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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

405 - ZOOM MEYRAT

Textes



Je suis l ombre qui marche à côté de mes frères, celui qui écoute le silence entre leurs cris. Le Grand Jeu n était pas pour moi une affaire de mots, mais une présence constante, une certitude physique de l invisible. À Reims, dans l obscurité de nos chambres, nous sentions le souffle d un autre monde passer sur nos visages. J ai cherché la vérité dans l effacement, dans la disparition du moi social au profit de l être essentiel. La poésie est un secret que l on murmure à l oreille de la nuit, une trace de pas sur la neige avant que le soleil ne se lève. Nous étions des guetteurs d abîmes, des enfants perdus dans la forêt des signes, cherchant la clairière où tout s explique enfin. Ma voix est ténue, mais elle porte en elle toute la ferveur de notre pacte de jeunesse. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k39467v





Tout est simulacre et théâtre d ombres, sauf cette étincelle de conscience qui refuse de s éteindre. J ai vu mes amis s emballer pour des visions grandioses, mais j ai préféré rester sur le seuil, là où l air est le plus pur. La poésie est une économie de l âme, un dépouillement nécessaire pour ne pas s encombrer de l inutile. Je regarde les objets familiers comme s ils étaient les vestiges d une civilisation disparue. Une table, une chaise, une lampe deviennent les jalons d une géographie métaphysique que nous seuls savions cartographier. Le Grand Jeu était notre boussole, notre étoile polaire dans la tempête du siècle. Même dans le silence, nous continuions de communiquer par des fils invisibles, unis par une même soif d absolu qui ne trouvait aucune eau pour s apaiser. https://www.letemps.ch/culture/robert-meyrat-le-quatrieme-homme







Il faut savoir se perdre pour se trouver, s enfoncer dans l obscurité pour découvrir la lumière noire du vide. J ai vécu dans la marge, loin des projecteurs et de la gloire littéraire, car la vérité n a que faire de la publicité. Ma poésie est un journal intime de l invisible, une suite de notations sur le passage des nuages et le tremblement de la lumière. Je n ai jamais cherché à convaincre, seulement à témoigner de cette étrange sensation d être ici et ailleurs en même temps. Nous étions des passagers clandestins dans le train de la réalité, observant les paysages défiler avec une indifférence souveraine. Le Grand Jeu était notre refuge, notre forteresse de verre contre la vulgarité du monde et la bêtise des foules sentimentales. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-le-grand-jeu-meyrat.html





La mort n est qu un changement de rythme, une transition vers une forme de présence plus subtile. J ai vu Roger et René partir avant moi, emportant avec eux une part de notre secret. Je suis resté le gardien des cendres, le témoin de cette aventure qui fut plus une vie qu une œuvre. La poésie est ce qui reste quand on a tout oublié, ce parfum de l éternité qui s attache aux choses les plus simples. Je marche dans la ville et je reconnais nos fantômes au coin des rues, leurs rires résonnent encore dans les murs de Reims. Nous n avons pas échoué, car nous avons vécu selon notre propre loi, sans jamais trahir l enfant que nous étions. Le Grand Jeu continue dans le silence des bibliothèques et dans le cœur de quelques chercheurs solitaires. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784





Quand je fermerai les yeux, je rejoindrai la source unique, celle où toutes nos paroles se fondent dans une même clarté. J ai écrit peu, mais j ai vécu chaque mot comme une expérience de mort et de résurrection. Ma poésie est une prière laïque, une offrande au vide qui nous entoure et nous soutient. Ne cherchez pas en moi un poète, mais un homme qui a essayé de rester éveillé pendant que les autres dormaient. Le Grand Jeu fut ma vie entière, ma seule boussole dans ce labyrinthe d apparences. Je pars sans bagages, le cœur léger, prêt à affronter le dernier mystère avec la curiosité d un nouveau-né. Adieu mes frères de lumière, le voyage s achève ici pour mieux recommencer ailleurs, dans la transparence totale de l esprit libéré de ses chaînes de chair. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/robert-meyrat-la-presence-discrete



Présentation de l auteur


Robert Meyrat, né en 1907 à Reims et mort en 1997, est le membre le plus discret et le plus secret du quatuor fondateur du Grand Jeu. Ami d enfance de René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte au lycée de Reims, il participa activement à toutes les recherches métaphysiques et poétiques du groupe. Contrairement à ses compagnons, il publia très peu de son vivant, préférant vivre son exigence spirituelle dans une certaine marginalité et un retrait volontaire de la scène littéraire. Son œuvre, redécouverte tardivement, témoigne d une sensibilité extrême et d une recherche de dépouillement qui s accorde parfaitement avec l idéal de voyance et de vacuité prôné par le mouvement. Il resta jusqu à la fin de sa longue vie le témoin fidèle de l aventure du Grand Jeu.




Bibliographie



Textes dans la revue Le Grand Jeu, 1928-1932. L Éveil des Phantomes (textes collectifs), 1930. Poèmes de la chambre close, 1985. Le Grand Jeu, correspondance et documents, 1992. L Ombre du Grand Jeu, entretiens, 1995.