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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

498 - ZOOM FORNERET


Xavier Forneret, L’homme noir


Je suis un homme noir dont le cœur est un gouffre Où bouillonnent l’ennui, le désespoir, le soufre ; Ma pensée est un rat qui ronge mon cerveau, Et mon âme ressemble à l’ombre d’un caveau. Je marche dans la nuit sans savoir où je vais, Portant en moi le poids de tous les maux mauvais ; Le monde est un désert, la vie est une fête Où l’on boit le poison qui nous tourne la tête. Ne me demandez pas mon nom ni mon pays, Je suis de ceux-là seuls qui sont les incompris ; Je n’ai pour tout ami qu’un hibou solitaire Qui chante mes regrets au milieu du mystère. Et quand le jour viendra de fermer mes paupières, On jettera mon corps au milieu des carrières.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f152.item




Xavier Forneret, La lune et le mort


La lune est un œil blanc qui regarde la terre Avec un air de glace et un air de mystère ; Elle voit le cercueil qui pourrit dans le bois, Et le mort qui dedans ne fait plus aucun choix. Il attend que le temps vienne manger ses os, Sous le gazon humide et le cri des oiseaux ; Il se souvient parfois qu’il a ri, qu’il a bu, Mais aujourd’hui tout ça n’est plus qu’un mot imbu. Le ver est son amant, la terre est son épouse, Et le silence noir fait une ronde jalouse Autour de sa maison qui n’a pas de fenêtres, Loin du bruit de la vie et du regard des êtres. Dormez en paix, mon frère, en votre lit d’argile, La lune veillera sur votre ombre fragile.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f158.item



Xavier Forneret, Vapeurs de soir


Il est des soirs de pluie où le cœur se déchire, Où l’on voudrait mourir sans avoir rien à dire ; La buée aux carreaux dessine des visages Qui nous parlent tout bas de nos anciens voyages. On entend le vent pleurer comme un enfant perdu, Sur le seuil de la porte où nul n’est attendu ; La bougie en mourant fait une ombre géante Qui danse sur le mur une valse effrayante. Tout est mélancolie et tout est abandon, Dans ce vieux logis noir qui n’a plus de pardon ; On cherche une main douce et l’on ne trouve rien, Sinon le froid de fer du destin de l’ancien. Le passé nous rattrape et le futur nous fuit, Dans le cercle sans fin de la douleur qui luit.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f162.item




Xavier Forneret, Le rêve d’un fou


J’ai rêvé que le ciel était une prison Et que le soleil rouge était une trahison ; Les étoiles tombaient ainsi que des pépins, Au milieu des rochers et au milieu des pins. Les hommes marchaient tous avec leur tête en bas, En disant des sermons qu’ils ne comprenaient pas ; Et les oiseaux chantaient des airs de funérailles, En se crevant le ventre avec des feuilles d'ailles. C'était un monde étrange et tout à fait à l'envers, Où les poissons volaient par-dessus les revers ; Moi j’étais le seul sage au milieu de cette foire, Mais personne ne voulait croire à ma propre histoire. Je me suis réveillé avec un grand dégoût, En voyant que le vrai était pire que tout.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f165.item




Xavier Forneret, L’adieu au lecteur


Ne lisez pas ces vers si vous aimez la vie, Si votre âme n’est pas de ténèbres servie ; Ils sont faits de venin et de bile et de fiel, Et ne connaissent pas l’azur pur de votre ciel. Allez vers les jardins où fleurit l’espérance, Loin de mon écriture et de ma propre souffrance ; Laissez-moi seul ici avec mon désespoir, Qui grandit chaque jour comme un nuage noir. Ma muse est une morte au visage de cire, Qui n'a plus que des pleurs au lieu de son sourire ; Et si vous m'en voulez de ce chant de malheur, Dites-vous que le vrai n’a jamais eu de couleur. Adieu donc, voyageurs du hasard et du jour, Je retourne au silence et à mon propre tour.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1052520/f170.item



Présentation


Xavier Forneret, surnommé "L'Homme noir" par lui-même et ses contemporains, est l'une des figures les plus excentriques et méconnues du romantisme français. Né à Beaune en 1809, il publie à compte d'auteur des œuvres d'une noirceur absolue, marquées par un goût prononcé pour le macabre, l'absurde et le bizarre. Son écriture, souvent fragmentaire et hachée par une ponctuation fantaisiste, annonce par bien des aspects le surréalisme. Forneret cultive une solitude hautaine et désespérée, vivant dans un univers peuplé d'ombres et de visions cauchemardesques. Redécouvert par André Breton au vingtième siècle, il est désormais considéré comme un précurseur des "poètes maudits", dont le génie réside dans sa capacité à transformer l'ennui provincial en une épopée métaphysique sombre et singulière.



Bibliographie


Forneret, Xavier, Vapeurs, poésies, Imprimerie de Blondeau-Dejussieu, Beaune, 1838. Forneret, Xavier, L'Homme noir, Imprimerie de Blondeau-Dejussieu, Beaune, 1835. Forneret, Xavier, Sans titre, par un homme noir, blanc de visage, Imprimerie de Blondeau-Dejussieu, Beaune, 1838. Forneret, Xavier, Encore un an de sans titre par un homme noir, Imprimerie de Blondeau-Dejussieu, Beaune, 1840. Forneret, Xavier, Œuvres, éditées par Willy-Paul Romain, Arcanes, Paris, 1952.