Le dépôt
ART CONCEPTUEL
« Quelle Mouche l’a piqué ? » Joseph Kosuth
https://www.youtube.com/watch?v=lKDn6uw_hUA
en quoi l'écriture poétique peut-elle être qualifiée d'art conceptuel ?
L'écriture poétique peut être qualifiée d'art conceptuel lorsqu'elle déplace l'intérêt du texte lui-même (l'objet fini, le poème lyrique) vers le dispositif ou l'idée qui l'a généré.
Alors que la poésie traditionnelle mise sur l'émotion et l'expression de soi, la poésie conceptuelle (souvent appelée Conceptual Writing) adopte les codes de l'art contemporain des années 1960 : le langage n'est plus un vecteur de sens, mais une matière brute.
Textes : Les fondements de la poésie conceptuelle
L'écriture poétique devient "art conceptuel" à travers plusieurs mécanismes de rupture :
• La primauté de l'idée sur la lecture : Comme l'affirmait l'artiste Sol LeWitt pour les arts plastiques, « l'idée devient la machine qui fait l'art ». En poésie conceptuelle, le lecteur n'a parfois pas besoin de lire l'œuvre en entier pour en comprendre l'essence. Par exemple, le projet consistant à recopier chaque mot d'un journal (comme Kenneth Goldsmith) vaut plus par son intention que par sa lecture linéaire.
• L'écriture "non-créative" (Uncreative Writing) : À l'opposé du génie romantique, le poète conceptuel utilise le copier-coller, la compilation de données ou la transcription pure. L'acte poétique réside dans la sélection et le cadrage du texte préexistant, et non dans l'invention de métaphores.
• La contrainte comme moteur : Héritée de l'Oulipo, la contrainte devient ici un protocole quasi-industriel ou informatique. Le texte est le résultat automatique d'un algorithme mental ou matériel.
Pourquoi ce qualificatif ?
On parle d'art conceptuel car le poème n'est plus un "objet de beauté" autonome. Il devient une performance mentale ou une critique de l'information. L'œuvre n'est pas ce qui est écrit sur la page, mais le questionnement qu'elle déclenche sur la nature même de l'auteur et du langage à l'ère numérique.
Bibliographie
• Goldsmith, Kenneth. L’écriture sans écriture : Du copier-coller en littérature. (Éditions Jean Boîte, 2018).
https://www.jean-boite.fr/product/l-ecriture-sans-ecriture
• Perloff, Marjorie. Unoriginal Genius: Poetry by Other Means in the New Century. (University of Chicago Press, 2010).
https://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/U/bo10226871.html
• Place, Vanessa & Fitterman, Robert. Notes on Conceptualisms. (Ugly Duckling Presse, 2009).
https://uglyducklingpresse.org/publications/notes-on-conceptualisms/
• Dworkin, Craig. The Fate of Echo. (Introduction à l'anthologie Against Expression).
https://www.triquarterly.org/reviews/against-expression-anthology-conceptual-writing
Pour illustrer concrètement comment l'écriture bascule dans l'art conceptuel, analysons l'une des œuvres les plus emblématiques du genre : "Day" de Kenneth Goldsmith, publiée en 2003.Textes : L'œuvre "Day" comme protocole
Le projet de Kenneth Goldsmith pour Day est d'une simplicité radicale et brutale : il a recopié l'intégralité de l'édition du journal The New York Times du vendredi 1er septembre 2000, de la première à la dernière page.
• Le contenu : Tout y passe. Les articles de géopolitique, les cours de la bourse, les petites annonces, les scores sportifs et même les codes-barres ou les mentions légales en bas de page.
• Le geste : L'auteur ne change pas un mot. Il déplace simplement l'information d'un support (le journal éphémère) vers un autre (le livre massif de plus de 800 pages).
• Le résultat : Le texte devient illisible par sa densité, mais il acquiert une dimension sculpturale. On ne lit plus "les nouvelles", on contemple "une journée de données".
Présentation : Analyse du dispositif conceptuel
L'œuvre fonctionne selon trois axes qui définissent son caractère "art conceptuel" :
1. La réification du langage
Dans la poésie classique, le mot est une fenêtre vers une image (ex: le mot "fleur" évoque une fleur). Ici, le mot est un objet. En accumulant des milliers de lignes de textes publicitaires et de faits divers, Goldsmith transforme le langage en une masse de matière grise, compacte et physique.
2. L'effacement de l'intentionnalité
L'auteur n'exprime aucun sentiment sur les événements du 1er septembre 2000. Il agit comme un scanner humain. Cette absence de subjectivité déplace l'intérêt vers le système de sélection : pourquoi cette date ? Pourquoi ce journal ? L'art réside dans le choix du cadre, pas dans le contenu du cadre.
3. Le contexte comme créateur de sens
Statut du texte : Document éphémère + Monument littéraire pérenne
Bibliographie
• Goldsmith, Kenneth. Day. (The Figures, 2003).
https://www.spdbooks.org/Products/1930589202/day.aspx
• Bourriaud, Nicolas. Postproduction : La culture comme scénario : comment l'art réinterprète le monde contemporain. (Presses du Réel, 2002).
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=125
• Epstein, Andrew. Attention Equals Life: The Pursuit of the Everyday in Contemporary Poetry and Culture. (Oxford University Press, 2016).
https://global.oup.com/academic/product/attention-equals-life-9780199323524
• Perloff, Marjorie. The Poetics of Indeterminacy. (Northwestern University Press, 1981 - pour les racines du mouvement).
https://www.nupress.northwestern.edu/9780810117648/the-poetics-of-indeterminacy/
Penser le Présent / Joseph kosuth
https://www.youtube.com/watch?v=bNxDsMxsA4I
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