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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

400 - ZOOM GILBERT-LECOMTE

Textes





Le vide est une morsure que je porte au flanc comme une blessure de naissance. Je cherche le point de rupture où l être se dissout dans la clarté noire de l absolu. La vie n est qu une habitude de la douleur une répétition de gestes mécaniques dans un décor de carton-pâte. Je veux arracher le masque des apparences pour voir enfin le visage du néant. Ma poésie est un cri jeté contre les parois de verre de la conscience. Je marche dans la rue comme un somnambule qui a oublié le chemin du réveil. Le sang cogne contre mes tempes pour me rappeler que je suis encore prisonnier de cette carcasse de viande et d os. Mais mon esprit est déjà ailleurs dans les zones interdites où la lumière et l ombre se confondent dans un embrasement final. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-roger-gilbert-lecomte.html





Le Grand Jeu n est pas un divertissement mais une tentative de suicide collectif pour atteindre la vie véritable. Nous sommes les enfants terribles qui refusent de jouer le jeu des adultes et de leur morale de cimetière. Nous cherchons la voyance par le dérèglement de tous les sens par l usage des poisons qui ouvrent les portes de la perception. La poésie doit être une expérience limite un saut dans l inconnu sans filet de sécurité. Je me livre à la destruction systématique de mon moi pour que puisse naître l autre celui qui voit à travers les murs et qui entend le chant des étoiles. Tout est à refaire tout est à briser pour retrouver la pureté du chaos originel. Nous ne sommes pas des écrivains mais des dynamiteurs de la pensée. https://www.letemps.ch/culture/roger-gilbert-lecomte-le-poete-du-grand-jeu





La morphine est une amie glacée qui me prend par la main pour m emmener dans les jardins de l oubli. Elle calme l incendie de mes nerfs et transforme ma détresse en une lévitation sans fin. Le monde devient fluide transparent presque supportable sous l influence de cette poussière d ange. Mais le réveil est une chute dans un puits de ronces. La dépendance est le prix à payer pour avoir voulu forcer les serrures de l éternité. Je suis le sacrifié de ma propre quête le cobaye d une métaphysique vécue jusqu au bout du sang. Mes vers sont les traces de cette agonie lucide les relevés topographiques d un homme qui s enfonce chaque jour un peu plus dans sa propre nuit tout en fixant le soleil noir de la vérité. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784





Je regarde mes mains et je ne les reconnais pas elles appartiennent à un étranger qui écrit sous ma dictée. L identité est une farce sinistre une étiquette collée sur un gouffre. Je me sens devenir pierre devenir vent devenir rien. La poésie est l art de l effacement de la disparition progressive de la forme au profit de l essence. Il faut savoir mourir à soi-même pour devenir le monde entier. Je cherche le silence qui se cache derrière les mots la vacuité qui soutient l univers. Ma parole est une tentative désespérée de nommer l innommable de saisir l éclair de l intuition avant qu il ne s éteigne dans la banalité du quotidien. Je suis le veilleur de l invisible le guetteur des abîmes qui refuse de fermer les yeux devant le désastre. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/roger-gilbert-lecomte-le-veilleur





La fin approche et je la vois venir avec une sorte de joie amère. J ai tout donné à mon œuvre j ai brûlé mes meubles et mes souvenirs pour alimenter le feu de ma vision. Il ne reste plus que cette carcasse épuisée et ce regard qui ne veut pas ciller. Je pars sans regrets vers la source de toute connaissance là où le langage n a plus cours. Ne cherchez pas mon message dans les livres mais dans le frisson de l air et dans l éclat du vide. J ai été un passant éphémère un météore qui a traversé votre ciel de plomb. Le Grand Jeu continue sans moi avec d autres sacrifiés d autres chercheurs d absolu. Je m enfonce dans la transparence finale là où l être et le non-être s épousent dans un silence éternel. https://www.crefeco.org/display.php?fr/Revue28/15.html





Présentation de l auteur


Roger Gilbert-Lecomte, né en 1907 à Reims et mort en 1943 à Paris, est l une des figures les plus radicales de la poésie française du vingtième siècle. Fondateur avec René Daumal du groupe et de la revue Le Grand Jeu, il prônait une recherche métaphysique absolue par le biais de l expérimentation poétique et de l usage de drogues. Refusant l esthétisme du surréalisme qu il jugeait trop superficiel, il concevait la poésie comme une ascèse destructive visant à atteindre la vacuité et l unité originelle. Sa vie fut marquée par une marginalité volontaire et une dépendance tragique à la morphine qui le conduisit à une mort précoce dans le dénuement. Son œuvre, d une intensité brûlante et d une lucidité effrayante, reste le témoignage d une quête d absolu vécue sans aucun compromis.



Bibliographie

La Vie l Amour la Mort le Vide et le Vent, 1933. Le Miroir noir, 1937. Testament, 1955. L Horrible Révélation seule, 1971. Arthur Rimbaud, 1971. Œuvres complètes (Gallimard), 1974-1977.