintenant, mon Dieu, que la course s'achève, Je reviens vers ton sein comme au bout d'un long rêve.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202863n/f413.item



Présentation


Élisa Mercœur nait à Nantes en 1809. Enfant prodige, elle est élevée par une mère seule dans des conditions précaires et commence à écrire des vers dès son plus jeune âge. Surnommée la Muse armoricaine, elle rencontre un succès précoce dans sa ville natale avant de monter à Paris en 1828 pour tenter de vivre de sa plume. Elle est alors soutenue par les grands noms du romantisme naissant, tels que Chateaubriand et Lamartine, qui voient en elle une figure angélique de la poésie. Cependant, la difficulté de percer dans le milieu littéraire parisien et la pauvreté épuisent rapidement sa santé fragile. Sa poésie, empreinte d'une mélancolie profonde et d'un sentiment de fatalité, exprime la douleur de l'exil et le désir de mort comme seule délivrance. Elle s'éteint prématurément à l'âge de vingt-cinq ans, en 1835, devenant l'un des symboles de la poétesse sacrifiée à son art et à la misère.




Bibliographie

  • Mercœur, Élisa, Œuvres complètes, Paris, Pommeret et Guénot, 1843.
  • Mercœur, Élisa, Poésies de Mlle Élisa Mercœur, Paris, Louis Janinet, 1829.
  • Séché, Léon, Les Muses françaises : Élisa Mercœur, Paris, Mercure de France, 1908.
  • Hartog, Willie G., Élisa Mercœur, sa vie et ses œuvres, Paris, Honoré Champion, 1913.
  • Agon-Gaillot, Françoise, Élisa Mercœur : l'idole aux pieds d'argile, Nantes, Siloë, 1994.