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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

415 - ZOOM MAHON

Textes




Il restera toujours une part de nous-mêmes qui appartient au silence et aux lieux abandonnés. J'ai vu des hangars désaffectés où les champignons poussent dans l'obscurité, ignorant le fracas du monde extérieur. Ils sont les gardiens d'une patience que nous avons perdue, une forme de vie qui se nourrit de l'oubli et de l'ombre. La poésie devrait être ainsi, une croissance invisible dans les marges de l'histoire, loin des projecteurs et des slogans publicitaires. Je cherche la musique des choses qui ne servent plus à rien, la beauté des gares de triage et des jetées qui s'enfoncent dans la brume. Tout ce qui est fonctionnel finit par mourir, mais ce qui est inutile possède une sorte d'immortalité mélancolique. Nous sommes les témoins d'un monde qui s'efface, des greffiers du déclin qui notent avec précision la chute des feuilles et le rouillement des ancres. https://www.poetryfoundation.org/poems/48270/a-disused-shed-in-co-wexford





Tout ira bien, le soleil brillera encore sur les nappes blanches et les verres de vin. Il y aura une clarté nouvelle dans les rues après la tempête, et nous saurons enfin apprécier le calme des après-midi sans fin. J'ai passé ma vie à attendre une catastrophe qui n'est jamais tout à fait arrivée, ou qui est arrivée si lentement que j'ai fini par l'apprivoiser. Il faut apprendre à vivre dans l'intervalle, dans cet espace entre deux cris où la lumière semble hésiter. La poésie est une lettre de réconciliation adressée au futur, une promesse que la beauté survivra à nos erreurs et à nos lâchetés. Regardez la mer, elle ne se soucie pas de nos frontières ni de nos noms ; elle continue son mouvement de ressac, indifférente et souveraine, nous rappelant que nous ne sommes que des passagers sur un navire de passage. https://www.theguardian.com/books/2020/oct/02/derek-mahon-obituary






Je me souviens de Belfast sous la pluie, de l'odeur du charbon et de la peur qui rôdait au coin des rues. Nous étions enfermés dans nos propres mythologies, prisonniers d'un passé qui refusait de passer. Le poète doit être celui qui brise les miroirs déformants pour regarder la réalité en face, même si elle est amère. J'ai cherché dans l'exil une forme de lucidité que la terre natale me refusait. Voyager, c'est se dépouiller de ses certitudes, c'est accepter d'être personne pour enfin devenir soi-même. Le langage est ma seule patrie, une patrie sans drapeau et sans armée, où les mots sont des refuges pour les âmes errantes. Je trace des cercles sur le sable en attendant que la marée monte, sachant que l'écriture est la seule trace de notre passage que le vent ne peut pas tout à fait effacer. https://www.irishtimes.com/culture/books/derek-mahon-the-poetry-of-an-unstable-world-1.4371465




La nuit est une toile immense où les étoiles ne sont que des accrocs de lumière. Je contemple l'immensité depuis mon balcon et je me sens dérisoire et magnifique à la fois. L'astronomie devrait être le premier livre de tout poète, pour lui apprendre l'humilité et la précision. Nous ne sommes que de la poussière d'étoiles qui a appris à parler, une brève étincelle de conscience dans le noir absolu. Tout ce que nous construisons, nos empires, nos cités, nos poèmes, n'est qu'un défi jeté à l'entropie. Mais c'est dans ce défi que réside notre grandeur. Je préfère la clarté d'un vers bien taillé à toutes les métaphysiques vaporeuses. La poésie est une science exacte du cœur, une tentative de cartographier l'ineffable avec les outils rudimentaires du langage humain. https://www.britannica.com/biography/Derek-Mahon




Le temps n'est pas une ligne droite, c'est un cercle qui se referme sur lui-même. J'arrive au soir de ma vie avec plus de questions que de réponses, et c'est très bien ainsi. J'ai aimé le jazz, les chats, le vin blanc et le silence des bibliothèques à l'heure où le soleil décline. J'ai essayé de dire la vérité, ou du moins de ne pas trop mentir. La poésie m'a sauvé de l'ennui et du désespoir, elle a été ma bouée de sauvetage dans l'océan de l'absurde. Ne me cherchez pas sous une stèle de marbre, mais cherchez-moi dans le rythme d'une phrase qui s'achève, dans le soupir du vent dans les pins, ou dans l'éclat d'une vitre au coucher du soleil. Tout est là, tout a toujours été là, dans la simplicité terrible et merveilleuse d'être au monde, simplement au monde, avant que l'ombre ne nous recouvre. https://www.independent.ie/entertainment/books/derek-mahon-a-poet-of-rare-grace-and-irony-39581977.html



Présentation de l'auteur


Derek Mahon, né en 1941 à Belfast et mort en 2020 à Cork, est l'un des poètes irlandais les plus éminents de sa génération. Souvent associé à Seamus Heaney et Michael Longley au sein du groupe de Belfast, il s'en distingue par un cosmopolitisme marqué et une sensibilité plus urbaine et ironique. Sa poésie, d'une grande maîtrise formelle, explore les thèmes de l'aliénation, du déclin industriel, de l'écologie et de la quête de sens dans un monde post-religieux. Traducteur brillant de poètes français comme Racine, Baudelaire ou Jaccottet, il a su allier une érudition classique à une observation mélancolique du monde contemporain, devenant une voix incontournable de la littérature européenne.



Bibliographie


Night-Crossing, 1968. Lives, 1972. The Snow Party, 1975. Poems 1962-1978, 1979. Antarctica, 1985. The Hudson Letter, 1995. Life on Earth, 2008.