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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

507 - ZOOM SAINT-POL-ROUX

POÈMES



Saint-Pol-Roux, Golgotha


Le vieux chêne se tord comme un géant qui prie Sous le fouet du tonnerre et le poids de la nuit. Il porte dans ses bras toute la bergerie Des rêves que le vent emporte et qu'il poursuit. Le ciel est une plaie où le sang de l'aurore Coule sur les rochers et sur les flots amers, Et l'univers entier semble gémir encore Sous le marteau divin qui forge les enfers. Rien n'est plus grand ici que cette solitude Où l'âme se redresse au-dessus du tombeau, Cherchant dans la douleur sa propre altitude Pour devenir enfin le plus saint des flambeaux. La croix est un espoir qui déchire l'espace Et nous montre le vrai dans le temps qui s'efface.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f660.item




Saint-Pol-Roux, Le Forgeron


Le marteau bat le fer au rythme de mon cœur Et l'étincelle vole au milieu de l'obscur. Je suis le forgeron de ma propre douleur, Celui qui façonne le diamant le plus pur. Le monde est un brasier où la forme s'invente, Où la matière brute devient un cri de feu, Et je regarde enfin, dans cette ombre brûlante, Se dessiner le front et le regard d'un dieu. Ne craignez pas le choc ni la fureur du monde, C'est dans le tremblement que la vie est féconde, C'est dans le choc des mains que naît la liberté. Je forge mon destin sur l'enclume du rêve, En attendant le jour où la lumière se lève Sur le jardin de nacre et de l'éternité.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f665.item




Saint-Pol-Roux, L'Âme des saisons


Le printemps est un mot que la terre murmure À l'oreille du vent et au bord du ruisseau. L'été est un baiser qui mûrit la nature Et l'hiver un repos au creux d'un noir berceau. Chaque saison apporte une nouvelle image, Un reflet de l'esprit sur le miroir des eaux, Et nous portons en nous le plus beau paysage Parmi les fleurs de feu et les chants des oiseaux. Tout est métamorphose et tout est poésie Dans ce grand mouvement que nous avons choisi, Où le poète marche avec son pas de roi. Le temps n'est qu'un sillage au milieu de la grâce, Une écriture d'or que le soleil efface Pour nous laisser tout seuls en face de la loi.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f670.item




Saint-Pol-Roux, Le Manoir


J'ai bâti mon manoir au sommet de la roche Pour ne plus voir passer la foule et son tumulte. Le ciel est mon voisin et le vent qui s'approche Est le seul visiteur que mon esprit consulte. Les murs sont de silence et les toits de prière, Les fenêtres sont d'ombre et les portes d'espoir, Et je regarde enfin la divine lumière Se poser doucement sur le jardin du soir. C'est ici que l'on trouve la paix et la mesure, Loin du monde de fer et de sa morsure, Dans le secret divin de sa propre clarté. Mon âme est un oiseau qui se pose et repose Sur la toiture rouge où l'azur se dépose Au milieu du brouillard et de la vérité.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f675.item




Saint-Pol-Roux, La Supplique


Prends mon cœur, ô Seigneur, et fais-en une rose Qui s'épanouit là-haut dans le champ des étoiles. Prends ma voix, ô Seigneur, et fais qu'elle se pose Comme un oiseau de feu sur la mer et ses voiles. Je ne veux plus de nom et ne veux plus de gloire, Sinon ce peu d'amour au fond de mon miroir, Et la force de croire au milieu de l'histoire Que le jour reviendra dans le creux du soir noir. La poésie est là, dans le geste qui donne, Dans le cri qui pardonne et l'âme qui s'étonne, Dans le regard d'enfant qui cherche le vrai ciel. Laisse-moi m'en aller vers ta propre demeure, Là où l'on ne compte plus ni la peine ni l'heure, Pour boire enfin la source et le divin miel.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1519725h/f680.item



Présentation


Saint-Pol-Roux (1861-1940), dit "le Magnifique", occupe une place centrale et singulière entre le symbolisme et le surréalisme. Retiré dans son manoir de Camaret, face à l'Océan, il a construit une œuvre monumentale qu'il qualifiait d'idéoréalisme, visant à réconcilier l'idée pure et la matière concrète. Sa poésie se caractérise par une démesure d'images, une métaphore constante et un souffle cosmique qui transfigure les éléments du quotidien en symboles sacrés. Le poète est pour lui un "Mage" capable de refaire le monde par le verbe. Tragiquement frappé par la guerre en 1940, sa figure est restée celle d'un ermite de la beauté, dont le lyrisme puissant et la ferveur mystique ont profondément marqué André Breton et les poètes de la modernité.



Bibliographie


Saint-Pol-Roux, Les Reposoirs de la procession, Mercure de France, Paris, 1893. Saint-Pol-Roux, Anciennetés, Mercure de France, Paris, 1903. Saint-Pol-Roux, La Rose et les Épines du chemin, Mercure de France, Paris, 1901. Saint-Pol-Roux, La Réunion des amours, Gallimard, Paris, 1945. Saint-Pol-Roux, Les Traditions de l'avenir, Rougerie, Mortemart, 1974.