Le dépôt
662 - ZOOM JOIE
SÉLECTION DE TEXTES
LA JOIE
SÉLECTION DE TEXTES
L'Héroïsme de la Joie (Alain)
Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté. Tout homme qui se laisse aller est triste. [...] Il n'y a rien de plus beau qu'un homme qui décide d'être joyeux. Mais il faut savoir que la joie est une cause, et non pas un effet. Ce n'est pas parce que l'on est heureux que l'on sourit ; c'est parce que l'on sourit que l'on est heureux. La joie est une vertu d'ordre. (Extrait de Propos sur le bonheur, Gallimard, 1928, Propos XCIII)
La Joie montante (Gaston Bachelard)
La joie est une puissance d'ascension. Elle est la force qui nous allège. [...] Tout ce qui monte est en joie ; tout ce qui est en joie monte. L'imagination aérienne est la dynamique même de cette joie qui ne se contente pas de contempler le bleu, mais qui veut le conquérir. (Extrait de L'Air et les Songes, José Corti, 1943)
Le Chant d'ivresse (Friedrich Nietzsche)
Le monde est profond, et plus profond que ne l'a jamais pensé le jour. Profonde est sa douleur —, la joie — est plus profonde encore que la souffrance. La douleur dit : Passe et péris ! Mais toute joie veut l'éternité —, veut la profonde, la profonde éternité ! (Extrait de Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Henri Albert, Mercure de France)
La Joie devant la mort (Georges Bataille)
La joie est la recherche de l'instant où l'être se brise. [...] Il y a dans la joie une dimension tragique, une communication par la blessure. Ce n'est pas un plaisir, c'est une consumation. C'est le rire devant la mort, non par mépris, mais par l'affirmation d'un excès qui nous dépasse. (Extrait de L'Expérience intérieure, Gallimard, 1943)
Matinée d'ivresse (extrait des illuminations - Rimbaud)
MATINÉE D'IVRESSE
O mon Bien ! ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendus à l'ancienne inharmonie. O maintenant nous si dignes de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par un débandement de parfums.
Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, soyez sacrés par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rusticité, voici que cela finit par des vagues de feu.
Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1521191s/f191.item
PRÉSENTATION
La joie explorée par ces auteurs s'éloigne radicalement du simple contentement pour devenir une éthique de combat ou une expérience métaphysique. Pour Alain, elle est une discipline de la volonté contre le penchant naturel à la tristesse. Bachelard l'identifie à une dynamique de l'esprit, un mouvement ascensionnel qui libère de la pesanteur. Chez Nietzsche, la joie acquiert une profondeur tragique : elle est l'affirmation éternelle de la vie qui englobe la douleur elle-même. Enfin, pour Bataille et Rimbaud, elle se situe au point de rupture, là où l'individu se consume dans un excès sacré, transformant l'existence en une illumination souveraine et violente.
BIBLIOGRAPHIE
- Alain, Propos sur le bonheur, Paris, Gallimard, 1928.
- Gaston Bachelard, L'Air et les Songes, Paris, José Corti, 1943.
- Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. fr. Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1898.
- Georges Bataille, L'Expérience intérieure, Paris, Gallimard, 1943.
- Arthur Rimbaud, Illuminations, Paris, La Vogue, 1886.