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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

10 - ZOOM RÉDA

POÈMES



Les Ruines de Paris


Je me souviens des rues où je marchais seul,

Où les réverbères, comme des sentinelles,

Veillaient sur un Paris endormi et sans couleur.

Les façades lépreuses, les trottoirs qui brillent

Sous la pluie fine, et les cafés déserts,

Où le temps s’étire en une lente agonie.

Je me souviens des visages pâles,

Des ombres qui glissaient le long des murs,

Des voix étouffées, des rires sans éclat,

Des nuits sans étoiles, des matins sans chaleur.

Paris était un livre ouvert, mais illisible,

Un labyrinthe de signes et de mystères.

Je me souviens des ponts qui tremblaient,

Des ponts de fer, des ponts de pierre,

Des ponts qui menaient nulle part,

Ou peut-être vers un autre temps,

Un temps où les mots avaient un sens,

Où les rêves n’étaient pas des mensonges.

Je me souviens des jardins abandonnés,

Des bancs vides, des statues sans regard,

Des allées où plus personne ne marchait,

Où l’herbe poussait entre les pavés,

Où le vent soufflait des feuilles mortes,

Comme un souffle de l’éternel automne.

Je me souviens des gares désertes,

Des trains qui partaient sans moi,

Des horloges arrêtées,

Des valises oubliées, des adieux sans larmes.

Paris était une ville fantôme,

Un décor de théâtre après la représentation.

Source : Poésie française – Jacques Réda, Les Ruines de Paris



Amen

Je ne crois pas en Dieu, mais parfois le soir,

Quand la lumière décline et que les ombres

S’allongent sur les murs comme des prières, J

e murmure un amen, sans savoir pourquoi.

Un amen pour les jours qui s’en vont,

Pour les visages qui s’effacent,

Pour les mots qui se perdent dans le vent,

Pour les rêves qui ne se réalisent pas.

Un amen pour les rues désertes,

Pour les maisons qui s’écroulent,

Pour les arbres qui tombent sans bruit,

Pour les oiseaux qui ne chantent plus.

Un amen pour les amours finies,

Pour les lettres qui ne seront jamais envoyées,

Pour les promesses qui ne seront pas tenues,

Pour les espoirs qui s’envolent comme des feuilles mortes.

Un amen pour la vie qui passe,

Pour le temps qui nous emporte,

Pour la nuit qui tombe sur nos épaules,

Pour la solitude qui nous enveloppe.

Un amen, simplement, comme un souffle,

Comme un dernier soupir avant le silence,

Comme une offrande à l’inconnu,

Comme un signe de paix dans la tempête.

Source : Poésie.net – Jacques Réda, Amen



La Liberté des rues

Je marche dans les rues, libre et sans but,

Comme un flâneur qui n’a rien à perdre,

Si ce n’est le temps, ce bien si précieux

Que je dépense sans compter, sans regret.

Les rues sont mes livres, mes poèmes,

Mes tableaux, mes musiques, mes rêves.

Chaque pas est une strophe, chaque regard

Un vers qui s’écrit dans l’éphémère.

Je ne cherche rien, sinon peut-être

À me perdre pour mieux me retrouver,

À m’oublier pour exister enfin,

À disparaître pour renaître.

Les rues sont mes complices, mes amantes,

Mes confesseurs, mes juges, mes amis.

Elles me parlent dans leur langage secret,

Elles me racontent des histoires sans fin.

Je marche, et chaque pas est une victoire,

Un défi lancé à l’ennui, à la routine,

À la morne répétition des jours.

Je marche, et je suis vivant.

Je marche, et je suis libre.

Source : La Poésie française – Jacques Réda, La Liberté des rues



Retour au calme

Le soir tombe sur la ville endormie,

Les bruits s’estompent, les lumières pâlissent,

Et dans le silence qui s’installe,

Je sens mon cœur battre à l’unisson.

