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Σ PLACE AUX POÈMES

/ LIVRE ZOOM

530 - ZOOM GASPAR

POÈMES


« Le Quatrième État de la matière » (Lorand Gaspar, Sol absolu, 1972) Je suis né dans un pays où les pierres parlent, où les arbres sont des dieux, où les rivières chantent des mélodies anciennes, où les montagnes gardent des secrets millénaires.

Je suis né dans un pays où le vent porte des voix, où la terre tremble sous les pas des géants, où le ciel est un livre ouvert, où les étoiles sont des lettres d’un alphabet oublié.

Je suis né dans un pays où les hommes marchent sur des ponts de nuages, où les femmes tissent des rêves avec des fils de lune, où les enfants jouent avec des éclats de soleil, où les vieux racontent des histoires qui n’ont ni début ni fin.

Je suis né dans un pays où la poésie est une prière, où chaque mot est une offrande, où chaque silence est une réponse, où chaque souffle est un poème.

Je suis né dans un pays qui n’existe sur aucune carte, un pays sans frontières, sans drapeaux, sans lois, un pays où l’on vit comme on respire, un pays où l’on meurt comme on s’endort.

Je suis né dans un pays qui est en moi, un pays que je porte comme une blessure, un pays que je chante comme une mélodie, un pays que j’écris comme une élégie.

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« La Transparence » (Lorand Gaspar, Judée, 1980) La lumière traverse les murs, elle passe à travers les corps, elle glisse entre les mots, elle danse sur les silences.

La lumière est un fleuve qui coule sans fin, un fleuve qui lave les souvenirs, un fleuve qui emporte les peines, un fleuve qui dépose des joyaux sur les rives.

La lumière est un miroir qui reflète l’invisible, un miroir qui montre ce qui n’est pas là, un miroir qui cache ce qui est trop clair, un miroir qui brise les illusions.

La lumière est une porte ouverte sur l’infini, une porte qui ne mène nulle part, une porte qui s’ouvre sur le vide, une porte qui se referme sur le mystère.

La lumière est une blessure qui ne saigne pas, une blessure qui ne guérit jamais, une blessure qui est une bénédiction, une blessure qui est une révélation.

La lumière est un mot que je ne peux pas dire, un mot qui se dissout dans l’air, un mot qui s’évanouit dans le silence, un mot qui reste suspendu entre le ciel et la terre.

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« L’Éphémère » (Lorand Gaspar, Feuilles d’observation, 1966) Tout passe, tout fuit, tout s’envole, comme la fumée dans le vent, comme l’ombre à la tombée du jour, comme le rêve au réveil.

Les visages s’effacent, les voix se taisent, les mains se lâchent, les cœurs s’éloignent.

Les villes s’écroulent, les forêts brûlent, les rivières s’assèchent, les montagnes s’usent.

Les mots s’oubliant, les livres se ferment, les chansons se perdent, les poèmes se dispersent.

Mais dans l’éphémère, il y a l’éternel, dans la fuite, il y a la présence, dans l’oubli, il y a la mémoire, dans le silence, il y a la parole.

Dans l’instant qui s’enfuit, il y a l’éternité qui demeure, dans le souffle qui passe, il y a la vie qui persiste, dans la cendre qui tombe, il y a la braise qui couve, dans la nuit qui vient, il y a l’aube qui se lève.

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« Le Désert » (Lorand Gaspar, Judée, 1980) Le désert est un livre ouvert, un livre sans mots, un livre sans pages, un livre sans fin.

Le désert est un miroir brisé, un miroir qui reflète le néant, un miroir qui multiplie les illusions, un miroir qui avale les images.

Le désert est un cœur qui bat, un cœur sans sang, un cœur sans amour, un cœur sans espoir.

Le désert est une bouche qui parle, une bouche sans voix, une bouche sans mots, une bouche sans sons.

Le désert est un œil qui regarde, un œil sans paupières, un œil sans larmes, un œil sans lumière.

Le désert est une main qui tend, une main sans doigts, une main sans caresses, une main sans prise.

Le désert est un pays où l’on marche, un pays sans routes, un pays sans ombres, un pays sans traces.

Le désert est un rêve qui ne finit pas, un rêve sans images, un rêve sans couleurs, un rêve sans réveil.

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« La Nuit » (Lorand Gaspar, Sol absolu, 1972) La nuit est un animal qui se love contre moi, un animal chaud et lourd, un animal qui respire lentement, un animal qui ronronne dans l’ombre.

La nuit est une femme qui me murmure des mots, des mots que je ne comprends pas, des mots qui me bercent, des mots qui m’endorment.

La nuit est un enfant qui joue avec mes souvenirs, un enfant qui casse mes jouets, un enfant qui pleure sans raison, un enfant qui rit sans bruit.

La nuit est un vieux sage qui me raconte des histoires, des histoires sans début ni fin, des histoires qui n’ont ni queue ni tête, des histoires qui sont des énigmes.

La nuit est un fleuve qui m’emporte, un fleuve sans rives, un fleuve sans fond, un fleuve sans courant.

La nuit est un vent qui souffle en moi, un vent qui soulève mes pensées, un vent qui disperse mes rêves, un vent qui emporte mes mots.

La nuit est un feu qui brûle sans flamme, un feu qui consume sans chaleur, un feu qui éclaire sans lumière, un feu qui me consume sans me détruire.

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PRÉSENTATION


Lorand Gaspar, né en 1925 à Târgu Mureș (Roumanie) et mort en 2019 à Paris, est un poète, médecin et traducteur français d’origine hongroise. Il est considéré comme l’un des plus grands poètes contemporains, marqué par une écriture épurée, une profondeur métaphysique et une sensibilité aiguë à la lumière, au silence et à l’éphémère.

Médecin de formation, Lorand Gaspar a exercé en Palestine, en Israël et en France, ce qui a profondément influencé son œuvre. Son expérience de la médecine, de la douleur et de la fragilité humaine se reflète dans ses poèmes, où la poésie devient une forme de guérison et de résistance face à l’absurdité du monde.

Son style, à la fois minimaliste et lyrique, explore les thèmes de la transparence, de la mémoire, de la perte et de la présence. Ses recueils, comme Sol absolu (1972) et Judée (1980), sont des méditations poétiques sur l’existence, la beauté cachée dans l’ordinaire et la quête de sens dans un monde en constante mutation.

Lorand Gaspar a également traduit des œuvres de poètes hongrois et arabe, contribuant ainsi à un dialogue entre les cultures. Son œuvre, souvent comparée à celle de René Char ou Yves Bonnefoy, est une invitation à voir l’invisible et à entendre le silence.


BIBLIOGRAPHIE

  • Sol absolu, Gallimard, 1972.
  • Judée, Flammarion, 1980.
  • Feuilles d’observation, Gallimard, 1966.
  • Approche de la parole, Gallimard, 1978.
  • Carnets de patience, Gallimard, 1982.