Le dépôt
428 - ZOOM MUSSET
POÈMES
La Nuit de mai
La muse au front pâle, un soir, m’a dit :
« Poète, Prends ton luth, car je veux, ce soir, que tu m’écoutes :
L’air est doux comme un chant, la lune est au zenith,
Et, sans les nuages noirs qui courent sur sa route,
On verrait, dans le ciel bleu, mille étoiles sans nombre,
Comme un troupeau d’agneaux qui paît dans un pré clair.
— Que veux-tu, belle muse ? — Elle a dit : « Un sonnet. »
— Un sonnet ! ô muse ingénue ! Un sonnet ! mais c’est peu…
— Qu’importe ? fais-moi voir ces yeux pleins de lumière,
Ce front pur où la pensée, en un rayon, s’éveille,
Ces cheveux qui font rêve et ces bras qui m’enlacent.
— « Un sonnet ! » — Soit ! mais qu’il soit doux et triste,
Qu’il soit doux comme l’amour, et triste comme lui,
Et que, dans ton cœur pur, il laisse un long frisson,
Comme un baiser d’adieu qui s’efface sur la joue.
Source : Wikisource – Alfred de Musset, La Nuit de mai
La Nuit de décembre
J’ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaîté ;
J’ai perdu jusqu’à l’orgueil
Qui faisait ma prospérité.
Je ne suis plus qu’un cœur triste,
Un luth brisé, dont la voix
S’éteint dans un souffle triste,
Et ne vibre plus qu’une fois.
Source : Wikisource – Alfred de Musset, La Nuit de décembre
Le Souvenir
J’avais une amie,
Et je l’aimais tant, que je n’osais lui dire
`Que parfois, le soir, quand j’étais seul chez moi,
Je rêvais de la voir, et que je souffrais d’amour.
Un jour, elle m’a dit : « Pourquoi donc vous taire ?
Moi, je vous aime aussi. »
— Et depuis ce jour, Je n’ai plus osé lui parler de mon amour.
Source : Wikisource – Alfred de Musset, Le Souvenir
La Confession d’un enfant du siècle (extrait)
J’ai perdu ma jeunesse en rêves abattus, En folles amours, en vaines espérances ; Je n’ai plus rien à dire à mes amis, Et je me sens vieillir sans expérience. Le temps a fui, triste et morne ; Ou plutôt j’ai fui le temps. Je ne sais même plus si j’ai vécu, Si je suis encore un homme.
Source : Wikisource – Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle
À Mademoiselle Zoé le Douairin
Quand je vous vois, belle indifférente,
Passer, le front si calme et si serein,
Sans qu’un seul mot, sans qu’un seul regard même
Révèle un peu de votre cœur incertain,
Je me dis : « Elle est froide, elle est insensible,
Elle ne sait pas aimer ! » — Mais un jour, peut-être,
Un seul regard de vous, un seul mot aimable,
Et je mourrai d’amour, et je mourrai de plaisir.
Source : Wikisource – Alfred de Musset, À Mademoiselle Zoé le Douairin
PRÉSENTATION
Alfred de Musset, né le 11 décembre 1810 à Paris et mort le 2 mai 1857 dans la même ville, est l’un des plus grands poètes et dramaturges du romantisme français. Fils d’une famille bourgeoise cultivée, il est marqué par une éducation littéraire précoce et une sensibilité exacerbée. Son œuvre, à la fois lyrique, théâtrale et narrative, explore les thèmes de l’amour, de la mélancolie, de la jeunesse perdue et de la désillusion, reflétant une vie personnelle tumultueuse et une quête incessante de sens.
Musset est célèbre pour ses poèmes comme La Nuit de mai, La Nuit de décembre, et Le Souvenir, où il exprime une douleur intime et une nostalgie qui résonnent encore aujourd’hui. Son style, caractérisé par une élégance mélancolique et une simplicité apparente, cache une profondeur émotionnelle et une maîtrise technique exceptionnelles. Il a également écrit des pièces de théâtre, comme Les Caprices de Marianne et Lorenzaccio, qui ont marqué l’histoire du théâtre romantique.
Sa vie, marquée par des amours passionnées (notamment avec George Sand) et une santé fragile, a nourri une œuvre où se mêlent lyrisme, ironie et désenchantement. Musset incarne l’archétype du poète romantique, tourmenté par les contradictions de son époque et de son propre cœur. Malgré une carrière littéraire parfois éclipsée par celle de ses contemporains comme Victor Hugo, son influence sur la poésie française reste majeure, et ses textes continuent d’être lus et étudiés pour leur beauté intemporelle et leur résonance universelle.
BIBLIOGRAPHIE
- Alfred de Musset, Poésies complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1993.
- Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, Éditions Flammarion, 2010.
- Alfred de Musset, Théâtre complet, Gallimard, 2005.
- Wikisource – Alfred de Musset
- Gallimard – Alfred de Musset