Les rues se vident, les cafés ferment,

Les derniers passants pressent le pas,

Les ombres s’allongent, les murs se taisent,

Et la nuit enveloppe tout de son manteau.

Je rentre chez moi, las mais apaisé,

Avec le sentiment d’avoir vécu,

D’avoir vu, d’avoir entendu,

D’avoir été là, simplement.

Les souvenirs du jour défilent,

Comme un film en accéléré,

Les visages, les voix, les rires,

Les rencontres, les adieux.

Et demain sera un autre jour,

Avec ses promesses, ses mystères,

Ses espoirs, ses déceptions,

Ses bonheurs, ses peines.

Mais ce soir, il y a le calme,

Le calme après la tempête,

Le calme qui permet de respirer,

De se recueillir, de se retrouver.

Source : Poésie française – Jacques Réda, Retour au calme



Le Cycliste

Il passe, le cycliste, dans un bruit de chaîne,

Un cliquetis de rayons, un froissement d’air.

Il est penché sur son guidon, les yeux fixes,

Le visage tendu vers l’horizon lointain.

Il semble voler, léger, presque sans poids,

Comme si la route n’était qu’un rêve,

Comme si le vent portait ses roues,

Comme si la terre n’avait plus de prise.

Il est seul, mais il n’a pas peur,

Il avance, il fend l’espace,

Il défie le temps, il brave la distance,

Il est libre, il est vivant.

Et moi, je le regarde passer,

Envieux de sa vitesse, de son audace,

De sa détermination, de sa grâce,

De cette façon qu’il a de dompter l’instant.

Je me dis que la vie est comme lui,

Une course effrénée vers l’inconnu,

Un équilibre précaire entre chute et envol,

Un défi permanent à la gravité.

Source : Poésie.net – Jacques Réda, Le Cycliste



PRÉSENTATION


Jacques Réda, de son vrai nom Jacques Reda, est né le 29 juin 1929 à Lunéville (Meurthe-et-Moselle) et mort le 25 mai 2021 à Paris. Il est l’un des poètes français les plus originaux et les plus marquants de la seconde moitié du XXe siècle. Son œuvre, à la fois discrète et puissante, explore des thèmes comme la flânerie urbaine, la mémoire, le temps, la solitude et la liberté. Réda est souvent associé au mouvement de la "poésie du quotidien", où le banal et l’ordinaire deviennent les matériaux d’une réflexion profonde et poétique.

Réda a étudié au lycée Henri-IV à Paris, puis à la Sorbonne, où il a suivi des cours de philosophie et de lettres. Il a travaillé comme journaliste, notamment pour Le Monde, Le Nouvel Observateur et La Quinzaine littéraire, tout en publiant régulièrement des recueils de poésie. Son style se distingue par une grande précision du langage, une attention minutieuse aux détails du réel, et une capacité à transformer les scènes les plus banales en moments de grâce poétique.

Son premier recueil, Les Ruines de Paris, publié en 1977, est considéré comme un chef-d’œuvre de la poésie contemporaine. Dans ce livre, Réda explore les rues de Paris, ses cafés, ses gares, ses jardins, et en fait le décor d’une méditation sur le temps, la mémoire et l’éphémère. Son œuvre ultérieure, comme Amen (1988) ou La Liberté des rues (1995), confirme son statut de poète majeur, capable de mêler lyrisme et réalisme, introspection et observation du monde.

Réda est également connu pour son amour du jazz, qu’il a exploré dans des essais et des chroniques, ainsi que pour ses récits et ses carnets de voyage. Son écriture, à la fois sobre et évocatrice, est marquée par une grande humilité et une profonde humanité. Il a reçu plusieurs prix pour son œuvre, dont le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1993.

Jacques Réda a marqué la poésie française par sa capacité à capturer l’essence des choses simples et à en faire une matière poétique riche et universelle. Son héritage littéraire reste un modèle de rigueur, de sensibilité et d’authenticité.


BIBLIOGRAPHIE