Le dépôt
5 - ZOOM REVERDY
ZOOM SUR PIERRE REVERDY
SECRET
La cloche vide
Les oiseaux morts
Dans la maison où tout s'endort
Neuf heures
La terre se tient immobile
On dirait que quelqu'un soupire
Le monde est fermé
Les souvenirs s'en vont
Mais la peur frappe à la porte
Un bruit s'en va sur l'escalier
L'ombre se détache du mur
Quelqu'un marche
La lumière est éteinte
Le vent passe
(Extrait de Sources du vent, 1929)
SUR LE PAS DU SEUIL
La porte ne s’ouvre pas
Le jour est encore loin
Le ciel reste noir
On entend des pas qui s’éloignent
C’est quelqu’un qui s’en va
Un signe de la main
Et le rideau tombe
Le silence est revenu sur la route
(Extrait de La Lucarne ovale, 1916)
PORTE ENTR’OUVERTE
La prière sur le toit
Le roi de l’air
Mis en travers du ciel
Pour voir
Toutes les voix qui mentent
Des voitures à chaque tournant
Le toit qui se détache
Une étoile filante
Il n'y a plus rien à faire là-dedans
Il fait nuit
Ceux qui sont autour n’ont encore rien dit
La table est mise
Et dans vos yeux quelle surprise
C'est la main de celui qui sort
(Extrait de Les Ardoises du toit, 1918)
PRÉSENTATION
Pierre Reverdy (1889–1960) est le poète de l’image juste et de l’émotion visuelle. Proche des cubistes (Braque, Picasso), il invente une poésie née du rapprochement de réalités éloignées, créant des vibrations plutôt que des descriptions.
Son écriture se distingue par :
- Une économie de moyens extrême : vers courts, ponctuation absente ou remplacée par des blancs, vocabulaire simple (ciel, porte, main, route).
- Un rythme inspiré de la respiration : des pauses marquées, des vers qui semblent inspirés puis expirés.
- Une poésie de l’attente et du secret : chaque mot est posé sur un abîme de silence.
Son recueil majeur, Main d’œuvre (1949), rassemble l’essentiel de son parcours. Comme l’écrit François Chapon,
*« La mise en scène du texte est extrêmement soignée par souci de cohérence : titre en majuscules qui joue un rôle de commentaire ou contexte du poème, vers libres mais marqués au début par une majuscule (ou parfois rimés), succession d’images surprenantes dans un récit surprenant et pour finir de surprendre, toujours un saut de plume…
Un poème de Pierre Reverdy se remarque toujours par ses effets de surprise et aussi par son rythme donné par des vers courts pour une respiration courte entrecoupés de brèves pauses marquant le passage d’un vers inspiré à un vers expiré. Un poème de Pierre Reverdy se hume, un poème de Reverdy est un moment d’inspiration suivi d’un souffle. Un poème de Pierre Reverdy se respire, l’air y est plus pur, "les paroles plus bleues dans l’air où tout scintille." »*
François Chapon.
BIBLIOGRAPHIE
Pierre Reverdy, La Lucarne ovale, Paris, Birault, 1916.
Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, Paris, Birault, 1918.
Pierre Reverdy, Sources du vent, Paris, Maurice Heine, 1929.
Pierre Reverdy, Main d’œuvre (1913–1949), Paris, Mercure de France, 1949.
Pierre Reverdy, Sable mouvant, Paris, L. Broder, 1959.