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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

414 - ZOOM HEANEY

Textes



Entre mon index et mon pouce, la plume trapue repose ; comme un fusil, elle est blottie. Sous ma fenêtre, un bruit de succion net quand le fer de la bêche s'enfonce dans le sol graveleux : mon père bêche. Je regarde en bas jusqu'à ce que sa croupe tendue entre les plates-bandes s'abaisse et se relève vingt ans plus tard, s'abaissant en rythme parmi les rangées de pommes de terre où il bêchait. Le vieux savait manier une bêche, tout comme son vieux à lui. Mon grand-père coupait plus de tourbe en un jour que n'importe quel autre homme sur la tourbière de Toner. Parfois, je m'arrêtais pour admirer la coupe nette du tranchant. Mais je n'ai pas de bêche pour suivre des hommes comme eux. Entre mon index et mon pouce, la plume trapue repose. Je vais bêcher avec elle. https://www.poetryfoundation.org/poems/47055/digging





Toute une semaine, le matin, les cloches de l'école résonnaient sans me concerner, alors que j'attendais dans l'infirmerie. À deux heures, nos voisins me ramenèrent à la maison. Je vis mon père pleurer dans le vestibule, lui qui avait toujours affronté les funérailles sans ciller. Puis le bébé cria dans son landau, et j'eus honte de la compassion des vieux messieurs qui se levaient pour me serrer la main. Ma mère tenait ma main dans la sienne, poussant de temps en temps un soupir sans larmes. À dix heures, le cadavre arriva dans son cercueil. Le lendemain matin, je montai dans la chambre. Des perce-neige et des bougies éclairaient le chevet du lit. Il était là, dans une boîte de quatre pieds, comme s'il dormait dans son berceau. Pas de blessure apparente, juste la marque d'un choc sur la tempe. Une boîte de quatre pieds, un pied pour chaque année.

https://www.poetryfoundation.org/poems/47054/mid-term-break





Je sens sur mon visage le vent des tourbières, ce souffle qui vient du fond des âges et qui porte l'odeur de la terre mouillée. J'ai vu les corps noirs et préservés sortir de la vase, victimes sacrifiées à des dieux que nous avons oubliés. Leurs yeux sont fermés sur un secret de deux mille ans, leurs cheveux sont roux comme la rouille du fer. La tourbière est une mémoire qui ne laisse rien échapper, elle garde le souvenir des lances et des cris autant que celui des amours perdues. Nous marchons sur un sol qui tremble, sur des couches de temps superposées comme les pages d'un livre de chair. Le poète est celui qui descend dans cette obscurité pour ramener à la lumière les racines de notre douleur commune, cette violence qui coule dans nos veines comme une eau souterraine et amère. https://www.bl.uk/collection-items/north-by-seamus-heaney





La langue est une terre qu'il faut labourer avec soin pour en extraire la musique des origines. J'écoute le craquement des voyelles et le choc des consonnes comme on écoute le bruit des galets dans le ressac de l'Atlantique. Chaque mot a un poids, une texture, une odeur de ferme et de sel. Je veux une poésie qui ait la solidité d'un mur de pierres sèches, une poésie qui puisse résister au vent de l'histoire et à la fureur des hommes. Nous habitons un pays de frontières et de barbelés, mais le langage ignore les démarcations des cartographes. Il circule entre les générations, portant les rêves des laboureurs et les chants des exilés. Écrire, c'est retrouver le rythme premier du souffle, ce battement de cœur qui nous lie à la roche et à l'herbe grasse de nos vallées perdues. https://www.nobelprize.org/prizes/literature/1995/heaney/lecture/




Le ciel d'Irlande est une immense voile grise qui se déchire parfois pour laisser passer une clarté divine. J'ai vu la lumière d'octobre tomber sur les champs de chaume avec une douceur de bénédiction. Tout est calme, tout semble figé dans une attente éternelle, et pourtant tout travaille sourdement sous la surface. La vie est un miracle quotidien que nous oublions de célébrer dans notre hâte de parvenir. Je m'arrête devant un puits, devant un arbre, devant le geste d'un artisan, et je vois l'infini qui se cache dans la simplicité du faire. Ma poésie est une humble action de grâces pour la beauté du monde, pour la ténacité de la vie malgré l'ombre des fusils et le fracas des bombes. La paix n'est pas une absence de guerre, c'est une présence de l'esprit à la splendeur de l'instant présent. https://www.britannica.com/biography/Seamus-Heaney




Présentation de l'auteur


Seamus Heaney, né en 1939 en Irlande du Nord et mort en 2013 à Dublin, est l'un des poètes de langue anglaise les plus célèbres du vingtième siècle, lauréat du prix Nobel de littérature en 1995. Issu d'une famille catholique de fermiers, il a placé au cœur de son œuvre la relation entre l'homme, la terre et le langage. Sa poésie, d'une grande richesse sensorielle et physique, explore l'identité irlandaise, les racines rurales et les tensions politiques des Troubles, tout en atteignant une dimension universelle par sa méditation sur le temps et la mémoire. Traducteur remarquable (notamment de Beowulf), il a su réconcilier la tradition classique et la force brute du terroir, devenant une autorité morale et poétique respectée dans le monde entier.



Bibliographie


Death of a Naturalist, 1966. North, 1975. Field Work, 1979. The Haw Lantern, 1987. Seeing Things, 1991. The Spirit Level, 1996. Human Chain, 2010.