Le dépôt
404 - ZOOM VAILLANT
Roger Vailland, membre fondateur du Grand Jeu
Textes
Nous étions des enfants terribles à Reims, unis par un pacte de sang et de poésie. Le Grand Jeu n était pas une distraction de lettrés, mais une tentative désespérée de briser le cercle de la conscience bourgeoise. Je cherchais alors la voyance dans les recoins les plus sombres de la ville, entre les caves de champagne et les terrains vagues. Nous voulions tout mettre à plat, tout recommencer, même si cela devait passer par notre propre destruction. Ma poésie d alors était un cri de guerre contre l ennui, une exigence d absolu qui ne supportait aucune tiédeur. Nous étions des mystiques sans Dieu, des prophètes du vide, lançant nos rêves comme des pavés contre les vitrines d une société moribonde. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k39467v
L existence est une partie de plaisir et de mort, un jeu où il faut savoir miser son âme sans trembler. J ai appris la discipline auprès de mes frères du Grand Jeu, mais j ai dû m en écarter pour affronter la réalité du siècle. La poésie a cédé le pas à l action, au journalisme, à la résistance. Mais au fond de moi, la règle du jeu est restée la même : une lucidité glacée, un refus des illusions sentimentales, une recherche de la qualité d être. Être libre, c est savoir se donner des lois plus dures que celles des autres. Je regarde mes personnages de roman comme des pièces sur un échiquier, des êtres qui cherchent leur propre souveraineté dans un monde de contraintes et de violence. https://www.letemps.ch/culture/roger-vailland-le-souverain
Le plaisir est une ascèse, une manière de se tenir droit face au néant. Je n aime pas la mollesse des cœurs, je préfère la précision du geste, la clarté du style, la fureur maîtrisée. Que ce soit dans la lutte politique ou dans l étreinte amoureuse, je cherche cet instant de tension extrême où l homme devient enfin lui-même, débarrassé des scories de la morale commune. Le vrai révolutionnaire est un homme de goût qui refuse la laideur du monde et la médiocrité de la condition humaine. Mon encre est faite de sang et de vin, une écriture sèche et nerveuse qui va droit au but sans s attarder sur les paysages. La vie est trop courte pour être vécue autrement qu avec une intensité totale et méprisante. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/3436034-roger-vailland-entretien.html
J ai vu la guerre, les camps, la mort au travail, et j en suis revenu avec une certitude : l homme est responsable de son propre destin. Il n y a pas de fatalité, seulement des rapports de force et des choix de vie. Ma littérature est un exercice de démystification, un scalpel qui fouille les plaies de la société pour en extraire la vérité. Je ne crois pas à la poésie qui console, je crois à celle qui réveille et qui arme l esprit. Il faut savoir rompre avec son passé, avec sa classe, avec ses propres faiblesses pour devenir un homme de chair et d acier. La souveraineté est à ce prix : un détachement souverain vis-à-vis des honneurs et une fidélité absolue à sa propre loi intérieure. https://www.viceversa-litterature.ch/author/3784
Quand le rideau tombera, je ne veux pas de larmes ni de prières. J ai vécu comme un libertin du Grand Jeu, un amateur de risques et de beauté. J ai aimé les voitures rapides, les femmes exigeantes, les idées dangereuses et le silence des montagnes du Jura. Mon œuvre est mon testament, un guide pour ceux qui veulent vivre sans maître et sans esclave. J ai cherché la fête jusque dans le combat, la grâce jusque dans l agonie. Que l on se souvienne de moi comme d un homme qui a refusé d être dupe, qui a joué sa partie jusqu au bout avec une élégance sauvage. Le reste n est que littérature, et la littérature ne m intéresse que si elle aide à mieux mourir, c est-à-dire à mieux vivre. https://www.bibliotheca-reveriana.ch/roger-vailland-le-jeu-et-la-loi
Présentation de l auteur
Roger Vailland, né en 1907 à Acy-en-Multien et mort en 1965 à Meillonnas, est un écrivain, essayiste et dramaturge français au parcours singulier. Membre fondateur du groupe Le Grand Jeu à Reims avec Daumal et Gilbert-Lecomte, il fut profondément marqué par cette quête métaphysique de jeunesse. Il s en détacha pour devenir grand reporter, résistant, puis romancier à succès, recevant le prix Interallié pour Drôle de jeu et le prix Goncourt pour La Loi. Son œuvre, influencée par le marxisme et un libertinage lucide inspiré des auteurs du dix-huitième siècle, explore les thèmes de la souveraineté individuelle, de l engagement politique et de la recherche du plaisir comme éthique de vie.
Bibliographie
Drôle de jeu, 1945. Les Mauvais Coups, 1948. Bon pied, bon œil, 1950. Beau Masque, 1954. La Loi, 1957. La Fête, 1960. Écrits de jeunesse (Le Grand Jeu), 1981.
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